Viola Hrubin – Pupek (carnet n°2) – La jade

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Déjà, quand je me tourne, je ne vois plus personne.
Une foule me suivait et il n’en reste rien.
Le peuple de mon corps s’est lentement appauvrit
Et si je peux sourire, c’est d’une joie sans bruit,
Contenue dans une malle et rangée sous le lit.

Je ne veux plus mon âme. Sentir que je vais vivre
Jusqu’à la fin des temps. Je pense à mes doigts vieux
De vieille dame et je me sens trahie.
Mon corps va mourir et partout je le sens.

Déjà, je me souviens de gestes que les gens ne font plus.
Dans le puits, quelque fois, je touche mon visage
Et je le ride aussi.

Je suis une enfant et je suis déjà morte. Pupille
D’un incendie éteint. Je suis mère d’une fille
Que personne ne voit et je veux un regret,
Un seul, valable mille fois et que je garderais,
Sur mon cou blanc et nu, comme un collier de jade.

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Ton corps #4

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De toi, je ne connais qu’un versant. Tu te dénudes de l’autre côté des portes. J’entends l’étoffe glisser sur ta peau cousue de vêtements. Chair de coton plissé. J’écoute glisser un à un les fils blancs. Comme averse sur une cloison aveugle, orage. De toi, je ne sais que le bruit des liens défaits. Tu repasses ton manteau comme une page. Le corps vidé de ce qui fait le corps, coquille, boîte de grenier. La chambre n’est ouverte que rarement et elle n’est alors qu’un décor. J’imagine que tes robes jonchent ton appartement. Comme des fleurs détachées. Ta peau, au hasard, jour levé dans jour éteint, blanche, brume soulignée de collines, calque étanche où je te vois, est une route de soie où je pourrais me rendre. Fouler tes yeux comme le pied du lavoir, gouter l’eau qui déborde.

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Viola Hrubin – Pupek (carnet n°2) – L’église

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Je ne sais pas me tenir dans l’église.

Je retiens un fou rire. Les vieux et les vieilles sentent la poussière et la chair abîmée.

Je ne veux pas dire à ma mère que je ne sens jamais Dieu en moi. Mes prières sont feintes. Je place mes mains comme ça et comme ça et comme ça. Mes genoux frottent contre la pierre. Je caresse le pied d’une lourde statue aveugle, je m’incline. Mais, vraiment, je ne crois en rien.

Quand, entre les nuages, apparaissent les rayons du soleil, je ne pense pas, comme les autres, « il est là ». Je découvre mes épaules.

Petite, j’aspirais très fort la fumée des boules d’encens que faisait bouger le prêtre. Je respirais très fort. Mes narines se remplissaient. Je réprimais ma toux en soufflant le nuage entre mes dents de lait.

Un lavoir est construit sur le flanc de notre église et il s’y trouve des pièces que je voudrais voler. Les gens jettent l’argent et font des vœux qu’ils n’obtiennent jamais.

Avant de penser qu’il n’existait pas, je trouvais futile, déjà, de donner à Dieu de la petite monnaie.

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Bibliothèque #8 – Lovecraft et l’est

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Tendant mon cou vers l’est. Je traverse les plaines et les vallons de l’est. L’humeur bleue est partout, crème nuiteuse qui mouille les champs et les bois.

Je suis d’ailleurs. L’horizon est couvert de poudre. Je sens la naphtaline et le mystère qui recouvre la langue de Lovecraft. Où sont maintenant les dalles ouvertes en deux, tours qui vont, dans le néant, frapper l’échafaudage.

Le bras de ma voisine est planté d’arbres obscurs. Je ne sais pas où je suis. La carte m’indique Reims. Je ne sais pas ce que je fais. Le siège est marqué par mon prénom.

« J’ai examiné les plans de la ville avec le plus grand soin et pourtant » je ne me perds jamais. Il est devenu impossible de se perdre. Je ne sors jamais dans le monde avec dans les yeux cette mousse qui pique et qui aveugle. Je n’ouvre pas de portes scellées, je ne ferme par les tiroirs, je n’ai pas de secrets ni de boîtes qu’il ne faut pas détruire.

Je suis dans un train vers l’Allemagne. Vers le nord, un ciel de pluie, les ombres. Je n’ai pas de plaine tendue par les stridences d’une corde que personne ne voit. Je ne dévore pas d’araignées maudites. Je n’ai jamais connu la folie ou sa proximité.

Les vallons sont des cuvettes atroces où se déversent des eaux rances. Devant moi, une femme, pull en vieux rose, cheveux gris vague, dort. Si le monde vomissait maintenant, s’il crachait sur ma vitre, si Reims se soulevait pour faire voir le ventre d’un énorme monstre, si la terre se retournait, si les nuages très hauts qui vont vers Paris tombaient soudainement sur la terre et soulevait les pierres, crevaient les mines en deux, comme des pommes coupées, comme des fruits morts, si je sentais maintenant que vraiment existent les choses.

Joel Mantond de Boston est posé contre moi. Sur la couverture, un œil énorme fracasse un vieux donjon de pierre. Je voudrais un grand feu pour y brûler mes mains. Une femme fait courir son doigt sur un écran bleuté.

Est-ce que personne ne regarde le crépuscule ? Chez Lovecraft, les personnages discutent de l’indicible et habitent de vieilles chambres où s’accumulent « d’antiques poussières ». Je n’ai jamais connu cette impression qu’ouvrant la porte je pourrais me trouver devant une pyramide ou sous les eaux boueuses du Nil en cru.

Ma vie n’est pas un temple. Soudain, à gauche, un château où les fenêtres brillent et derrière une très larges bandent de froid. Des flaques ici et là. Des rivières argentées par la lumière des phares. Ma vie n’est pas un temple et je n’ai peur de rien. L’angoisse est un mot inconnu. Je me souviens de ces cartes qu’on étudiait parfois et qui montrait l’Europe rétrécies, déformées dans sa distance par l’accélération du temps. Les paysages sont comme des fruits secs qu’on a laissé trainer.

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Viola Hrubin – Pupek (carnet n°2) – Les chats

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Avec les autres, nous allions sur le chemin de fer ramasser du ballast que nous jetions aux chats.

Nous ne les tuions pas, mais nous les faisions fuir.

Et les chats, bientôt, ne venaient plus.

*

Et ce soir j’ai fumé, pour la première fois.

Sonia riait et s’allongeait dans l’herbe. Ma tête tournait
et je voulais vomir.

Je toussais un peu trop pour être une grande dame.

*

Plus tard, dans la nuit, seule, je grimpais la colline
et je voyais la ville bleuir timidement.

« C’était ici, pensais-je, que nous jetions des pierres. »

J’avais dans ma bouche un goût amer
et je voulais cracher.

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Viola Hrubin – Pupek (carnet n°2) – L’anniversaire

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Demain, dix-huit ans.

Je n’ai jamais été une jeune fille. Je ne suis fille
de personne. Je ne suis pas née.

Je sais seulement très bien mordre la poussière. Et encore la mâcher,
et encore faire rouler sous mes dents des graines d’une très fine
et très délicate matière.

Je n’embrasserai jamais Matěj et, l’amour, nous ne le ferons pas.

Car, je manque de pudeur et personne n’est à la hauteur
de mon désir (de vivre, etc.).

Car, je ne suis pas vivante, mais mon corps, seulement lui,
existe et se trouve, de toute part, méconnu.

Ma parole est coupée par un million d’années
de déjà-vus.

Mon ventre ouvert par un million d’années
d’offrandes faites malgré moi.

Je détesterai le monde, si je ne le connaissais pas.

Mais j’y suis. Dix-huit années ne sont qu’une bagatelle,
pense ma mère.

Elle voudrait me faire croire que l’on peut vivre plus.

Je mange mon repas. Dans les mines de Bohême
où même la lune ne saigne pas, je m’ouvrirai les bras
pour y trouver des pierres.

Il ne sera pas dit de Viola Hrubin qu’elle a vécu « comme ça ».

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Les Guérillères #1

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Danser en frappant la terre, cela non plus, je ne sais pas,
ni tourner sur moi-même, comme un fou, ni me tenir droit,
ni appliquer précisément la règle arithmétique de mon sexe,
le pouvoir accordé dans mes bras. Peut-être que je sépare
en deux la foule, les rues, frôlant avec mes doigts la tête
verte du champ, peut-être que je suis cela, pilier dominant
une large et longue plaine, mais je ne le sais pas. Je le sais
d’un savoir pauvre : en dépassant une silhouette, dans la nuit,
et de la voir se blottir, imperceptiblement, sur le rebord du mur,
je le sais d’être bruyant dans ma présence, inconscient dans ce bruit,
enfant qui frappe sur le cuivre bosselé d’un tambour, enfant qui écrase
les miettes des biscuits sur le chemin, pour attirer l’oiseau.
Je me demande comment approcher l’autre monde
sans y déposer le mien, comme une maladie, comment ne pas être
la maladie d’une autre ? Je lis Monique Wittig et Les Guérillères
qui produisent des musiques à chaque mouvement, qui sautent
sur les chemins et qui nagent. Elles dessinent un sexe rond, tournent
autour de lui, les histoires qu’on raconte deviennent une broderie
de fantasmes nouveaux. J’assiste à la reconquête des champs,
des villes, des espaces autrefois disposées pour mon corps. Mais, mon corps,
je ne sais pas moi-même le dire, il est ce double qui domine,
malgré moi, le terrain. Je ne peux parler qu’en hurlant aux oreilles.
Je ne sais pas cracher ailleurs que dans cette nuit sérieuse.
« Il existe une machine à mesurer les écarts » dit-elle.
Je n’ai jamais cherché de chardonnet dans les buissons et mon cœur
n’a pas connu l’oiseau qui meurt en lui.
Je ne veux pas compter sur mes propres forces. Dans mes veines
et dans ma voix coulent des concepts que j’ignorerais bien. Je ne le peux pas.
Ils sont, avant moi, un verbe qui me dit, conjugués et maudits.
Je sens, dans les objets, cent gestes qui attendent.

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