Impressions dans le covoiturage en revenant de Paris

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Dans le covoit.

.. . . ….

Considérant avec rigueur le surgissement de J. dans la chambre, vers 5h44, et le trouble consécutif à ce surgissement, la distance qui me séparait alors de sa joie d’avoir retrouvé son porte cigarette, je pressens qu’il y avait dans cet épisode banal d’égarement nocturne le symptôme d’une perdition plus fondamentale.

Dans un camion roulant vers le centre, vers le nombril d’une plaine sans origine et étrangement peuplée de boue, appartenant à ce double serpentin de rouge et de blanc mélangé, je me sens comme appartenant à une clameur. Les fils électriques, invisibles dans la nuit noire, apparaissent en rythme par une multitude de points rouges qui pulsent jusqu’à l’horizon en allumant, sur leur plafond nuageux, de petit foyer locaux, des brasiers. Longue étendue d’un coeur épluché et qui vient nourrir la plaine-ville que je viens de quitter et qui très lentement le digère et m’expulse vers le néant.

Notre époque n’a pas seulement oubliée la nuit, sa couleur, son bruit, mais aussi l’isolement du voyage et la perte. Partir signifie participer à un exode collectif, une respiration. Je suis le sang d’un immense poumon malade.

Quand J. parlait derrière ma tête, jouait avec le lit je songeais immédiatement à l’appareillage technique qui permettait cette sorte inattendue d’échange. Je n’existe pas. Enfin. Rouage rouillé d’un corps ivre.

Parfois, épuisé par ce boucan et par l’éveil des lumières de la cité, la scansion des corps et par l’empilement des couloirs, je m’imagine exilé de mon propre réseau, déconnecté et obsolète.

Les îles ne sont plus qu’une vue d’esprit. Au loin, devant nous, deux îlots de clartés oranges enténèbre encore la nuit. En fait, ce monde est rempli d’oasis. Les déserts sont des vertiges qui nous ont été retirés, nous sommes les grands gagnants-perdants d’une greffe d’organes généralisées.

A la fête succède le whisky succède le lit et l’amour et les baisers et le sexe et de nouveau la fête. Le peuple auquel j’appartiens est celui des relations. Relier est l’unique recours à la vie. Broderie sur broderie. Considérations sur considérations. La relativité n’est pas seulement pour les lois de la gravité mais pour l’oeil et la chair molle. Je vais à 130 km/h dans un camion en compagnie d’un revenant de Hong-Kong et un médecin des corps. J’ai flirté avec des lignes toute ma vie et je dois apprendre à tirer un à un les fils dont sont fait mes noeuds.

J. me disait que normalement les gens craignent d’être victime de son lit mécanique. Moi, je m’en moquais. Je me rappelle avoir imaginé mon corps aplati sur le plafond avec délectation. J’étais morbide comme tous les endormis. Il pouvait appuyer sur le bouton et me dissoudre. Je ne savais pas où était la fenêtre et où était la porte. Je sentais les frites lointaines comme des secrets. Ma zoologie s’arrêtait au seuil des draps.

Maintenant, le conducteur diffuse une musique que j’écoutais deux ans plus tôt embrassant… Bleu, bleue des veines. La Seine et les marais sont d’une même matière unique.

Un flash poudre le ciel. Il faut s’habiller pour sortir. 9% reste avant la fin de la batterie. J’accumule dans mes yeux les panneaux. La vie est pleine d’indications objectives et hostiles. Des biches broutent les champs au nord. Si seulement ce décors pouvait être semblable à autre chose qu’à une ruine.

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Impressions sur Soulages au Louvre

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Avec Soulages, sentiment que le guichet de la couleur est fermé et qu’on peut seulement voir « par-dessus les barrières ». Je me tenais face aux tableaux comme devant des cloisons et je ne pouvais passer. Je n’avais pas le ticket nécessaire à la connaissance des couleurs.

L’une des toiles, celle de 162*127 du 14 avril 1979, était une pente charbonneuse. Je me suis souvenu des collines qui brûlaient en Ombrie. Le feu qui remontait lentement les coteaux, cette manière de cendre qu’avait la terre striée par les sillons des récoltes passées.

Une autre était un volet clos sur un ciel d’été. Des pointes violettes, empoisonnées peut-être, émergeaient depuis le fond, sorte d’épines dorsales de la lumière. Crachats argentés sur les lames du parquet. Peut-être mon œil collait-il à mes paupières ? Je ne sais pas. La couleur semblait être un accouchement douloureux.

La couleur a une aube qu’on ne voit qu’aveugle. Vers une certaine hauteur d’un des tableaux les plus récents, il y un sémaphore qui diffuse sa lumière ou qui la fait tomber. Étagement de lueur. Fin de siècle dans les clartés. Exactement comme si mourrait doucement un peuple de lucioles, une certaine civilisation lumineuse qui s’écroulerait étage après étage.

Si je pliais une nappe noire, je pourrais tenir quelque chose qui serait cette grisaille.

Dans certaines compositions, un voile tient les coulisses en retrait.

Au milieu d’une portion blanche, un détail : un homme se tenant sur la banquise, face à la mer. Très seul.

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Anaïs Etson – La Particule (1926)

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« Ce jour-là nous échangions, comme souvent, au sujet des interactions fortes et, plus précisément, Mademoiselle White me présentait les derniers résultats de ces travaux relatifs à la classification des différents types de hadrons. Je n’avais jamais osé lui avouer ma méconnaissance totale de la physique des particules. Elle disait parfois des choses comme : « j’espère pouvoir bientôt présenter mes résultats à Francesco Dumio lors de la prochaine conférence internationale de Bâle » et je répondais par un « je n’en doute pas » si satisfaisant qu’il ne lui en fallait pas plus. »

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Souleymane Sachir-Diai – La grande stagnation (1992)

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« Venir d’on-ne-sait-où, comme ça, aléatoirement, depuis un coin écroulé de rue ou même par le ciel, c’était son grand talent. Il tombait. Souvent, il me disait : « cela, tu ne sais pas le faire » et il apparaissait une seconde plus tard d’un lieu inattendu. C’est vrai. Je ne savais pas le faire. Je ne le sais toujours pas. Je me retiens longtemps.

Enfin, la nuit où il est mort, je ne l’ai su qu’à peine. Je lavais l’escalier qui séparait la rue en deux – la cire des bougies du café faisait sur les marches des cascades de crème – et j’ai senti une bombe. Je dis bien « senti ». Les bombes ne s’entendent pas. Elles ne frappent pas la porte. Bientôt de la fumée rayonnait devant la lune blanche et je ne savais pas qu’il était mort – ni ma chair ni mes yeux ne pleuraient, je respirais un air âcre mélangé de matière.

Derrière les volets clos, j’ai cru apercevoir une foule timide de regards. Les yeux étaient, derrière les barreaux, comme une assemblée sauvage, des animaux de zoo, un troupeau de zèbre se demandant quand fuir. Moi, parce qu’il me restait deux marches à laver, je ne m’en occupais pas. Ma peau vibrait un peu – je l’admets. Mais, il était encore là.

Le lendemain, Alma m’a dit qu’il avait disparu et j’ai reconnu, après-coup, son odeur dans la cendre. Je crois que, pour moi, c’est ce jour-là qu’a commencée la guerre. »

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Andreas Kroch – Oublier la poudre (1997)

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« Notre barraque se trouvait sur le flanc est d’une colline parsemée de pins morts et, vers le sud, dépassant de la plaine couverte de grésil et de pierre, de hauts terrils, pareils à des mines de graphites immenses arrachées à la terre pour détourer le ciel, déchiraient l’horizon, presque toujours invisible ou voilé par une fine pellicule de poussière noire, particules de charbon soulevées par le vent qui d’Ozos à Czies-Dan balayait depuis mille ans la région. C’était comme si notre visage, nos mains, nos ventres, nos corps tout entiers s’étaient couvert, un matin, d’une seconde peau noire de crasse que nous ne pouvions plus quitter. Nous avions pour consigne de nous laver une fois par semaine dans un grand bac de pierre grise dédié à cela et qui se trouvait juste derrière les lieux d’aisance. Quand le jour venait, il fallait faire un grand feu sous cette sorte de baignoire et attendre que le gel fonde. Puis, les uns après les autres, nous allions, nus, plonger dans l’eau qui, peu à peu, ressemblait à une huile noirâtre d’où les derniers émergeaient plus sales encore qu’ils y étaient entrés. »

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Alma Sörenberg – Fjords (1989)

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« Je hais la Suède. Je ne connais pas la Suède. Je la hais. Prisonnière de la Suède, je l’ai été toute mon enfance, toute mon adolescence et encore aujourd’hui. Je hais les aurores boréales, les fjords, la mer très froide, les hommes très grands et tout ce que colporte l’imaginaire scandinave. Si je croise un phoque, je lui crache dessus. Je n’ai rien contre les phoques. Dans mon esprit, les phoques sont, de façon absurde, associés à la Suède. Les poissons aussi. Je peux cracher sur les poissons, mais j’ai le sentiment que cela fait moins d’effet. Ma mère me disait des contes suédois, autrefois, dans le lit. Je voulais crier. Je ne le pouvais pas. Ma mère était très douce et très tendre et très vague. Elle n’existait pas vraiment ou parfois, quand elle faisait un geste très simple, elle prenait une ampleur (une fois en ramassant une cuillère que j’avais fait tomber, si bien qu’ensuite je ne cessais de jeter des cuillères (causant, ce fait même, une inquiétude exagérée pour mes facultés psychomotrices) pour espérer la voir). Mon nom de famille est suédois. Je le hais. Je n’ai pas connu cette terre. Vivante, je ne l’ai été qu’ici, en France. Mon père a disparu vers là-bas. Je le hais tout comme le reste. Mon père n’a pas plus de valeur qu’un saumon. Je hais les saumons presque comme les phoques. Je hais les saumons comme les phoques mais avec un soupçon d’indifférence supplémentaire. Je suis suédoise de naissance. Je hais ma naissance. Je hais le jour qui m’a vu naître en Suède. Je hais la vie qui m’a vu continuer à vivre dans mon être-suédois. Je suis exilé – paraît-il. L’exil n’est pas une affaire d’amour, mais de haine. Voilà ce que je fais. L’amour, c’est une proximité. J’aime mon village et mes amis. Ils ne connaissent pas la Suède et ils s’en moquent. Je les aime. Je voudrais moi-aussi m’en moquer. Mais je la hais. Je voudrais la connaître pour la haïr encore. »

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Martin Valard – Ployant (2002)

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« Je vais désaffecter la mine où j’habitais longtemps avant de te connaître. Les briques y sont rouges, tu sais, parce qu’elles baignent dans le sang. Oui, tu as raison, le sang n’est pas rouge, mais je pense à son idée. L’idée du sang est rouge. L’idée du sang a cette couleur. Je vais désemplir les fossés. Je vais déconstruire les longues allées où les ténèbres font cauchemars. Je vais doucement déplacer les charpentes de bois noir. Les charpentes de bois sombre qui traversent les galeries. Les charpentes de bois pourrissent depuis mille ans. Elles font de la poussière. Je vais frotter les parois nues. La roche s’effritera. Pulvérisée. Elle sera pulvérisée, la roche. Mes yeux, tes yeux feront comme des moulins qui peuvent broyer les murs. L’air pur, j’imagine, sera vaporisé entre nos mains et les cloisons de pierre. Des bulles, dit-on, se cachent dans les montagnes pendant l’éternité. Me crois-tu ? Me crois-tu quand je te dis que je vais désemployer la mine de son emploi premier ? Je vais faire remonter ma veine cave au grenier. Les poumons, les viscères, les organes impurs où la cendre se niche. Tout cela, je vais le restaurer pour te le montrer froid. Crois-tu cela ? Je suis peut-être incapable, mais cela je sais le faire. Cela je sais le faire. Crois-moi. »

Martin Valard – Ployant (2002)

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