La mezzanine (4)

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L’aube est une conjuration que je déteste. Tous les matins sont des deuils. La clarté vient d’abord envahir l’extrémité méridionale de mon lit, puis remonte, comme une main perverse pour venir me claquer le visage, d’un seul coup. Je ne suis pas amère, mais l’hiver de décembre est mon unique consolation puisqu’elle est la seule saison où la main n’arrive même pas à frôler mon menton. Le jour ne parvient qu’à l’adolescence et, on le sait, cet âge-là est ingrat et impuissant. Il ne peut rien me faire.

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La mezzanine (3)

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au-dessus du meuble de la cuisine, entre 13h30 et 13h45, l’inclinaison de la lumière, le rayon qui traverse la rue Desfontaines et mes rideaux se brise, contre les lois de la physique même, sur le dépôt humide et graisseux qui surplombe les plaques chauffantes et dessine, par l’ombre et le reflet, le visage défait d’un condamné à mort

est-il condamné encore je ne peux pas le savoir, c’est que je lisais Genet ce jour-là sur le lit et tu n’étais pas là et la forme avait soudain le visage d’un cri, je l’associais à toi

une nuit, après notre séparation, quelques semaines plus tard, une voiture passe et révèle l’allure nocturne du condamné, fuyant par les fils qui passent d’un trou au-dessus de la porte

ce fut la première et la dernière fois

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La mezzanine (2)

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Petite, déjà, je regardais l’interstice
qui séparait mon lit et le mur de la chambre
et j’y faisais tomber le bout des doigts rongés.
Le bois vermoulu, maintenant, grince, te dit
« adieux », mieux que je ne saurais le faire.

Je n’accompagne pas ceux qui descendent là.
L’échelle bouge et tremble et je ne bouge pas.
La porte est fermée dans une autre région.

Puis, mes ongles griffent les plaques de peinture
qui forment le plafond.

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La mezzanine (1)

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Tous les matins, la grille du Franprix est remontée par Ahmed. Sans grogner, il retire le loquet et ouvre mes paupières. Mont lit surplombe la fenêtre et je peux l’observer sortir les fruits, les légumes et disposer les journaux à l’entrée de sa boutique. Ahmed ne regarde jamais dans ma direction – mon corps touche presque le plafond, mes pieds frottent le mur contre lequel ma tête tombe durant la nuit.

Il est six heures alors et je ne me lève pas. J’attendrai plus loin que les lucioles de la rue laissent place aux tranches nettes et totalitaires du jour.

Sous le lit, à terre, mon bureau se tient bien, seul, chien docile attaché à l’entrée d’une école, qui attend. Des partitions, des livres et des babioles trainent et tombent à terre quelque fois. J’attends parfois des jours avant d’en ramasser les miettes. Les débris vivotent ainsi en heurtant parfois mes talons.

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Gracq et le monstre

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Lu quelque pages encore. Impossible de plus pour l’instant. Je me couche et regarde le ciel étoilé qui entre dans la chambre. La lune pose une ombre sur la porte fermée. Le monde peut germer, gonfler comme un monstre qui enfle. Et mes idées sont serrées entre moi et la nuit. Gracq dort contre moi dans un blockhaus trop gris pour appartenir entièrement à la terre.

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Le tableau de J.

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J. peint un tableau de Kay Sage. Ses mains couvertes de turquoise et autour d’elle l’odeur serrée de la peinture. Disposées en étoile, les images imprimées du tableau qui sera. Images avec lesquelles elle teste les couleurs. Sur la toile, pour l’instant, on ne voit que le nuancier du ciel surplombant les formes primitives de l’image. Pendant ce temps, j’écris à mon bureau. Ecrire ne produit pas d’odeurs ni de gestes comme les siens. Mes doigts ne se couvrent pas de syntagmes, mon bureau n’est pas imprégné d’une odeur identifiable comme un mot.

Il y a longtemps, je me souviens, elle m’avait montrée sa technique de mise au carreau de l’image. Le modèle, découpé, quadrillé comme un terrain de fouille. Puis, la reproduction minutieuse des formes et des nuances, carreau par carreau, comme une lente exploration d’un domaine que l’on croyait connaître. Je n’y parvenais pas, bien sûr, par manque de précision et de patience. Je crois que la matière me résiste et que la poésie est comme un bois où il est possible de lancer d’énormes pierres dans un lac qui n’existe pas.

La persévérance de J. est une des choses que j’admire le plus chez elle. Je sais que je pourrais aller dormir trois nuits et passer trois jours et elle ne bougerait pas, l’œil sur la maille, résolue dans son mouvement comme je ne le suis jamais. J’imagine que, même quand elle se lève pour faire autre chose ou dormir, elle tient encore dans sa tête l’acte commencé plus tôt. Avec elle, je comprends que l’endurance est un don qui ne manifeste pas seulement de la force ou de l’abnégation, mais qui révèle une réalité que je n’épouse moi-même qu’au hasard, à la faveur de certains moments de fièvres qui ne durent jamais plus qu’une nuit.

Le tableau de Kay Sage représente une plaine brune, beige, développée jusqu’à l’horizon. Ici et là des formes, cubes, triangles, rectangles scandent le paysage comme autant de monuments aux morts – mais, on le sent, personne n’est jamais mort et n’a jamais été vivant ici-bas. A droite, une draperie immense, comme accrochée sur un bâton, est soufflé de droite à gauche et je pense à la statue d’Isis du temple du Parthénon qui n’était qu’un bout de bois dissimulé sous un voile. Je me demande comment J. entre dans cette région hostile et ce que lui fait ce ciel verdâtre sous lequel repose la plaine. Je la crois en train de cartographier, patiemment, les contours d’un pays qu’elle a déjà vécu : à la manière d’une navigatrice, longeant les côtes d’un désert d’où elle est revenue.

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Souvenir de Lisbonne

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les femmes je ne les connais pas
ni les hommes ni rien qui peut
se mouvoir seul sans être entrainé
par mes yeux par mes mains
dans cette rue Lisbonne faisait
une boucle dans mes liens je
n’étais pas tout-à-fait mort pas
encore né peut-être je songeais
aux secrètes impasses que mes
aveux contiennent je croyais
la liberté possible ce grand mot
de carnaval ce masque l’été porté
par les vendeurs de cire de drogue
et de bière les guitares les tramways
le château et mon frère faisait une
matière d’orage encanaillé et soudain
dans cette rue de Lisbonne j’aurais pu
je ne fis rien

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