Insomnie #35

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Toutes poésies, tous textes, tous fragments, toutes listes ne parvient qu’à cela : je ne sais pas aimer. Ou, si je sais aimer, ce n’est pas à la manière de l’amour, mais d’une autre manière qui ne porte aucun nom. Aime-t-on jamais à la manière de l’amour ? Comment nommer le sentiment qui vient de vouloir embrasser non seulement les lèvres, mais aussi la surface, mais aussi le décor depuis lequel les lèvres se détachent ? Il me semble qu’un certain état du monde peut nous rendre amoureux de tout et de n’importe qui. Bien sûr, c’est être romantique que d’aimer ainsi, mais peut-on aimer en détachant la chair et son idée ? Peut-être est-ce ce scandale que je refuse et qui me rend incapable d’amour ? J’aime pourtant souvent et je veux souvent être aimé, mais que peut-on faire d’un désir toujours irréalisé ?

En vérité, le fantasme m’épuise et la poésie n’est, je crois, qu’une tricherie pour celui qui veut aimer. Parfois, après avoir vu une amoureuse qui l’ignore, une passante, ou je-ne-sais-quoi, j’écris un poème et je le donne aux autres sans rien dire. Quel détestable abandon que cette manière de vendre son sentiment à une encre qui n’a même pas été imprimée ! Le papier même manque et l’on ne caresse rien en me lisant que des 0 et des 1 transformés en couleurs et en lettres.

Est-ce cela l’amour, cette sorte d’air dont on ne retire rien qu’une vague douleur distendue ? C’est que l’esthétisme des sentiments est l’une des pires maladies de celui qui veut écrire. On peut tourner des heures autour de son angoisse, de sa colère, de sa langueur et y voir mille petites splendeurs : comme l’on retournerait le sable, marée basse, pour désensabler les pierres. Une mémoire est perdue alors, et avec elle la conscience que cette colère, cette angoisse, cette langueur on ne les possédait pas. Les poètes se rendent indument propriétaires de peines qui ne leur appartiennent plus. Il dépossède le monde d’un amour qu’ils ont volés. Car l’amour, comme tous les sentiments, nous ne l’avons qu’en prêt.

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Le vieux

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Un vieux traverse la rue, son sac plastique frotte le bitume et il fait de la nuit quelque chose de lent. Le feu est rouge et il passe sans que personne ne dise rien ni ne se fâche. On voit, à travers le sac, les légumes qu’il a achetés il y a peut-être une heure ou deux et il chuinte en passant – schhhhhhh –, le sac, et presque est-il percé. À tout moment, quelqu’un sortira d’une voiture et l’aidera à avancer, ramassera l’aubergine qui a glissée à la troisième des douze bandes blanches du passage piéton. À tout moment, une femme qui est sa petite-fille sortira d’un immeuble en criant : « Papi ! » et alors les voitures s’agiteront de reconnaitre une vie. Mais non, rien ne se passe, sinon le vieil homme, éternellement au milieu de la chaussée. Le temps est si long que le feu passe au vert. Autrefois, le vieux était voyant : il indiquait cent petits évènements précis qui devaient avoir lieu ici ou là, entre les deux pôles du monde. On le croyait, on ne le croyait pas. Aujourd’hui, ses douleurs et ses rhumatismes le font avancer à une extrême lenteur, si bien qu’il parait sage – souvent la sagesse qu’on reconnaît au vieux est une mauvaise interprétation de leur lenteur. A la fin, le grand-père termine son voyage – schhhhhh –, son sac presque vide des provisions, il ne le remarque pas. Le feu passe au vert pour les voitures qui écrasent poivrons, poireaux et tout ce qui était nécessaire pour la soupe.

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Insomnie #34

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La nuit repoussée à son extrême limite, à sa dernière frontière. La nuit au jour presque venu fait des ronds à notre étole liquide. Il faut les cendres du balcon et les cheveux embourbés de l’amante ancienne. La nuit reposée jusqu’à sa fin, jusqu’à notre gourmandise d’ancien maître et d’ancienne maitresse, jusqu’à la lune aveugle et noire dans le jour qui revient. La nuit vaque vague aux va-et-vient des marées de la nuit. La nuit refoulée comme souvenirs interdits de lèvres, de bouches ouvertes, d’œil mi-clos pour notre corps tendu, la nuit si triste et si longue, la nuit éternelle qui contient toutes les nuits et tous les matins, et tous les regrets, et tout l’appétit et le désir de la nuit passée. La nuit vient. La nuit diminuée jusqu’à sa lie, jusqu’au lit nu et mort, froid qui dort comme un lit solitaire et la fenêtre close. Les cendres tombent sur la chaussée morose et les voitures ne bougent pas. Immobile nuit des toits noirs. Inconsolable nuit des mots imprononcées et des gestes restés secrets d’avoir été éteint avant que d’être geste. Nuit des corps heurtés qui ne s’embrasseront plus. Nuit barbare derrière le mur d’Hadrien, de Berlin ou de Vienne. Carte imaginaire des nuits de Gethsémani d’Apollinaire et de sa mort de Julia. Nuit élégiaque pour la douleur catapultée dans les ombres. Nuit des frondes et des repères retrouvés de l’amour ou du désir de nommer, nuit entière, le nom de la nuit même. Faut-il avoir été cette nuit pour se savoir aimant et faut-il aimer ainsi pour être perdu entier ? Nuit incalculée et nuit nouée à aux cous des filles de la rue des Harpies. Si le destin va quelque part, il va avec cette nuit et son goût d’opale fraiche, trouvée dans les fosses et les tranchées percées des peaux de l’aimée vague.

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Atlas des contrées rêvées

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Je chercherai les Passages de Benjamin
et l’or glacé, brassé, l’or révélé des mines
de Choiseul, de Colbert, de Turin et de Rome.
La guerre y sera déposée dans les vitrines
et elle aura l’odeur des poivrons et des pommes.
Les choses glisseront dans le bain de morphine
Où tout ce qui est, tout ce qui vit termine
Et nous serons morts, peut-être, où bien sans mémoires.
Et Warburg tracera dans la nuit les histoires
d’Europe, où je ne serai rien.

Il faut, dit-on, habiter pour laisser des traces.
Rien ne saurait mourir sur l’île qui est vôtre.

N’ayez peur ni du noir ni de moi ni des autres.
Parlez-bas ou taisez-vous, allez sous les places
et je vous trouverai.

Et je vous ouvrirai.
Jardin laissé, jachère derrière le mur.
J’irai où l’on confond l’embrassée et le lierre,
Beaucoup de fleurs poussent, fleurissent sous la pierre,
Je le sais, je dirai leurs noms, ce qu’elles furent
Avant que d’être fleurs.

Je ne croirai pas l’heure
Indiquée du départ.
Je n’irai pas en gare
Attendre ton retour
Ni voir descendre, amour,
L’absence sur le quai.

Je craindrai le silence
Et j’imaginerai
Ou la mer qui avance
Ou le ciel qui se fait.
Comme on rêve parfois
De tomber de son lit.

Je serai sur les quais
Comme on pense aux pays
Qui ne seront jamais.

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L’ordre

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L’ordre des choses a été découvert : pluie, bruit, fuite haletante vers le repère des dieux. Lois, lieux, lettres, tout a été imprimé sur les journaux du jour. Les hurleurs hurlent le désamour, la solitude et l’angoisse. Il est des morts qu’on ne dépasse que d’être mort soi-même. L’ordre des choses a été découvert : hommes, bétail envoyé paître, tous courent derrière le mur de la tempête. L’orage bat sur les volets défaits. Claquement, craquement, cloîtres déserts inondés de verres renversés pour la fête. Tumultueuse défaite des esprits vagabonds : de tristes penseurs sautent par les fenêtres. La mort elle-même niée. On ne sait que faire : on peut errer longtemps d’être sans destin, on peut pleurer d’être sans prières. Les enfants crachent sur les pieds du conteur. L’heure du rêve définitivement passée. « Le cours de l’expérience a chuté » lit-on, en noir, sur les ponts blafards dans le dégout du jour. Quelle est sauvage la tristesse de cet abandon-là ! Les peupliers du quai plissent sous la langueur de vivre. Il fait gris, éternel gris, éternelle nuque éternellement brisée, dépossédée du pouvoir de porter haut nos têtes. Fallait-il être bête pour espérer mourir et pour y croire encore ? L’ordre des choses a été découvert : poussière, roche, matière inféconde et partout répétée.

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Insomnie #33

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j’écris comme étranger car à la fin ce n’est qu’une chose unique
pluie venue de la terre, désert fleurit une fois l’an
région autonome que je traverse en rampant pour l’espoir d’un bouquet
puisqu’à la fin est le rire qui vient d’avoir été patient
d’avoir été bien sage d’avoir gagné son pain
j’écris comme caché car c’est mon seul souci d’homme
en moi l’enfant veut jouer à disparaître encore
s’il n’est qu’une seule joie elle est là toute entière
n’être vu de personne ni de moi-même ni des autres
heureux miroir brisé d’exister à l’envers
de n’être ni pour soi ni pour toi mais pour la mer

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Bibliothèque #2 – Kertész et le voyage en train

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Être sans destin – un passager emprunte ses gestes, sa voix, son allure à Kertész. Il serait nécessaire de faire un catalogue des coïncidences entre la ligne et le mouvement, entre la phrase et le rire : contact imprévu du monde et de la littérature. Qu’il est improbable le sommeil des passagers du train, l’abandon de la mère et du fils qui ont cessés de penser au retour et qui dorment, la tête posée sur le bras, la tête plaquée sur la fenêtre. Il arrive qu’un autre train passe à quelques centimètres : mère et fils sursautent alors, puis se rendorment, exactement à la manière de ceux qui rêve de chute juste avant de s’enfoncer dans le rêve.

S’enfoncer : d’où me vient cette expression absconse pour dire ce qui n’est pourtant qu’une surface. Les voyageurs ne sont pas enfoncés dans le rêve, ils ne dorment pas profondément, mais restent quelque part au seuil de la grande nuit et pensent à mille choses, ne s’y arrêtent pas. Un homme résout ou corrige des équations. On lit aussi beaucoup et on parle, ou plutôt murmure-t-on pour ne rien briser, très tendrement, très patiemment on chuchote ce qui n’était pas secret mais qui le deviendrait presque d’être soufflé si bas.

Guyrca et son père vont s’abandonner. Kertész dit cette impossibilité d’être triste complétement, de mesurer totalement les grands drames. Il se peut que le malheur – le vrai malheur – n’est jamais tragique et qu’il s’infiltre simplement dans les corps, dans l’esprit : goûte à goûte innocent des morts qui ont été annoncées timidement. Est-ce cela le destin dont on nous rebat les oreilles ? Cette imperceptible noyade de la chair dans une vie qui n’était pas la sienne, qui lui était étrangère mais qui devient irrésistiblement sa dimension et son milieu ? Autour de moi sont des respirations qui disent peut-être ceci : « je suis en train de mourir ». Peut-être certain de ceux qui partent, autour de moi, le font définitivement. Peut-on sentir les bascules de l’histoire comme on sent, gravissant une montagne ou s’approchant des mers, la qualité de l’air changer ?

Oncle Lajos veut dire à Guyrca ce qui n’a été dit par personne, ni par le père, ni par la belle-mère, ni par les grands-parents qui se contentent d’observer. Se contente ? Non, il ne se contente pas. Ils ont seulement appris à refuser l’effort qui pousse toujours à vouloir aller contre le troisième acte des choses. Une jeune femme très belle ouvre les yeux vers moi. Elle a écrit longtemps, au début du voyage, puis s’est tut pour dormir en s’allongeant d’un coup. Elle ouvre les yeux vers moi qui tient le visage gris de Kertész dans les mains. Coïncidence encore. Était-ce Primo Levi qui parlait des regards dans les wagons obscurs et neigeux ? Quel absurde retournement du monde. Comme ce temps me semble si proche : je crois que griffant l’air je pourrais le percer et y faire apparaître sa doublure, cette autre histoire de ceux qui, dépourvus de destin, finirent par gagner une mémoire.

C’est « vivre malgré tout » qui compte et l’émotion des rencontres et des lieux animés se tient là. On serait bien incapable de dire ce que recoupe le « tout » et plus encore d’expliquer d’où vient le « malgré » : mais c’est comme cela que les choses sont. La résistance des objets à la pensée vient de l’absence de « malgré tout » dans l’être sans conscience. Le destin ne vaut que pour les cadavres et la chair commence à pourrir quand le temps cesse de l’abîmer.

Une valise est tombée dans une courbe. Incessant mariage de Kertész et de la rame n°4 pour Lyon. N’est-ce pas vrai que le réel produit, à la manière des rêves, des symboles – cryptes pour chasseur de formes et d’idées – dont nous pourrions, si nous avions assez d’attention, trouver les clefs ? Le père va partir. On fait croire au fils qu’il va revenir. Le fils n’y croit pas. La valise tombe. Le fracas effraie la galerie et l’on se tourne vers la valise grise, morte au milieu de l’allée. Après la surprise, on revient à ses activités : équations, rêves, lectures, discussions et l’on se voit dans les fenêtres opaques pour cause d’hiver précoce. Des voitures attendent à un passage à niveau où l’on est prioritaire. La valise est tombée d’un coup sur la phrase : « je n’avais plus cette sensation pesante ». Juste retour de la gravité à la vérité de Guyrca qui cache son destin comme il peut. La sensation ne pèse pas, pas plus que l’avenir ou que le passé, mais le monde lui est lourd et tombe au milieu des allées.

Voyageur sans bagage – il se peut que l’on se prive d’un pouvoir redoutable de vivre en brisant continuellement les harmonies ou les correspondances qui font, entre notre existence et le réel, des ponts. M. Steiner ne veut déranger personne. Il ose à peine couper la parole et si les gens se lèvent quand il ouvre la porte, cela le dérange horriblement. Le monde est parfois ainsi qu’une pièce dans laquelle on entre après longtemps : les objets y ont trouvé une place presque définitive et nous savons que nous faisons du trop-plein. Ma propre valise encombre un espace déjà saturé. Je pourrais parler et questionner le mathématicien sur ses équations, dire à la jeune femme qu’elle me plait, lire avec la mère le livre, serait déplacé ou déplacerait le monde. Il se peut aussi qu’on ne revienne jamais tout à fait du sentiment d’être entré au monde comme par effraction. Née à la manière de M. Steiner, nous craignions, plus que toute chose, de faire trop de bruit.

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