Données incomplètes – Iquito #5

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3° 45′’ s, 73° 15′’ o – 106 m – Alojamiento Tahuari – Union 112

Immeuble absurde. Bloc gris-beige sous gris-blanc du ciel d’Iquito. Vacarme des moteurs jusqu’à très tard et très tôt. De l’avion, l’Amazone se donnait sans secret pour les yeux et presque pour l’odeur : tranchées boueuses et puantes. Du ciel, avant de tomber dans la fosse, on se demande si une guerre est passée. Mais rien n’est passé par là. Les passages, les rues, les contre-avenues grouillent d’arbustes demi-morts. Mots sur les murs, mots sur la peau, motion hurlée, graffitis jaunes, empreintes d’or, bleu-azur et palmier. L’hôtelier sent une forte odeur de lisier et de rose. Les trois roues vont en insectes dans le terrier.

Pas de recommandations d’Acacia ici (Acacia que j’ai laissée bien seule). Avenue de la Marina, j’erre. Distribudora Selva Oriente S.A.C et son ironique frontière « Coca-Cola » écrite en lettres blanches sur la face écaillée de la palissade. Ici comme partout, la couleur prend le pas sur la matière. L’ingère. La digère. Comme toute l’Amérique me semble faite de cette surface-là : si je gratte le pigment presque effacé, je doute de trouver quelque chose. Simples surfaces. Simples tapisseries. Bomber la ville, dessiner sur les façades, marquer tout, partout, tout le temps : moyen de ne pas disparaître.

Des enfants courent aussi. Les enfants sont coureurs, je ne sais pas pourquoi. Faut-il que l’âge adulte commence quand l’on cesse de courir ?

J’écris à Antonio : « Sylvia impossible à revoir à B. S’il me faut toujours, je viens. Iquito m’étouffe déjà. » Il doit me donner un poste pour enseigner je-ne-sais-quoi à personne. Rien ne m’étouffe en fait. J’étouffe tout. L’Amazone est le pire des fleuves, à la fois eau courante, eau stagnante, eau brûlée, polluée au nord par la jungle, au sud par les usines de papier. Qui s’y baigne peut fondre.

Réponse d’Antonio, cinq jours plus tard : « Toujours besoin de toi pour le lundi 8. Bon courage. »

Alguaro Perẽon écrit :

Dernière bande,
fausse jeunesse des chamans
qui toujours ont été
ce que toujours fut la jeunesse.
Plumes et boue.
Atelier des simulacres :
banderilles, espadons, espadrilles,
claqueurs enragés sous les cimes,
bec ouvert que les singes abiment,
qu’on habite comme des trous.

Dernière ville avant fleuve,
Dernière ville avant forêt,
Dernier fleuve avant île
avant temple, sol fertile.
Dernier brulis, dernière bande.

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Données incomplètes – Bogotá #4

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4° 36′ 21″ n, 74° 03′ 23″ o – 3152 m – Cerro de Monserrate

Seul espace entre la pierre, entre la pierre humide, entre la fresque éparpillée et lointaine de la cordillère (colline, neige foulée, nuage refoulée vers la mer), seul lieu où l’on peut prier ici sans avoir peur de rencontrer les dieux : les hommes, les femmes, les enfants sortent de la Basilique à midi et sont traceurs, écorcheurs de montagne, font un calque immense sur le sommet, cadre élimé pour le ciel abîmé de calcaire.

Antonio Baraya, Arturo Concha, Gonzalo Jiménez de Quesada sont fantômes au funiculaire. Le train, coque vide et orange, m’a fait monter entre les arbres épais jusqu’à la barrière qui sépare toute la ville de l’enfer des savanes. « Pourquoi être monté ici », seule idée à 17h. Goût de métal, de terre et de pluie. Comme hier, les rues ne sont que tapis de fumées. A droite est un homme qui ne fait rien que fumer en regardant le vide. Derrière lui : trois musiciens ne parviennent pas à s’accorder, cordes distendues par l’humidité et l’alcool.

Silvia ne veut pas me voir. Ma sœur Silvia ne veut pas me voir. Elle écrit : « Ne pourrais pas aujourd’hui ni avant ton départ ». Ni avant ton départ ? Quelle amnésie m’a menée jusqu’à ce rocher ? En bas, la ville est comme une poubelle maintenant. L’homme qui fumait a craché sa poussière et je pourrais cracher, vomir, arracher, maudire pour le faire taire lui et son paysage.

De tête, je cite Alguaro Perẽon :

Mont crâne
toutes pensées, tous rêves,
toutes trêves, tous espoirs,
tous repos consentis,
toutes peines vont à lui en condors,
l’or des plateaux viscères,
sommeil ou destin de la pierre,
l’or descend des yeux à la mer,
de la mer à la terre,
de la terre jusqu’aux dieux.

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Données incomplètes – Bogotá #3

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4° 36′ 36″ n, 74° 04′ 55″ o – 2554 m – Parque Mirador de los Nevados

Lu au parc, très tard, Giono :

« La lune fait de Gagou un être étrange. D’instinct, à présent qu’il est sur le territoire de la sauvagine, il a pris l’allure inquiète et rasée d’une bête. Il a courbé sa longue échine ; le cou dans les épaules, il va la tête penchée en avant, ses grands bras pendant jusqu’au sol comme deux pattes. Ainsi, il est doublé d’un monstrueux quadrupède d’ombre qui bondit à ses côtés. Il module toujours son cri chantant. Parfois son pas prend encore l’allure d’une danse ; sa voix, alors, s’éparpille, plus aigre et plus joyeuse. »

Déroute et voyage ne se séparent que d’un rien, peuvent se rejoindre du jour au lendemain, l’un aller à l’autre : ce n’est que de la marche. Gibraltar, Casablanca, Alaska sont collines sans bêtes autour du mirador et je m’y suis entêté ce jour pour retrouver Silvia. Sur les 9h vient un vendeur de tout jusqu’à mon banc et s’y assoit, ne dit rien, cela pendant une heure, et repart : son vêtement, son regard, son tabac collent à la colline autant qu’à la peau. J’ai pensé pour la dernière fois : « pas là pour ça » à 22h et aux reproches d’Acacia. Là pour rien. Bête monté en haut de la plus haute des tours de la plus haute des villes de la plus haute des terres, pour rien.

Tout a été réformé : et l’ombre, et le temps, et les fleurs, et les veines, et le pouls, et le ventre urbain, et le café broyé, et l’alcool arracheur de langue, sous ces toits est du remous. Au sommet sont 13 colonnes devant la ville. Cadran anti-horaire et pins. Le feu d’en haut est semblable à la mer, ou plutôt la fumée, la longue tirée des fumeurs du dessous remonte dans le parc. Les cris d’hommes depuis là font vraiment cri d’animal.

Lu, ou écrit, impossible à dire :

« Après la colline c’est la Maison, domaine d’Arturo, et trois fenêtres y grésillent, électriques, et y grésilleront jusqu’à la fin des temps. Le chemin passe en contrebas du jardin et les audacieux cueillent les mirabelles sur la branche qui dépasse, mais ils sont peu nombreux et si craintifs qu’ils ne s’en vantent pas. Les champs d’Arturo descendent à la vallée en calques vert brut, vert olive, vert pomme, olivier et maïs sans eau. Passant sur ce chemin, une rivière qui n’a pas été détournée et qu’on a accepté moins par fatalisme que par politesse : ceux qui descendent du pic au village arrivent tous les pieds humides et froids, ils grelottent et boivent bruyamment le café chaud. »

Retour à l’opéra et cantiques, insectes. Deux camés brûlent du papier calle 76. Trois jours à combler. Trou à remplir, sans colère, jusqu’à l’évanouissement. L’aboiement des chiens a remplacé le vent.

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Données incomplètes – Bogotá #2

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4° 36′ 36″ n, 74° 04′ 55″ o – 2554 m. – La Candelaria – Calle del Sol

Lu à la table collante, seul :
« Je me demande si je ne dois être rien d’autre qu’un moyen d’amour. »
Puis :
« Les anges distraits tournent les yeux
Langes, prières, draps, cierges et cieux
Ciel à l’air, libre de Dieu, les anges
Mangent nos vœux. »

Attendre Silvia prend tout le jour et le début de la soirée. 21h : « Impossible de se voir. Pas pu te dire plus tôt. »

Les vieux me donnent à boire. Eau ardente, à peine Galice encore, à peine eaux-de-vie, mezcal européen pour gorge européenne et trahie.

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Données incomplètes – Bogotá #1

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4° 36′ 36″ n, 74° 04′ 55″ o – 2554 m. – Hôtel de la Ópera – Calle 10

Pas de noms aux rues, seulement chiffres, nombres (Calle 8, 9, 10,11, 12, etc. – Carrera 9, 8, 12, 14, etc.), pas de noms aux rues seulement les rumeurs, l’âcre bruit, l’âcre couleur, l’ocre, la puanteur sucrée des vendeurs de fruit, hurleurs, voleurs poursuivis, tabassés, attachés, bleu nuit des temps, bleu kaléidoscopique quand le soir tombe et la peur, âcre aussi, peur heureuse, joie peureuse et sifflement.

L’hôtel est propre. Acacia, la propriétaire, rince mathématiquement les dalles en terre grises, roses. Deux minutes pour la place Bolivar. Arepa, cocadas, bollo jusqu’à n’être vendre. Je me répète : « pas là pour ça, pas là pour ça, pas là pour ça ». Partout : mangues, bananes, papayeulo jusqu’à l’écœurement s’écroule sur les pavés.

Une prostituée garde l’entrée d’un immeuble que la pierre peinte détruit. Au coup de feu donné à l’est répond coup de feu à l’ouest. « Pas là pour ça, pas là pour ça, pas là pour ça ». Un flic empeste la cigarette. Acacia tout à l’heure : « après 22h, sortie interdite, retour obligatoire ».

Demain Silvia dira si je peux venir.

Lu ce soir au lit :

« Mais je pense !
Ami, je pense !
Dans le coin, la fontaine
famine en glougloutant –
comme elle pense, ami, la fontaine,
comme elle pense ! »

Puis :

« Trois ans ont passé depuis le jour de la tuerie de Porzûs. »

Coup de feu.

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La veille #12 : Fin

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(lecture)

106.

Voilà, l’existence passe, brève, longue,
les rivières inondent les plaines à la crue
puis se retirent et reviennent,
paysage nu découvert sur cent générations :
l’ancien déluge noyait l’Egypte ancienne,
l’ancienne noyade universelle et le sage a parlé,
toutes les histoires d’hommes sont
ainsi qu’une grande chaîne,
attachées à ses mains, bracelets
et mythes confondus ;
son murmure tremble jusqu’à notre tympan
de jeune vivant et nous sommes sourds ;
douloureuse réparation des siècles passées,
chirurgie qui n’a besoin que du temps,
du sable roule jusqu’à faire plage
et nous en sommes heureux, mille fois nous allons
sur les falaises pour nous aimer vivant,
mille fois nous plongeons des falaises
et mourir alors est un réconfort
dont nous ne voulons pas.
Voilà l’existence rase les épaisses toitures,
couteau lancé à la face du passant
qui regardait ses pieds en avançant sur le givre ;
oui, l’hiver est venu vivre jusqu’au trottoir,
il a taché les armoires et les livres d’un gel
dont on ne se défait pas,
qui est le gel de vivre.
Voilà l’existence brasse, papillon elle aussi,
la branche est avancée du printemps
et gratte notre fenêtre sale,
le hall de la gare a été vidée comme un fruit ;
l’incident de vivre sera clos bientôt
derrière les barrières de fer blanc
où l’on va, attendant l’amant ou le père.
Voilà l’existence, celle que tu n’imagines pas
puisque tu l’habites.
Insecte, aérolithe rampant sur la vitre :
toute la fougue sauvage et crépitante
du feu sous tes pates longues et fines.
Qu’as-tu rongé ? Qu’as-tu grignoté jusqu’au bout,
jusqu’à ne rien laisser qu’un vague regret
d’avoir été trop vite ? Qu’as-tu rendu absent ?
Qu’as-tu fait fantôme, as-tu hanté quelque chose
jusqu’à le retourner sur toi comme un gant ?
jusqu’à en faire ta prison et ton mur ?
Et quelle pierre as-tu levé au-dessus des épaules
jusqu’à la faire tienne, jusqu’à la posséder ?
quelle pierre as-tu soulevée ainsi qu’on ne puisse plus te voir,
qu’on ne voit qu’elle, dressée,
monolithe signe de ton destin mourant ?
Qu’as-tu arraché de l’épaisse armure du monde ?
As-tu seulement désiré une chose ?
Une seule chose a-t-elle été pour toi horizon ?
voie unique vers un unique destin ?
volonté farouche et violente ?
As-tu été jusqu’à la violence de vivre
ou d’aimer ? As-tu été pauvre de cette manière ?
Pauvre d’avoir été dépouillé de toi-même,
de t’être regardé jusqu’au bout dans les yeux,
jusqu’à n’y trouver personne,
jusqu’à ce que cette plaie qui était tienne
soit celle de la glace où tu te mirais ?
jusqu’à tes os, ta nuque, ta tête,
jusqu’à ce que ton corps entier
soit peinture, aspect modifié du monde ?
Jusqu’où a été ce souffle que tu veux sauver avant tout,
qu’a-t-il touché ou épousé ou maudit ?
Qu’a-t-elle dit celle en qui tu as été
et as-tu seulement connu cette vérité
de n’être pas qu’insecte sur la vitre ?
La racine est si proche de ta cime,
le sais-tu ? Sais-tu que tout ce qui monte
est aussi descendu ou as-tu encore l’illusion
des hauteurs ?
Voilà l’existence abimée que l’enfant connait
comme un poème d’école qu’il ne veut réciter,
par pudeur, par tristesse, par honneur,
voilà cette existence qu’il repousse
jusqu’à se sentir vieux, jusqu’à l’être,
qu’au seuil de son corps mort il rejette
comme on recrache un vin viciée ;
voilà l’existence qui n’est qu’une veillée,
très longue et très grise veillée d’arme
pour un mort qui ne l’est pas encore
mais qui va bientôt l’être
et qu’on attend de l’autre côté de la porte,
voilà ton existence au chambranle,
tes pieds oscillent entre deux destinations contraires,
tes yeux brillent du plaisir de n’avoir
à regarder personne
et tu es plein de cette fausse délicatesse d’absent
qu’on appelle le plaisir et la joie ;
voilà ton existence qui se reflète
sur le miroir de la chambre
où tu finiras rêveur et rêvé,
puisqu’à la fin ce n’est qu’ainsi,
puisqu’on ne devient vivant
que de l’avoir été,
puisque la mort frappe tout ceux
qui ont été le rêve
de ceux qui ont veillé.

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La veille #11

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99.

A la crête de quelle montagne sommes-nous parvenu
par le long chemin avalé d’orages ?

100.

Gravissant la pente comme des borgnes
attirés par le jour.
pluie, mousson, ferrailles
brisées au sol.

101.

Puis demain ou bientôt
à peine aurons-nous sur notre langue
notre nom de chose pluvieuse,
à peine forme de chose tombée.

102.

Les quais seront clos pour inondations :
des vitres brisées dans les allées de pierre
et un homme dans la gare fera sa prière.
L’aiguille tombée avec lenteur jusqu’au départ :
tout ce que tu as donné sans l’avoir,
tout ce que tu as rendu qui ne t’appartient pas.

103.

Les échafaudages grimpent comme de grands abandons :
Il faut cent ans pour donner un nom
à cette chose étrange.

103.

Tout ce qui reste, tout ce qui change.
Les draps dépliés brassent l’air
comme des papillons.

104.

Ce qu’on sait n’est su qu’à peine,
retiré avec grandes peines
et oublié sitôt.

105.

Voilà l’existence lasse, chose commune,
temps allégée chaque heure un peu plus.

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