Carnet d’Allemagne #1

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Kairserlautern Central – la carte est traversée d’une ligne bleue, on est dans l’Allemagne brusquement remué. Camions, toiture, langue qui s’accroche aux sons, qui va dans ses ronces comme un fuyard irait sans penser aux blessures. Le livre est tâché du café de la veille. Café français. Odeur passée dans les pages et dans la forêt. C’est ainsi le voyage. Tout est insensiblement et brutalement distingué. La plaine a un autre nom et ce n’est rien, et c’est tout différent. C’est que les fantasmes ont des frontières. Ils sont de cette matière impossible des idées. Matière qui donne matière à la matière. Terres rares qui nourrissent la terre. La terre et son noir charbonneux, industrieux et fumant. Des arbres avaient à l’instant une face cendre. Les bouleaux crèvent une écorce suif qui vient tout juste de sortir du feu. Un quart d’heure avant la gare. Le soleil est oblique jusqu’aux collines. Trois policiers parlent derrière la vitre. Dans les champs quelqu’un a tracé des sillons et a trouvé beaucoup de pierre, beaucoup de roches brunes et va pour y faire une mine. Comme l’hiver est ici exactement comme il doit. On s’y voit dans les bois, courir devant le froid comme derrière soi-même. Toujours rattrapé et fouillé et gelé jusqu’à la moelle. Il fait chaud pourtant. Mais c’est une chaleurs continentale qui n’est qu’un froid qui a terminé de rire et qui est une prison. Le ciel est très loin comme une libération. Je me souviens de Strasbourg qui avait quelque fois un ciel semblable. Ciel de fond de puits. Ciel de bras tendu vers le réveil, la poignée, l’aimé, ciel de bras tendu vers une chose que l’on atteint pas. Usines de briques rouges à ma gauche. Des peintures et des lettres frappées, graffées. Gravures urbaines dont on se fait une fausse idée de songes. Un homme annonce l’arrivée à quai comme un os qu’on ronge. Affiches grises où sont les visages. À 12h21 nous seront à Mannheim.

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Sur le sol

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Sur le sol, en rentrant, était une grande tâche de bitume brûlé. Les gens y marchaient, sans y penser : lac ignoré, lave sèche qui n’est plus rien qu’un sol. Sur combien de mers marche-t-on ainsi ? La tâche s’étendait jusqu’au milieu du monde qui était notre route. Et j’ai pensé à toi. L’aurais-tu vue toi, cette tâche ? Oui, je le crois. Michaux dit qu’il suffirait d’un rien pour que la mer se fige et qu’elle ne soit que vague-tempête et virgule inversée. Il ne dit pas ça, non, je l’invente, enfin, il ne le dit pas comme cela, mais tout de même, n’est-ce pas cela : à la fin, la mer se fige ? Dans le Pacifique, très rarement, des volcans cracheurs de cendre font naître des îles qui s’écroulent si vite que les hommes n’ont pas le temps de leur donner un nom. C’est ainsi. On peut douter d’avoir été une seule fois vivant, d’avoir une seule fois touché la vie, tu sais, et la terre, qui est pourtant si proche de toute chose, mais l’on ne peut douter de ce regard-là qui voit une chose qui a été brûlée. Comme les enfants peuvent l’être.

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Le retour en car

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Les montagnes sont écrasées ce soir, comme des ruines. La terre est un champ où les blés sont couchés. Il fait or. Avril est caché dans les pentes. Villes, coteaux, bosquets roulés ensemble, mangés par le voyage : nous arriverons bientôt. La porte ouverte et ce sera l’été. La saison se découpe au fil l’épée qu’est le ciel. Lumière rasante, frayante racine de la lumière du soir, qui va dans les sillons ajoutés des parcelles, sur les toits ajourés par le ciel. Il fait tendre. De cette tendresse unique des chaleurs de l’hiver. Les oiseaux volent au milieu des feux allumés, y déposent leurs ailes. La vallée s’avalanche comme un jardin couvert. Le jasmin bientôt prendra la forme humaine. Dans le lointain marche l’homme sur la crête. Arrête émoussée par les anciennes tempêtes. Des phares clignent en tombant des forêts. Enneigement des cimes où coulera la sève. Les feuilles mortes revivent sous la lumière vive. Des miroirs nous attendent à la place des fermes. On passe, on se demande ce que notre œil enferme. Quel est cette prison où s’enfonce notre fièvre ? A l’horizon sont les nuages amoncelés de la nuit. Des maisons s’alourdissent du poids de quelques eaux. L’on serpente en luciole au centre d’un troupeau.

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Les destinations

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Les choses ont une destination qu’on ignore. Cierge éteint, miroir, rideaux qu’on ne tire plus faute de temps. Nul ne sait que les choses ont le pouvoir de tomber. Comme l’homme qui va seul, pour manger, dans le soir qui le mange. Autour de lui, tout est retourné à la première matière des objets. Guitares suspendues, piano clapet fermé. A-t-il quelque chose à dire cet homme seul ? Est-ce pour un secret qu’il se baisse comme une flamme ? Porte rouge, rideaux rouges, sol rouge, sang lourd de la cire séchée de midi. Au miroir d’autres instruments brillent jusqu’à étendre leur pouvoir sur la forêt lointaine. Au-dessus est l’appel triste d’étoiles qui ne sont ni choses ni objets ni matière et qui ne font rien que de la lumière. L’homme après un moment se lève et reste-là. Comme il faut être pierre, comme il faut être colonne, comme il faut être immobile étagement d’organes, pense-t-il, comme il faut être tout cela pour supporter d’attendre. La nappe blanche, la nappe immensément blanche, la nappe qui frappe la table de bois d’une blancheur de gel ou d’été, la nappe a été tâchée de vin ce soir. L’homme s’est-il souvenu de sa tristesse alors ? Les deuils viennent ainsi brutalement nous arracher le ventre et peuvent tâcher les nappes. L’homme s’est-il souvenu qu’il n’attendait personne et qu’il n’avait pas faim ?

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La langue nue

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Pour ce qui est de la langue, il n’y a pas d’effort ni de travail à fournir. La parole est d’abord nue. La pudeur l’habille d’un tissu qui ne lui appartient pas. Comme le voyant et l’aveugle sont souvent confondus, cette langue-là a souvent l’aspect du mensonge. Baissons la voix. Baissons la voix jusqu’à revenir au silence. Et, puisque le silence lui aussi a une langue, taisons-nous plus bas encore, allons là où la parole s’annule, mais ne cesse pas. L’amant sait que ses caresses atteignent parfois une chair qui n’est pas cette chair recouverte de peau qu’il caresse et il sent alors qu’en vérité il n’avait jamais embrassé personne, qu’il était resté à l’aplomb des corps, que sa nudité était fausse. C’est que, pour aimer, il faut préférer la défaite à la conquête, car on ne peut retrouver que ce qui a été au moins une fois perdu. Il va de la parole comme de l’amour. Un ami me disait : « beaucoup de grands poètes n’ont jamais écrit une ligne » et il avait raison. La ligne, la lettre, le signe sont des scories dont on peut se défaire. Je n’écrirais rien de juste si je ne perds pas la mémoire. Baissons la voix. Descendons au plus bas de la langue, là où seule la langue est. Domaine où le verbe n’a pas été altérée par les pierres et par ce qui est nommé. L’amante aime quand elle reconnait dans l’œil de celui qu’elle aime une absence. C’est qu’en fait, il n’y a personne. Au fond de cet œil-là n’est qu’un vide qui voulait se vider. Il va de la parole comme de ce regard. La langue est nue. Je voudrais l’engloutir, comme je veux dévorer ce qui est mon désir, et ma soif de chaque jour porte ce simple nom de « vivre » et elle ne s’écrit pas.

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L’empilement

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J’ai empilé mes livres comme de petites colonnes. Cela donne : Les élégies fantômes résidentes sur la terre : feu de chaque jour et poésie perdue, enfant brûlé comme un théâtre et son double, libéré sur parole d’une plume, d’un lointain intérieur, d’un roman inachevé. Ou bien : Le génie du non-lieu : l’Ecuador, est chose que nous voyons, qui nous regarde, nuit qui remue la mort venue et qui avait tes yeux, qui va du monde clos à l’univers infini de cette vie dans les plis qui est au versant est de notre intranquillité. Totems à l’entrée du village, pierre entourant le feu sous l’orage, paysages, mondes, s’embrassant à la ronde jusqu’à se confondre et s’amalgamer. Mes livres font un temple dont je vénère les briques. Nuée cliquetante d’insectes, rongeurs de chair, papillons ou papiers, toute la faune discrète et murmurante du langage. J’ai empilé mes livres et en leur centre brûle un feu qui prolonge leurs ombres. Si je m’approche, j’entends que quelqu’un raconte, les mots sont braise chauffée et fuyante. Un mètre au-dessus et c’est déjà la nuit. Nuit étalée que mes livres soutiennent – ainsi que les bornes d’un chemin, autrefois fréquenté, et traversant la plaine. Nuit contenue par la nuit même et qu’on ressent à peine, comme un parfum précieux. Mes livres sont pour la nuit des lanternes étouffées, régulières et lointaines. Photophores pour lesquelles on s’échoue en espérant la côte. Fil électrique qui clignote comme une lente marée.

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Le refuge

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Il est une peur où je me suis lové et qui est mon refuge. Le matin elle est là, patiente, à mon chevet et m’embrasse. Le jour entier elle se tient derrière moi, confondue à mon ombre. Le soir nous nous aimons beaucoup et j’y pense. J’y pense tant que parfois la nuit passe de l’avoir écouté. Si je dors, elle est mon rêve. Si je parle, elle est mon secret. Elle se lasse aux choses ou aux corps que j’enlace, déplace les objets, leur donne une âme. Longtemps, j’ai cru qu’elle était mon destin, alors qu’elle est mon regret. Mais n’est-ce pas la même chose ? Ne passe-t-on pas sa vie à fuir ce qui est notre asile ? Quelque fois, je veux la quitter et alors elle se fâche. Pas de plus terrible orage que les colères de ma peur. Ma peur cache autre chose, que je ne nomme pas, mais que je connais et qui est ma tristesse. Que ce qui est refuge peut aussi être impasse, voilà ce que je sais.

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