Frapper

Encore frappé d’étonnement – peau sèche, tannée, tendue contre la nudité. Conduis à l’épuisement par ma gorge drapée d’un bruit de vêtement. De tous les bruits connus, un seul pour me fermer les yeux, lumière inversée que je ne connais pas mieux que toute l’obscurité. Un seul, inattendu, que je ne comprends pas, comme une porte claquée, allumette craquée qui ne s’allume pas. Luciole qui murmure dans un brasier froid son bruit de tremblement. Bruit remontée d’une vallée de clameurs, sur ma peau, dans mon flanc, sur ma langue, dans mes os et brisé. Bruit de cassure, de pliure, de frayeurs, son de cloche pour clocher effrayé par un bombardement, râle du revenant revenu du silence, ni complètement aveugle, ni totalement muet, qui ne mesure pas sa chance et ferme ses volets, souffle sa parole sans parvenir au cri. Enfant, oreille sur le plancher, les yeux dans la lueur qui glisse sous la porte, frottant contre la glotte d’un couloir qui se tait. Couloir qui est fait d’une plaie suppurante et où pourtant il pourrait ; il pourrait tout ce que peut celui qui n’attend plus, pouvoir méconnu de tous et de lui-même, grattement, sifflement, frottement de son pouvoir même sur le parquet grinçant d’une chambre qu’il ne veut plus. Enfant dans le placard, caché, qui frappe dans le noir pour se dire d’entrer, pour revenir à lui. Frappé ainsi, dans la nuit, devant les lèvres jointes, d’interdits, au coin de son repli, comme un fauve dressé, dans son ventre pressé comme une monnaie courante, monnaie qu’on voudrait rendre, qu’on doit pourtant donner.

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Phalanges

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Je ne gagne pas cette piste comme d’habitude – je fais, cette fois, un vacarme terrible qui éveille même les organes les plus repliés de mon ventre. Je ne sais pas où la mort se trouve maintenant, peut-être dans le fil où sont suspendus tes vêtements ou alors les vagues ramènent, sur les falaises craies, le bouillon nécessaire à ma disparition. J’aimerais être devant les fenêtres comme un calque transparent qui laisse, entièrement, passer la lumière et le vent. Les tuiles sont rongées de champignons. Ce que je fais commence longtemps avant l’acte lui-même – filet de plusieurs centaines de kilomètres et de plusieurs années qui drainent insensiblement les bas-fonds et ravage les coraux, dévorent les poissons. Mes empilements veulent dissimuler un formidable et insoutenable silence. Ce qui est réel, ce qui ne l’est pas, ce qui a lieu, ce qui ne fut que rêvé, l’enchaînement des évènements et des espaces, la proximité des corps, la peau et les idées, tout est mêlé et je pourrais vomir. Mes phalanges dorment crispées comme des souvenirs.

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Kermaria

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J’ai vécu vingt-ans à quelques kilomètres de la mer. L’océan débordait quelque fois jusqu’au jardin, du sel se déposait sur les pommes vertes que mon père mangeait avant qu’elles ne fussent mûres, nous rentrions avec mon frère, presque encore dans les vagues et du sable couvrait nos pieds nus qui s’écorchaient sur les gravillons blancs et durs. Vingt-ans là-bas, vivant comme s’il était normal d’exister à deux doigts d’un océan, m’endormant dos aux marées et aux tempêtes d’hiver qui frappaient mon village, traversaient la rue de Kermaria en hurlant ; je regardais trembler mon lampadaire qui agitait l’ombre de mes mains. Enfant, dans mon lit, je ne savais pas que j’étais déjà en train de les quitter, ces images, en train de les quitter presque définitivement. Les images et le son, tous ces petits divorces discrets qui déchirent la vie basse, je ne les comptais pas, je n’en faisais pas la liste et ils me reviennent maintenant, quelque fois, comme les lames de fond qui attrapent les chevilles des baigneurs imprudents. J’entrevois encore la lumière qui passait sous la porte de la salle de bain quand ma mère s’y baignait, dans le soir, alors que je dormais. Les hurlements rares de mon chien dans la cour, au milieu de la nuit et qui me réveillaient. Les cauchemars. Je songe que je n’ai pas pleuré en partant comme j’aurais dû le faire : c’est que je ne savais pas. Je pleure toujours ou trop tôt ou trop tard. Je me souviens de la grand-mère qui m’arrêtait souvent quand je passais à son mur, en revenant du lycée, qui me parlait, que je ne comprenais pas ; et j’imagine qu’elle est passée dans la nuit. Ma vie est comme un drap qui couvrait les talons et qui remonte, depuis peu, au-dessus des mollets et qui, demain, pourra couvrir mes hanches, mon ventre et mon menton.

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Frappe

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je lui dis :
toi non plus
tu ne t’approches
qu’en partant

pierre à pendule
qui tombe
et se reprend

ni ta chute
ni ta flamme

proche, lointaine
évaporée

pierre à briquet
combustion

ton jardin peut brûler
lui aussi
et le champ
que couvre
la haie brune

presque tu regardes
les rosiers
dans les flammes
la rhubarbe
flamber elle aussi

elle me montre les fissures
dans la salle d’eau

les camions frottent
leurs dos noirs
sur le bitume
jusqu’à chez nous

pierre à enclume
frappe frappe
frappe je te vois

peut-on mourir
deux fois je me
demande cette
fois si tu es là
encore

maintenant moi
je me recule
quand tu cognes
le métal

la poussière vole
en nuage nous jouions
à être sage mais
la rage du chien
bavait sur nous
mousse jusqu’au
genoux

frappe frappe frappe
tu as plié déjà
une centaine de tôle

l’orage clapote ta gnôle
cachée dans le mur
tu la bois en glouglou

mes joujoux ruissèlent
d’amour ensevelis

ah je te tiens les mains
tu dis : viens voir
je viens tenu droit
je me tiens bien
devant toi tu dis :
c’est bien

frappe encore
je pense cela fort

tes oreilles ont des lobes
que le froid a mangé
quand tu étais soldat
à la guerre chasseur
alpin on-ne-sait-où

frappe

les galets ont cette odeur
de devenir ancien
si j’ouvre maintenant
un tombeau égyptien
c’est la même

tu es mort mon crâne
est habité de reliques
qui piquent comme
des guêpes
des guêpes dans le ventre

tu es mort le
centre est
baigné d’horizon

frappe
frappe
frappe

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Faire comme le grand-père

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Quand il revint dans sa vieille maison pour la reconstruire, mon grand-père voulu lui aussi planter un frêne dans son jardin à la place de celui qui avait été tué par les obus. Or, je voulais moi aussi revenir dans ma vieille maison pour la reconstruire, je voulais moi-aussi planter un frêne dans mon jardin à la place de celui qui avait été tué par les obus.

Les obus sont des projectiles creux, de forme cylindrique, terminé par des cônes remplis de matière explosive. Ils ne détruisent les frênes que rarement, mais ça arrive s’ils tombent dans une zone où des frênes poussent – la délimitation exacte de la « zone » en question dépend des circonstances et de la quantité de matière explosive. Pour revenir dans ma vieille maison, faire comme mon grand-père, ma maison devait être d’abord édifiée puis vieillir. Les maisons vieillissent de deux manières : par lente dégradation de la matière minérale qui constitue les murs de la maison – la plupart du temps – ou par accumulation entre les murs d’une certaine quantité de poussière – la poussière est entendue alors au double sens concret et poétique, concret puisque je pense à décomposition des briques en matière fine difficile à balayer et poétique puisque la poussière est dissolution, disparation, presque-absence manifestée dans les choses. Pour revenir dans ma vieille maison, par ailleurs, il me fallait partir, quitter les lieux, m’exiler, déménager en conservant la possibilité d’un retour. La première fois, je réalisais une à une les opérations : édification de la maison, vieillissement de la maison et exil, mais j’oubliai de planter le frêne voué à la destruction. Quand je revins dans ma vieille maison pour la reconstruire, je voulu planter un frêne dans mon jardin, mais il aurait été le premier et non pas celui remplaçant « celui tué par les obus ». Il fallait recommencer. J’achetais le terrain voisin et répétais encore : construire la maison, planter un frêne, laisser vieillir la maison, laisser pousser le frêne, partir quelque part pour revenir ensuite – assez longtemps pour que l’on puisse dire que j’étais « revenu », assez longtemps pour que mon « retour » soit un évènement assez identifié pour porter un nom. Pour cette deuxième tentative, presque parfaite, il ne manqua presque rien sinon la destruction, en mon absence, du frêne dans le jardin par un obus. Je n’avais pas d’obus ni de matière explosive et l’année après mon retour je la passais à me mettre en relation avec plusieurs mafias – russes et serbes notamment – pour faire l’acquisition d’un obus et d’un canon. Au bout du compte, j’avais tout ce qu’il fallait pour revenir dans ma vieille maison et pour replanter le frêne détruit par un obus, néanmoins mes activités criminelles avaient été faite depuis chez moi et je ne pouvais décemment considérer mon existence dans la vieille maison comme un « retour » – la preuve, dans mon quartier, plus personne ne me demandait comment se passer « le retour ». Je demandai donc à un ami de détruire en mon absence le frêne du jardin et quittai encore une fois le pays, convaincu, cette fois de revenir dans ma vieille maison pour planter le frêne tué par un obus, ainsi que mon grand-père. Malheureusement, à mon retour je ne trouvais plus de maison, mais un grand trou : la matière explosive de l’ogive avait été plus efficace que prévu et avait tué le frêne, la maison et mon ami.

J’ai acheté hier un troisième terrain pour y faire construire ce qui sera, je l’espère, ma troisième et dernière vieille maison, pour y faire poussière un nouveau frêne, etc. La décoration de cette troisième maison sera minimaliste : les finances ne sont plus ce qu’elles étaient, je l’avoue. J’achète, dans des brocantes, des meubles déjà vieux – buffet, tables, chaises anciennes, etc. – et même quelques briques ou pierres que je rajoute subtilement à l’édifie. Par ailleurs, j’ai fait l’acquisition, dans un Emmaüs en faillite, d’un stock de livres que personne ne lit avec lequel je veux garnir les rayons de ma bibliothèque. Je n’aime pas lire, mais une vieille maison possède des livres, c’est un principe admis. J’en ai ouvert un seul, au hasard, aujourd’hui et j’ai lu : « je pense donc je suis ». Je sais que je pense. Mais suis-je ? ».

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