Nue

20181024_004254.jpg

les miroirs gardent la tête tournée sur les coiffeuses par pudeur, par langueur
et par regret :
ce que la lumière creuse n’est ni le ventre ni la tête ni la pierre
ni le grès cérame des vasques où l’on va nu ;

où tu vas dévêtues les miroirs baissent la tête
se taisent et rougissent :
voile réduite pour tempête, vent violent,
toits bleus-violets aux fenêtres ;

oh ! l’impossible délicatesse de ce qui une fois fut
et voudrais toujours être :
ne caresser plus jamais le tissu damée des caresses
et voir passer – seulement voir – ce qui s’arrêtait, autrefois,
pour tendresse ;

qu’ont les miroirs à me dire et à me répéter
ce que je ne connais plus ?

au jardin est découpée une ombre qui est le corps
de ta fenêtre
elle va – tu vas – sur les buis, sur les haies,
sur les hêtres

à la nuit pleine la lune pleine est imprimée de toi :
que les miroirs ferment l’œil gauche ou ferment l’œil droit,
qu’ils se taisent

à la fin le reflet déborde dépasse le sable que l’on tasse
et tout est en toi comme dans un lit.

Publié dans Poésie | Laisser un commentaire

La liste

20180712_185855 (2).jpg

Cahier où je m’essaie à la liste : étagères, canapé, chaises, lampes, portes, cadres, livres et pistes imprimées – carnet noir et quadrillé posé comme une ville étrangère à la frontière entre bureau, fenêtre, lumière. Notes empilées une à une, haute Babel, pyramide autour de laquelle je passe ma vie à faire des tours. Se peut-il qu’une liste finisse par être plus longue que ce qu’elle veut lister ? Trop de choses et de sentiments sont ramassés sur les murs. Chéquier, enceintes, billets, blessures et marques du bois de mon bureau, lente étale, lourd étau, pure et simple nécessité extérieure. Il doit se trouver quelque part ailleurs quelqu’un pour y trouver mon empreinte. Des pisteurs peut-être ont été lancés sur les traces de ce que nous avons laissé en partant. Quand je claque la porte, je crois chaque fois avoir fait de la cendre. Comme tout cela est confus et impossible à finir. Ecrire fatigue plus que travailler. Je ne réponds à aucune nécessité, je l’invente. Avant d’en faire la liste, il n’était rien à dire. Non-lieu prononcé avant procès, avant jugement, avant crime. Non-temps, non-sens, monde et amour nié, comme il faut écrire pour oublier d’avoir à vivre. La peine perce entre les volets. Chaussures, vestes, écharpes, boussole. Harmonica, cartes d’Italie et cartes de Rome. Parquet, plâtre, évier et tuyaux. Exister dans des viscères architecturaux habités de fantasmes. Liste des souvenirs des coins restés dans l’obscurité. Ici, autrefois, de l’alcool était tombé en pluie, en flaque, toute une nuit entière. Les fumées bleues s’enroulaient sur les bras. Piano, linge, serviette. Poignées brisées pour cause d’ivresse et de fête. Des heures, cela pourrait durer. Les listes que l’on commencent ne peuvent jamais terminer.

Publié dans Prose | Laisser un commentaire

Horoscope

20181028_165258 (3).jpg

Vierge : rien n’est mort sur l’île qui est votre,
N’ayez ni peur du noir ni des rêves qui vont
Avec la nuit. Lion : les jours prochains seront
Peut-être pour vous à vivre dans le silence
Et dans le repli. Parlez bas ou taisez-vous,
Terrez-vous dans la tanière de la pensée.
Poisson : vous parlez au lion qui se cache.
Si son horoscope ne va pas, soyez bon :
Changez-le. Le destin ira avec sa hache
Se planter dans l’histoire que vous inventez.
Vierge et lion : le sort tournera vite
Ses pieds dans les plaines et vous irez ailleurs
Voir le monde bouger et vous habiterez
Un endroit beau avec mer et nuage et été
Et ciel et montagnes trempées les temps d’hiver.
Scorpion : les îles noyées ne sont pas mortes
et vous savez nager. Lion : aucune hache
ne peut découper votre désir, votre porte
peut rester fermée. Même l’eau que le vent crache
n’était qu’un baiser. Dans le sommeil, les poissons
trouvent des poèmes tendres à vous chanter
à l’oreille, donc ne soyez pas si craintives.
Faites attention à votre ourlet cousu :
la musique ne pourra tenir aussi bien
qu’un bon fil de coton, d’Ariane ou de lin.
Taureau : l’œil qui vous a donné
à l’enfance, cet œil d’enfant
à la fois sage et turbulent,
est votre beauté. Ouvrez-le.
S’il vous arrive d’être triste,
ne coupez pas votre parole
et enroulez-vous dans l’étole
qu’elle vous a donnée. Ulysse,
c’est vous, a fait la même chose.
Vierge : vous allez être heureux
et cela va vous faire peur.
Le bonheur effraie ceux qui pensent
et vous pensez beaucoup. Jouez.
Pluton me dit qu’il est aisé
d’oublier de vivre et d’aimer.
Prenez garde aux clefs ! Votre porte
se claque et vous serez pressé
souvent de partir de chez-vous.
Poisson : la foule continue,
d’après Mercure, de noyer
votre voix. Faites-la venir
au monde : ceux qui vous écoutent
sont toujours plus heureux d’avoir
entendu un son de votre voix
que de s’écouter discourir.
Considérez donc comme acquise
votre force et mangez parfois
bonbons, chouquettes, pour vous seule.
Bélier : vous avez très souvent
l’impression d’être lointaine,
et vous l’êtes, et c’est heureux.
Les planètes alignées savent
qu’une distance infinie sépare
les astres entre eux. Vous en êtes.
Aucun danger à l’horizon :
S’il vous prend l’envie d’un couteau,
laissez-le dans le tiroir et riez.
Verseau : vos difficultés sont
aussi votre charme. Posez,
vous aussi, les armes. L’amour,
paraît-il, n’est jamais fait pour
les larmes. Taureau, Bélier, Vierge
Et Poisson, les astres, je crois,
ne disent rien de vous, j’ai tout
inventé.

Publié dans Poésie | 2 commentaires

La fumeuse

20181014_184127 (3).jpg

gorge serrée pour cause de nouvelles du monde,
à la fenêtre fume une femme blonde,
en haut de l’immeuble est le temps arrêté.

lentement vont les gens à l’intérieur des murs,
leurs ombres peintes sur les volets.

qu’il est aigu l’éperon dans le cœur
le retour saigne dans le flanc cavalier,
fumera-t-elle encore tout à l’heure
quand j’y repenserai ?

m’a-t-elle vue, a-t-elle pensée :
« un homme passe. »
ou était-elle si lasse que j’avais disparu ?

les choses existent entre des solitudes
feuilles dans des herbiers fermés
les gens y sont secs et oubliés parfois.

Publié dans Poésie | 2 commentaires

La passante d’Orsay

20180902_202248 (3).jpg

A Orsay ce matin-là les gens attendaient en rang dans une file et la queue serpentait sur elle-même, si bien que venait toujours d’en face ceux qui étaient devant nous et devant moi était une jeune femme (belle, mais qu’importe) qui avait sourire et mouvement et qui, parce qu’elle me précédait, se retrouvait toujours à un moment face à moi (et moi je lisais stupidement un livre qui n’était pas stupide mais qu’il était stupide de lire à ce moment-là). Le serpent faisait un nombre incalculable de retour sur lui-même et elle faisait un nombre incalculable de retour sur moi. Au bout d’un moment, c’était comme des retrouvailles et nous nous faisions tantôt un sourire (qui disait : « vous vous souvenez ? nous nous sommes vus tout à l’heure quand j’étais à la place où vous êtes et que vous étiez un serpent plus loin, vous vous souvenez ? ») ou tantôt nous ne faisions rien, par timidité et pour ne pas briser la délicate tournure des évènements. Il me semble qu’à un moment je n’avançais plus pour Picasso ni Cézanne ni pour rien, juste pour la voir et c’était absurde et je me maudissais un peu, mais je l’attendais quand même, c’était ainsi. Il vint un moment où il n’était plus possible de la revoir parce qu’elle avait terminé son chemin : elle était passée entre les portiques, elle avait été mangée par le bruit et tout ce qu’il y a d’existence non-regardé sur Terre. Paris est toujours plein de ce genre de mécaniques paradoxales qui nous font nous approcher très près du cœur pour nous ramener plus vite encore à nos pieds, à notre nez, à nos mains, à tout ce qui est à nous seul et qui n’est jamais vu.

Publié dans Prose | Laisser un commentaire

Les gens beaux

IMG_20181028_164749_529.jpg

Je crois que je confonds le désir et la nécessité. Les gens beaux que je rencontre me semblent être entièrement traversée d’un destin. Ils sont, ainsi que ces trains qui passent en gare sans s’y arrêter, d’une matière qui ne m’appartient pas. Je ne crois pas au destin, mais il me semble que la beauté donne le sentiment que ce qui peut être est plus important que ce qui a été. Et cette grandeur est partout jusqu’au ravissement et jusqu’à la nausée. Une minute dans une rue animée ou à la table d’un bar m’offre le spectacle étrange d’une beauté qui me fascine parce qu’elle m’est étrangère. Il se peut qu’à force d’aimer ce qui peut être on se rend incapable de participer tout-à-fait au monde. Il faut alors parler beaucoup pour dissimuler ce vertige. Comment les foules ne peuvent pas se saisir de cette splendeur-là, de s’en saisir jusqu’à en être écrasée, rendues muettes par leur propre mouvement ? Et si ce n’était que les foules, mais les gens ont des regards et des mouvements dont on ne peut pas revenir si on les a vu une fois. Je pense que l’on ne saisit pas l’aveuglement nécessairement pour marcher, pour parler, pour regarder quelqu’un. La mystique religieuse m’échappe depuis que j’ai découvert l’évidence de cette beauté et de ce qu’elle engage. La croyance en un sens caché me semble être superflue à partir du moment où l’on considère rigoureusement que le mystère n’a pas besoin de Dieu pour être incarné. Mais que puis-je dire de mon désir qui subsiste ? La plupart du temps, il n’y vient qu’après-coup et stupidement. Ce n’est pas que le corps ne compte pas ou qu’il n’est rien, mais c’est qu’il met du temps à rattraper le réel. Nietzsche pensait que le passé ne compte que dans la mesure où il nous pousse à l’assaut du présent. Peut-être ne peut-on désirer qu’à la manière des roches qui affleurent quand vient la marée ? Enfant, j’aimais marcher sur ses pierres parce qu’alors j’imaginais que, de loin, pour une personne me voyant de la dune, c’était comme si je marchais sur l’eau.

Publié dans Prose | Laisser un commentaire

L’ici

20181028_161820 (2).jpg

(nausée et fatigue)

mon bureau donne sur une fenêtre
la fenêtre donne sur une route

des oiseaux volent au-dessus
des plantes grimpent sur les bords

de la fenêtre à la route sont des outils
des caisses des boites des objets
laissés morts et qui rouillent

entre toutes les choses d’ici à la route est un silence
on entend les voitures mais ce n’est pas un bruit
on entend le vent mais ce n’est pas un bruit
les choses sont et seront ainsi

de ma chaise rayonne un territoire trop connu
le centre d’un univers observable observé
les chemins ont été tracés avant moi
et j’y ai été ramassé des mures et des prunelles

vers le sud en marchant un quart d’heure
je pourrais atteindre la tombe de ma grand-mère
qu’on appelait « mémé » et qui m’avait offert un grille-pain
qui est encore chez mon père

vers l’ouest en roulant vingt minutes est la mer
et les grues et Siam et là-bas aussi tout a été figé

(un rouge-gorge se pose sur le cadis abandonné)

vers le nord sont les plages où enfant j’allais
les vagues où l’on s’enroule
couette liquide lit paisible de la mer
avec le cousin sur la plage nous faisions des réseaux de rivière
que chaque nouvelle marée balayait
puis nous mangions des crêpes et du sable craquait sous nos dents

vers l’est sont des lieux méconnus
les grandes collines la grande forêt
le grand mystère qu’autrefois j’imaginais là-bas
a été changé en grande loi
à l’est est le départ du bout de la terre
devant moi est la route d’où l’on partait
pour deux semaines

(le camion fait du vent qui brasse notre haie rousse)

Publié dans Poésie | Laisser un commentaire