Le coucher

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le coucher est ma crainte
comme autrefois enfant
rien n’est si seul qu’un lit

à la chambre ou au bois
chasseur chassé pareils
entre les rideaux gris

lumière que la porte broie
si le père porte son rêve
le lampadaire parle très bas

ni règles ni lois ni trêve
porte fermée seule la peur
couvre la voix

l’enfant attend des heures
pour toquer à la chambre
dans le couloir ou sur le seuil

quand il frappe à la fin
si faible qu’il n’est rien
pour répondre il est seul

retourne à la nuit se couvrir
ouvre ses draps et son linceul
joue au mort pour dormir

mourir dormir c’est aisé
le fil qui a été tissé
se défile puis se défait

enfant j’avais peur de fermer les yeux
de devenir aveugle paupières fermées
il faut vivre tant pour dormir sans crainte
de devenir aveugle lumières éteintes

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La nuit éliminée

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Tu as entièrement éliminé la nuit,
le désir immobile avec toi s’est éteint.
La ville nue et noire, bue jusqu’à la lie,
est restée intouchée et tout est comme vain.
Le vide d’autrefois a retrouvé sa place
et les rues ne sont plus que des murs qu’on déplace ;
les toits ont des tâches qui ne s’effacent pas,
les passages déserts où je suivais tes pas
brillent d’une absence qu’on ne connaissait plus.
Puis la ville est vidée d’avoir été vécue :
vagabondage absurde et flottant des saisons,
je marche autour des gens comme du bois flotté :
corps, île terreuse où tout ce qui est échoue,
où ce qui voulait être a été échoué,
le temps – le temps même -, le temps jamais ne passe,
à peine veut-il aller, à peine est-il espace,
à peine est-il passé, à peine l’on se souvient.

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Bibliothèque #1

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« Triomphe récent de la polyphonie » – des vues du monde dont je ne sais rien viennent de cette philosophie nouvelle qui borde mon bureau sur lequel sont tasses, cartes, stylos, photographies et carnets ;

sont là Babel, Zarathoustra et l’Atlas des anciennes cités, Fabcaro et ses Carnets, Meyerson et ses Identités et toute la danse incomplète et étrange des alchimistes – Camillo, Fulcanelli, Wittgenstein – et des fous – Hegel, Artaud et Ionesco ;

comme si une électricité très ancienne venait jusqu’à moi mais qu’elle ne trouvait dans le bois de mon bureau, dans ma peau, dans mes os, dans mes mains, aucun conducteur digne de ce nom et qu’elle ne passait qu’aléatoirement jusqu’à moi, en fragments, en morceaux ;

Adorno est, en ce jour, le pire de tous, parce qu’il a eu l’indécence de tomber du dernier étage de ma bibliothèque et que je l’ai ouvert – il parlait soi-disant de musique en usant d’expressions comme : « préformation du matériau » ou « subsomption à la généralité conciliatrice » – et que je n’ai rien compris ;

il est une misère indescriptible qui ne vient que de se savoir envahi d’une intelligence étrangère et qui nous dévore ;

ce n’est pas que chaque livre est un monde, non, ce n’est pas que chaque page est un monde, non, c’est que ce que j’appelle le monde n’est qu’une très fine et très courte découpe dans la chair d’un monstre que je pressens à peine ;

je suis tombé, après Théodor, sur Murch et il dit que le montage est la recherche d’un « point de sortie » ;

point de sortie, grande fuite, échappée maladroite dans ce paquet, cette masse d’ordonnances, de prescriptions, de descriptions, d’organisation d’une chose que je ne connais pas, ou si peu, et qui ne m’apparaît à moi que brutalement et sans loi :

dehors l’arbre fait grincer ses feuilles sur la pierre parce que le vent le pousse, il y a la pierre, le ciel gris (enfin) et l’étrange appareil de mousse sur le tronc, plus loin l’immeuble alterne blanc, gris, rose, brun et bleu et des reflets vont d’ici à la vitre du salon, plus proche des voix décrochent des hameçons aux marrons tombés sur la place ;

Cheng, ouvert au hasard, murmure : « L’éternité est là, / Un seul instant l’instaure. / L’instant où tu adviens / Et ouvres l’œil et vois / Qu’avant de t’effacer / Rien ne sera su par toi / Mais que tu vois, et loue… » ;

mais ce que je vois je ne loue pas plus que je ne le pense, je ne le vois pas plus qu’il me traverse ;

comment les livres peuvent nous faire sentir que nous sommes à la très haute surface d’une très haute terre ; posé à l’aplomb d’une croute immense et minière que nous voulons creuser avec une cuillère et que nous y croyons, que nous agitons la main dans la poussière, heureux d’avoir trouvé le sentiment et ce que nous disons être « notre destin » ;

comment vivre sereinement dans cette fureur incontrôlée de ce que l’on ignore et de ce qui nous est à peine chuchoté ;

je suis retourné à l’enfance, à la jeunesse, quand nous voulions connaître les secrets soufflés par les filles assises devant nous dans la classe et qu’elles ne nous disaient rien, mais qu’elles étaient visibles dans leur muet mystère ;

et je sais que ce mystère même n’est rien qu’une entaille invisible dans la pierre et que je dois connaître est donné nu devant moi ;

seule ma volonté m’empêche d’avoir compris et les images, et les textes, et les écrits, et les dialogues, et les sciences et les journaux, que tout cela m’est donné mais que je ne sais pas le prendre ou que je ne le veux pas ;

mon désir de savoir s’éteint avec la nuit et je suis comme celui qui voudrait une guerre où il ne combattrait pas ;

à la fin j’ai ouvert Beckett qui pestait contre les horoscopes en embrassant Parmigiani : « Qu’est-ce là » ;

je ne savais pas répondre alors j’ai bu mon thé (et je suis resté là).

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Empierrement

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Empierrement qui rend à la fois invisible et aveugle, subi à chaque nouvelle lune, et qui est ta folie. Empiètement des images sur elles-mêmes. L’étrange est si proche de toi, si proche de toute chose, assez pour les inverser et rendre visibles leurs coutures, l’espace aberrant qui les creuse du dedans et qui explique la chute des corps et les fleurs. Du robinet coule l’eau pâle que tu ne comprends plus. Ce qu’on enferme semble avoir trouvé une sortie et tu crains d’être vu en compagnie du fuyard. Entêtement de la nuit noire, des étoiles, des nuages à rendre la vie impossible. Couleurs attachées aux yeux. Une forêt poussait invisiblement sous les choses depuis longtemps, pliait ses plus hautes branches et cloisonnait ses rivières pour disparaître aux regards, mais ce soir elle est apparue d’un coup et t’empêche de croire que tu es ici chez toi. Complot du réel qui te nie. Tu crois t’entendre exister depuis le couloir. Enlisement de la mémoire qui te lie au réel. Où est le dessous de la table où tu te cachais autrefois ? Même ta voix sonne bizarre, elle vient d’une autre vie.

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Le lecteur

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Entre la table et la rue était cet espace
que le soleil délave. Un homme, seul, lisait.
La lumière passait en oubliant ses ombres.
Le café avait fui, le papier l’avait bu.
Orageux sommeil des choses qui se renversent.
Je restais longtemps à la fenêtre le voir.
J’étais ainsi délivré d’une grande peine :
celle d’exister si peu et d’être si peu vu.

Quelle densité conviendrait à mon regard
si attacher la couleur à mes yeux m’empêche
ce voir ? Ce que j’observe, je le crois perdu,
ce que je touche immédiatement s’égare.
Des caresses sont données au hasard
pour occuper ses mains.

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L’Arbre

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L’arbre pousse à la fenêtre. Depuis quatre ans, il pousse. Depuis quatre ans, je le vois. Les gens venaient chez moi, autrefois, fumer des cigarettes, regarder la lune, regarder la place. Maintenant, plus personne ne vient, ou rarement et il n’y a que l’arbre à ma fenêtre. Feuilles tombées, vent dans les branches, lent creusement de la terre, tout est, avec l’arbre, timide et discret. Aujourd’hui, je me suis levé avec l’impression de n’être pas du monde et j’ai pensé à mon arbre qui doit avoir, depuis quatre ans, le même sentiment que moi lorsque il n’est vu ni par les gens qui fument ni par les gens qui regardent la lune. Les arbres doivent avoir beaucoup à faire dans le vertige qui vient lorsqu’on se lève avec le sentiment que tout ce qui dit ou fait est un jeu. Le marronnier d’Antoine Roquetin dans la Nausée est un peu comme mon arbre. Il avait poussé cent ou deux cents ans avant d’être regardé par un homme et d’être réellement vu. La majeure partie de mon existence je la passe au milieu d’un monde qui n’est pour moi qu’un décor. J’use du paysage comme d’une toile. Trame ou filet où sont accrochés les visages, les gestes, les comportements. Qu’est-ce qui est à l’origine de ce retournement ayant fait des artifices de mon existence l’essentiel de ma vie et du monde réel une surface sur laquelle je me déplace sans l’apercevoir jamais ? Il est dingue d’avoir ainsi la capacité de se rendre aveugle à la matière et à sa brutalité.

Je vois, posé sur le comptoir de mon salon, un verre. Comment est-il possible que, la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, je ne considère jamais ce verre posé autrement que dans sa fonction, autrement que comme un objet qui attend un geste pour exister effectivement ? Si je m’arrête un instant sur ce verre, je sens qu’il a une manière d’être infiniment plus fort que moi. Si rien ne se passait il pourrait être posé ainsi des centaines d’années, des milliers d’années et il serait toujours ce verre posé sur un comptoir. L’espace autour de moi est entièrement saturé de réalités où je pourrais me noyer si je pouvais les voir. Quand il m’arrive de les voir, comme aujourd’hui, alors je crois être à la limite d’une sorte de folie qui peut venir aussi quand je pense très fortement au fait que je suis moi et que j’existe. Mais ce n’est pas une folie, c’est son exact revers. La folie est nécessaire à mon existence quotidienne parce qu’elle me permet de croire aux mille jeux que j’accumule pour passer la journée. Il faut être fou pour tourner une poignée de porte ou pour s’assoir sur une chaise en bois. Il faut être fou pour entendre des mots quand il n’y a que des bruits.

Dans cet état, je vois mes émotions et mes idées comme des couleurs crachées sur une toile déjà peinte. Il est insupportable de sentir comme la subjectivité est vulgaire et comme l’exceptionnel ne se trouve pas dans le sentiment. L’arbre est tombé dans la nuit et il lui reste cette ombre très noire des choses capables d’exister sans nous. Sartre décrit la nausée comme quelque chose qui rend tout flottant. Je crois que c’est l’inverse. Les choses ne flottent pas, les choses pèsent. Elles ont une lourdeur immense à laquelle il ne faut pas penser. Je parviens à utiliser les objets de mon quotidien parce que je n’ai aucune idée du poids de la réalité. Je suis comme un haltérophile qui parvient à soulever trois cents kilos parce qu’il est convaincu de n’en soulever que dix.

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La Saint-Jean au Folgoët

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Pour Saint Jean nous allumions un feu au village.
Nous courrions sans raison tant que brûlait le feu.
Enfant, je voyais tourner les vieux, les adultes
Et les flammes. Nous courrions en bande longtemps.
Un parent inquiet, parfois, criait un nom
Qui n’était pas le nôtre et nous étions heureux.
Nous courrions des flammes jusqu’au talus en terre
Où les grands arbres bleus étaient notre frontière.
La nuit arrivait par surprise et j’avais peur
Du noir. Un grand, souvent, racontait une histoire
En marchant jusqu’à la route et nous ne pouvions
Le suivre. La route, le talus et le feu
Étaient le monde entier et personne jamais
Ne passait la tête dans notre jeu sans fin.
Lentement les copains partaient avec leurs noms.
A la fin nous n’étions que quelques uns encore.
Nous repoussions le temps du départ jusqu’au seuil.
Le feu lui n’était plus qu’un linceul où fumait
Notre rêve.

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