La nuit diminuée

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Peut-on se trouver là où la nuit diminue ?
Où la nuit insulaire a perdu la matière
qui lui donnait sa nuit ?

Peut-on se tenir là où le jour advenu
nous laisse sur le point nu
des choses sans mémoire ?

La matière peut perdre l’idée
qui lui donnait son bruit.

Des siècles peuvent passer
sans danger des frontières
qui ne furent pas tracées.

Sol, plafond et murs
sont entièrement vidés.
Poussière et lumière attachés
l’un à l’autre, définitivement.

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Le long chemin

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Connais-tu la crainte du long chemin de pierre
que tu laisses en arrière en allant chez toi ?
Si ton pas pressé presse l’allée et ton ombre,
si tu vas pour courir jusqu’à la porte en bois,
c’est pour du souvenir et c’est pour les fantômes.
Tant de chemins pierreux sont hantés par les lois
de ce qui, disparu, pourtant survit encore
dans l’instable décor de ce qui est la nuit.
Cette crainte, mon ami, est toi toute entière,
elle est toi à six ans sous le lit de ton frère,
elle est toi à dix ans devant le grand miroir,
quand tu savais avoir perdu dix ans déjà,
elle est toi à quinze ans qui ne savait que faire
et qui passait très seul l’été et le printemps,
elle est toi revenant de l’ancien cimetière,
sous la voute fendue des peupliers dansants
accompagné des pluies qui vont jusqu’à la terre
et qui de la terre vont jusqu’au ciel aussi.
Ce qui repose ici, en toi, n’est pas la peur,
ni même la frayeur de ce qui est sans bruit :
c’est ton corps éveillé de s’être entendu vivre
et qui brusque les choses jusqu’à les rendre ivres,
jusqu’à les faire luire, jusqu’à faire fuir
ta raison dans les bois. Car, il n’est de raison
qui n’aille contre soi, à rebours, sur ses pas,
et il n’est de bon sens qui se perde toujours,
car seule compte, ami, la folie et le rêve
et la trêve accordée par les chemins de pierre
qu’on laisse en arrière, allant par le bois.

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Benoît

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au début c’était simple, ça l’était, oui, simple et très évident, oui, traiter de l’âme était un créneau libre de droit en quelque sorte, on ouvrait très grandes les portes du n’importe quoi, enfin du n’importe quoi, peut-être, oui, peut-être du n’importe quoi, mais on peut dire que nous étions sérieusement à notre affaire (ça passait du crocodile palais à l’air dans l’eau du Nil à la forme des bois des cerfs), sauf Benoît qui ne savait pas quoi faire de sa vie, ce qui ne le distinguait pas de nous, mais lui il le savait et ça c’était terrible parce qu’on ne peut pas savoir ce genre de chose si évidemment, enfin, il y a un respect à avoir pour soi et les autres et Benoît, lui, il ne l’avait pas ce respect, non, lui il se vautrait vraiment dans son mal-être et, je peux le dire maintenant, nous en étions tous jaloux, nous le haïssions tous un peu Benoît, à cause de sa manière d’avoir abandonné et de ne pas s’en foutre et comme nous, nous faisions pas mal d’efforts pour nous en foutre, ça nous emmerdait un peu que Benoît nous rappelle tous les matins, tous les jours, toutes les nuits, enfin tout le temps quoi, qu’il nous rappelle qu’on était pas autre chose qu’une troupe de branleur (il n’y a pas d’autre mot) se tripotant sur l’âme, sur la matière ou sur n’importe quoi qui nous évitait de considérer avec la rigueur attendue notre solitude, enfin, ce qu’un mec comme Benoît aurait appelé « notre solitude » et qui était rien qu’une vague manière de rester en surface ;

Benoît, il a fini par disparaître, enfin il n’est pas mort, ou alors il est mort, mais ce n’est pas la question, non il a disparu comme seuls les gens peuvent disparaître, c’est-à-dire qu’il n’a plus été là et puis c’était tout, c’était une disparition sans douleur et presque sans sentiment, nous n’aimions pas Benoît et il ne venait plus et personne n’a cherché à savoir ni qu’est-ce ni pourquoi (ce qui était assez ironique, il faut admettre), juste il n’était plus là et puis un jour, vers mars ou avril je pense, quelqu’un a demandé, l’air de rien (j’insiste vraiment sur « l’air de rien ») : « hey, quelqu’un a vu Benoît récemment ? » et ça nous a fait tout drôle qu’un de nous comme ça considère Benoît, ou plutôt l’absence de Benoît, comme une question à poser, nous nous pensions plutôt que la place de la biologie et de l’âme végétative dans la métaphysique d’Aristote était une question, pas l’absence de Benoît, aussi personne a répondu tout de suite et le mec est resté très seul avec sa question (mais comme on est toujours très seul avec ses questions ça ne changeait pas trop pour lui) ;

puis, et c’est là que c’est curieux, les choses ont très lentement changées, enfin, il nous avait contaminé avec sa question et c’était insupportable à la fin cette absence, comment se pouvait-il que quelqu’un ne vienne tout simplement plus, surtout Benoît, surtout Benoît dont on avait espéré tellement de fois qu’il ne soit plus là à nous faire chier avec sa gueule de désespéré de la dernière heure, comment se pouvait-il que cet homme-là décide de ne plus venir, et puis s’il n’avait pas décidé c’était encore pire parce qu’alors c’était le reste qui avait décidé pour lui (et qui ?) ;

oh personne ne disait rien et personne n’a jamais rien dit, il y avait eu Benoît, il n’avait plus été là, puis l’un de nous avait posé la question et c’était tout, mais justement, le silence était au milieu de toutes les choses comme une nouvelle matière, l’âme que nous avions cherché des mois dans les traités, elle avait soudain pris la forme d’un silence de plus en plus gros et on sentait une angoisse entre nous, une manière de nous dire bonjour ou même quand on demandait une clope ce n’était plus pareil, il y avait un inconfort dans nos gestes qui n’avait pas de sens, si bien que peu à peu les gens sont partis, ils ont disparus comme Benoît, mais ça ne comptait pas, enfin, ça ne comptait pas au sens où l’on sen foutait pas mal que les autres partent, quand quelqu’un partait ça n’était que le départ de Benoît qui recommençait, en fait nous étions tous tellement obsédés et muets sur cette absences qu’on s’était comme qui dirait tous transformé en Benoît, on avait l’air de ne plus s’en foutre du tout et être des branleurs ça devenait vraiment de plus en plus absurde ;

quand tout le monde a été sur le départ, quelqu’un, enfin celui qui avait demandé où était passé Benoît, est venu nous dire qu’il travaillait dans un autre laboratoire je-ne-sais-plus-où, mais c’était trop tard parce qu’on ne peut pas revenir sur ce genre de question sans casser quelque chose, il y a des révélations qui vous fendent le cœur très lentement jusqu’à rendre la plaie impossible à cicatriser.

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Le prénom

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Il existe un vertige sur lequel on s’arrête enfant ou bien que l’on cherche toute sa vie à oublier. Notre prénom a été prononcé et nous sommes, dans notre lit, inquiet de l’entendre encore en nous comme s’il nous était étranger. Cet enfant-là est une angoisse dont nous nous écartons parce que nous ne savons comment l’assumer. Si jamais ce malaise parvient jusqu’à notre corps adulte, alors nous sommes définitivement troublés et il n’est plus de retour possible. Quelque fois existe entre deux personnes qui marchent dans une rue ou qui se regardent, un silence qui contient tout entier ce sentiment. Il existe alors, entre eux un espace à la fois infini et très mince, une grande proximité dans la distance. L’attachement ne vient pas, comme on le croit parfois, d’une ressemblance ou d’une confusion, mais de la conscience commune et discrète d’une enfance qui a été partagé, ou plutôt, d’un nom qui a été répété jusqu’au vertige par chacun. Il pourra se passer longtemps avant que ce silence soit nommé et peut-être même le ne sera-t-il jamais, mais qu’importe. On peut être triste de certain rendez-vous que l’on a été incapable d’honorer et il y a une douleur certaine à sentir que le monde offre bien plus d’occasions manquées que de coïncidences heureuses. Mais, cette tristesse n’est rien si l’on se tient à une certaine distance. Il faut mesurer la chance d’avoir croisé une enfance qui a été la notre chez quelqu’un d’autre que nous. Il n’est pas si commun de savoir que ce que nous avons été a été compris au-delà de nous et que cette compréhension ne mène à rien d’autre qu’à un certain regard ou qu’à une certaine manière de marcher n’est pas un problème. Si l’on se souvient de nous, enfant, dans ce lit, répétant notre prénom, l’on se rappellera aussi que ce que nous désirions alors n’était pas un corps à aimer ou des lèvres, mais quelqu’un simplement pour dire, ou pour simplement penser, « j’ai compris ». Certes, ce désir était naïf et simple et il aisé d’affirmer que l’âge adulte cherche et doit chercher autre chose. Mais, cet « autre chose » que l’on cherche, s’il produit bien un vertige, ne me semble souvent n’être qu’une manière de tricher. Adulte, nous construisons des chimères qui ne visent qu’à nous écarter de la vérité que notre enfance avait saisie. La complexité des sentiments et des liens qui nous rattachent aux mondes, aux visages, n’est qu’une façon commode de faire semblant de vivre pour ne pas avoir à exister.

Il est vrai que la solitude m’écrase parfois parce que je suis victime des fantasmagories de l’âge d’homme. La nuit s’accompagne de temps en temps du désir d’embrasser un cou. Oh, ce n’est pas que le corps ne compte, ce n’est pas qu’il n’est rien et que je veux le nier. Seulement, on peut se consoler parfois d’un lit vide en songeant à cette vérité ancienne, qui nous avait saisit enfant, et qui disait que rien ne compte plus que le vertige d’avoir été reconnu. Je crois que cela vaut la peine de traverser quelques saisons très froides pour ne pas trahir cet évidence-là.

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Nue

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les miroirs gardent la tête tournée sur les coiffeuses par pudeur, par langueur
et par regret :
ce que la lumière creuse n’est ni le ventre ni la tête ni la pierre
ni le grès cérame des vasques où l’on va nu ;

où tu vas dévêtue les miroirs baissent la tête
se taisent et rougissent :
voile réduite pour tempête, vent violent,
toits bleus-violets aux fenêtres ;

oh ! l’impossible délicatesse de ce qui une fois fut
et voudrais toujours être :
ne caresser plus jamais le tissu damée des caresses
et voir passer – seulement voir – ce qui s’arrêtait, autrefois,
pour tendresse ;

qu’ont les miroirs à me dire et à me répéter
ce que je ne connais plus ?

au jardin est découpée une ombre qui est le corps
de ta fenêtre
elle va – tu vas – sur les buis, sur les haies,
sur les hêtres

à la nuit pleine la lune pleine est imprimée de toi :
que les miroirs ferment l’œil gauche ou ferment l’œil droit,
qu’ils se taisent

à la fin le reflet déborde dépasse le sable que l’on tasse
et tout est en toi comme dans un lit.

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La liste

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Cahier où je m’essaie à la liste : étagères, canapé, chaises, lampes, portes, cadres, livres et pistes imprimées – carnet noir et quadrillé posé comme une ville étrangère à la frontière entre bureau, fenêtre, lumière. Notes empilées une à une, haute Babel, pyramide autour de laquelle je passe ma vie à faire des tours. Se peut-il qu’une liste finisse par être plus longue que ce qu’elle veut lister ? Trop de choses et de sentiments sont ramassés sur les murs. Chéquier, enceintes, billets, blessures et marques du bois de mon bureau, lente étale, lourd étau, pure et simple nécessité extérieure. Il doit se trouver quelque part ailleurs quelqu’un pour y trouver mon empreinte. Des pisteurs peut-être ont été lancés sur les traces de ce que nous avons laissé en partant. Quand je claque la porte, je crois chaque fois avoir fait de la cendre. Comme tout cela est confus et impossible à finir. Ecrire fatigue plus que travailler. Je ne réponds à aucune nécessité, je l’invente. Avant d’en faire la liste, il n’était rien à dire. Non-lieu prononcé avant procès, avant jugement, avant crime. Non-temps, non-sens, monde et amour nié, comme il faut écrire pour oublier d’avoir à vivre. La peine perce entre les volets. Chaussures, vestes, écharpes, boussole. Harmonica, cartes d’Italie et cartes de Rome. Parquet, plâtre, évier et tuyaux. Exister dans des viscères architecturaux habités de fantasmes. Liste des souvenirs des coins restés dans l’obscurité. Ici, autrefois, de l’alcool était tombé en pluie, en flaque, toute une nuit entière. Les fumées bleues s’enroulaient sur les bras. Piano, linge, serviette. Poignées brisées pour cause d’ivresse et de fête. Des heures, cela pourrait durer. Les listes que l’on commencent ne peuvent jamais terminer.

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Horoscope

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Vierge : rien n’est mort sur l’île qui est votre,
N’ayez ni peur du noir ni des rêves qui vont
Avec la nuit. Lion : les jours prochains seront
Peut-être pour vous à vivre dans le silence
Et dans le repli. Parlez bas ou taisez-vous,
Terrez-vous dans la tanière de la pensée.
Poisson : vous parlez au lion qui se cache.
Si son horoscope ne va pas, soyez bon :
Changez-le. Le destin ira avec sa hache
Se planter dans l’histoire que vous inventez.
Vierge et lion : le sort tournera vite
Ses pieds dans les plaines et vous irez ailleurs
Voir le monde bouger et vous habiterez
Un endroit beau avec mer et nuage et été
Et ciel et montagnes trempées les temps d’hiver.
Scorpion : les îles noyées ne sont pas mortes
et vous savez nager. Lion : aucune hache
ne peut découper votre désir, votre porte
peut rester fermée. Même l’eau que le vent crache
n’était qu’un baiser. Dans le sommeil, les poissons
trouvent des poèmes tendres à vous chanter
à l’oreille, donc ne soyez pas si craintives.
Faites attention à votre ourlet cousu :
la musique ne pourra tenir aussi bien
qu’un bon fil de coton, d’Ariane ou de lin.
Taureau : l’œil qui vous a donné
à l’enfance, cet œil d’enfant
à la fois sage et turbulent,
est votre beauté. Ouvrez-le.
S’il vous arrive d’être triste,
ne coupez pas votre parole
et enroulez-vous dans l’étole
qu’elle vous a donnée. Ulysse,
c’est vous, a fait la même chose.
Vierge : vous allez être heureux
et cela va vous faire peur.
Le bonheur effraie ceux qui pensent
et vous pensez beaucoup. Jouez.
Pluton me dit qu’il est aisé
d’oublier de vivre et d’aimer.
Prenez garde aux clefs ! Votre porte
se claque et vous serez pressé
souvent de partir de chez-vous.
Poisson : la foule continue,
d’après Mercure, de noyer
votre voix. Faites-la venir
au monde : ceux qui vous écoutent
sont toujours plus heureux d’avoir
entendu un son de votre voix
que de s’écouter discourir.
Considérez donc comme acquise
votre force et mangez parfois
bonbons, chouquettes, pour vous seule.
Bélier : vous avez très souvent
l’impression d’être lointaine,
et vous l’êtes, et c’est heureux.
Les planètes alignées savent
qu’une distance infinie sépare
les astres entre eux. Vous en êtes.
Aucun danger à l’horizon :
S’il vous prend l’envie d’un couteau,
laissez-le dans le tiroir et riez.
Verseau : vos difficultés sont
aussi votre charme. Posez,
vous aussi, les armes. L’amour,
paraît-il, n’est jamais fait pour
les larmes. Taureau, Bélier, Vierge
Et Poisson, les astres, je crois,
ne disent rien de vous, j’ai tout
inventé.

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