La gravure

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Cette nuit, seuls, nous approchions d’un monde grave. Nous étions au pas, l’un et l’autre. Nous avions la lenteur pour nous sauver du bruit du matin revenu et nous poussions nos pieds sur le mur blanc et bleu. « Je suis malade, le sais-tu ? » dis-tu en soufflant sur ton bras. Je ne répondais pas. Le monde était une boîte de secrets et de fils, une boîte à couture et nous portions tous deux un dé sur notre doigt. Nos ventres étaient fleuris de boutons rouges, de boutons gris et moi-même je rougissais de te voir en cueillir. La terre, de bois, était froide et nous prenions racine dans une éternité récente qui nous donnait du cœur. Et nous tirions, tirions sur les heures pour en gagner un peu. Mais, on n’en gagnait pas. Le temps passait sa faux dans le blanc des cheveux. Je coupais tes dents de mes dents, comme un blé tendre et j’égrenais une farine entre toi et mes paumes. Matin de livre, de poussière à l’odeur de pain chaud. Je craignais ton départ comme celui qui jamais ne sait quoi faire de sa peau quand elle n’est pas couverte. La porte était ouverte, il y passait les bruits de ceux qui se lèvent tôt. Maintenant, il ne reste rien de cet appétit-là. Un horizon qu’on grave, une nuit, dans ce marbre, disparaît le jour même, ne se retrouve pas. « Je suis malade, le sais-tu » est un bruit que je souffle secrètement dans ton dos quand tu ne me vois pas. Tu ne répondras pas.

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La campagne

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Dans la campagne, ce soir, vont courir les messagers du deuil.

Ils passent. On ferme les volets.
Des femmes restent debout au seuil de la maison.
Des fils vont troubler la chambre des champs nus.
Ils abattent le blé d’un orgueil fébrile et disent :
« nous n’aurons pas de larmes et nous serons vivant ! »
Un coup après l’autre il s’écorchent et aiguisent la terre d’un sang de tige morte.

Dans la campagne, cette nuit, les enfants sont bordés d’un drame dont ils ne savent rien
et qu’ils sentent seulement vibrer derrière la porte.

Le matin embrasse humide la terre noire et le saule.
On gagne tête basse la place épaule contre épaule.
La sœur s’approche et jette son bouquet contre le bois de pin.
Il faudra peindre la pierre et la lever du sol.

Derrière le muret gris couverte d’une tôle
les enfants s’époumonent en riant d’être là.

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Le soir sur le lac

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Cours. Le lac ce soir est un ciel. Les ricochets plantent dans sa peau des nuages, des tempêtes locales. Cours. L’herbe frôle et pique tes jambes nues. Les frênes, les aulnes, les saules cachent l’œil bleu et éteint de ce jour. Cours. La lune est une faux pliée entre deux grandes étendues et elle va pour mourir, tu le sais, dans deux jours il n’en restera plus. Cours. Tes bras pendent le long d’une musique d’orage. Les oies passent sous le voile crépusculaire. Il va des visages dans le noir comme de refuges insulaires où tu pourrais vivre un temps. Ce que tu sais maintenant, bientôt tu ne le sauras plus.

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Le marathon

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Scène vide. Pièce obscure. Cette journée sera la dernière avant le recommencement. Il y fera frais au fond de notre chair et nous nous attendrons. Pour cause d’été, les lumières s’éteindront. Bougies, tungstène, néons mélangés – obscurités commune de ce qui fut effacé. Mémoire enracinée troublé par une nuit fiévreuse. Le soir murmuré jusqu’au rire débordera de l’autre côté de la rue, de l’autre côté de l’église et les gens s’endormiront avec le souvenir d’une scène inconnue infusée en eux. Comme ce souvenir du père qui me racontait enfant le ciel où une nuit tombait, une nuit de plein jour, une nuit d’étourneaux déambulant en vague dans un espace bien pur. Le théâtre laissera au fond de notre gorge un éclat qui y restera logé. Nous pouvions vivre des siècles pour le désir d’être autre. Et une semaine nous aurons vécu un peu dans cette peau dont nous ne savions rien et qui pourtant était nôtre. Les volets fermés laisseront venir une eau de lumière et d’été. Nous aurons été, au moins une fois, un instant, un seul et même corps commun et retrouvé.

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Insomnie #37

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Ce sont ces deux derniers poèmes que je te donnerai.
Ma distance est un amour contenu.
Une boîte qui te contient, que je hais. D’autres t’aiment
et leur silence est mien.
Ton rire je le foule pour t’embrasser sans lèvres.
Tu marches devant moi dans les rues, tu es autour
dans les parcs, herbes folles et je t’aime.
Souvent je suis passager de cette misère qui est
de te voir aimer.

Pourquoi est-ce ainsi que va le sentiment.
Je me penche vers toi – ma parole est une tour qui s’écroule,
pierres pensantes sur ta nuque et qui viennent à toi.

Je suis toujours à l’orée de cet espoir qui est nié toujours par la vie.
Je veux dire. Cette attente. Ce seuil.
Ton corps n’a qu’un œil seul à me donner.
Ami – mort – égale passion pour la terre. Cette stabilité de frère
est une sorte de deuil.

Je partirai bientôt et tout se terminera. Les départs sont
la seule manière de sortir de cette eau.
Mais, le regret.

Je pense à toi en étant dans ce sirop liquide – cette stupeur
de ciel figé dans sa blancheur. Quelque fois j’imagine te murmurer
cette parole unique qui te fera savoir. Mais, tu sais.
Si tu ne le sais pas, c’est une façon de dire. Tu sais
et ta bouche close raconte la seule histoire
que je peux avoir pour rêve.

Dix ans passeront et je penserai à ce moment comme d’un palais
qui était mien et qui ne l’était plus. La chambre de cet amour
sera bientôt condamnée.

Nous nous croiserons pour nous dire le temps passé à penser à nous-même.
Ou alors rien. Le néant est si proche du cœur – c’est son poumon, sa veine cave.
Il bat dans sa torpeur de vide. « Je t’aime » est une parole vouée à être
prière ou soupir.

 

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La signature

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Laissez-moi seulement signer le bas de cet appel
Y déposer ma griffe de monstre
Les ronces de ma cervelle usée par le Verbe
Cet Evangile qui pourrait rendre nu
Cet écorché qui n’est qu’un tendon tendu
Où Monde, Ciel, Poème s’abolissent
Fuites insensées qui convergent
Comme ce bruit finissant en clameur
Dans la lourdeur d’une chambre de fièvre
Laissez-moi seulement donner mon nom
Pour être convoqué au procès que j’espère
J’aspire à cette vengeance qu’on retourne contre soi
Lame ou flamme ou bras s’écrasant dans ma main
L’une de celle que j’aimais à la fenêtre s’éteint
L’une de celle que j’aimais brûle l’air
Pour y tracer un Chemin
Laissez-moi ce contrat qui me libère
J’ai toujours le souci de n’avoir rien tué
D’être pour mon néant Criminel
Et le vide a cette ampleur de crochet
Brille autant qu’une pointe aiguisée
Et on peut y suspendre tant et tant de chose
Roses, Corps, Regrets
Qui pourrissent dans l’épaisse flaque de l’Aurore
Ce crépuscule renversé où nos poubelles se vident
Laissez-moi toucher une fois la paroi
Y déposer ma langue placide
Qui, je le promets, ne bougera jamais
Et y restera : amibe heureuse dans ce nouveau secret
Car les Abysses ont aussi des cheminées
Et on peut y vivre immobile éternellement
Y déposer mes mains figées de paralysé heureux
Le Bonheur aura touché mes yeux
Il faudrait grimper la Montagne et s’accrocher aux pierres
Puis remplir une caverne bien froide d’une foule
D’objets, de visages et de temps
Y méditer une seconde qui durerait mille ans
Et sortir dans la clarté
Lavé des souillures de notre longue veille
Mais je ne suis qu’un Ignorant qui veut ignorer la Vérité
Les majuscules ont une pesanteur et appuient
Sur mes poumons déjà épuisés
Laissez-moi seulement avaler son haleine
Cette unique tendresse suffira
On peut survivre longtemps d’un seul éclat
S’il se loge où il faut
S’il trouve son repos
Si on ne l’étouffe pas.

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Le feu éteint

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Enfin. Je me tiens sur cette arrête qui me sépare des idées. Il est vrai que les concepts ont l’aspect et les odeurs d’un cadavre baignant dans un grand lac. Une femme, tout à l’heure, une fille, hurlait contre sa mère. Elle était, disait-elle, « la pire fille du monde » et accusait sa mère, elle, d’être « la pire mère du monde ». Des voitures grignotaient son cri et la chaleur aplatissait sa voix. Elle pleurait malgré tout de ce silence inversé qu’on appelle colère. La mère s’éloignait lentement. Visage couvert d’une suie effrayée. Corps peu à peu fondu dans la matière des arbres, des murs et de son nom répété par sa fille. J’aurais pu dire, de ma fenêtre, un seul mot assez fort pour changer ce système autonome. Mais, je ne voulais rien faire. Ce duo d’astres s’échouant l’un sur l’autre était ma seule vérité. Le feu de chaque jour s’éteint, Octavio (« Mes mains – ouvrent les rideaux de ton être – t’habillent d’une autre nudité »).

Je ne me tiens debout qu’au hasard et je ne trouve rien de si vrai que le cri d’une colère. Est-ce cela cette découverte que j’attends ? Devrais-je dire : « voilà, j’ai récolté dix ans, vingt ans, trente ans ma rage, elle est mon gain, je te la donne pour vraie » ? Quelle longue recherche pour parvenir à ce tribut que seul le ventre sait recevoir et donner. Cette mère reculant dans le vide, étrangère, brûlée, cette mère-cendre incendiée par un bruit… Est-ce cela ? Et je pense ? Et je crois tenir ma vie alors que je ne suis que l’eau tiède d’un lac autrefois brûlé ? En moi, je veux dire, dans ce dedans de chair que j’ignore, est une île d’où me regardent les principes du monde. Ma peau a été retournée et j’y cherche l’univers. Mais, en moi, je veux dire, dans cette pièce emmurée, dans cette fosse scellée par une lumière rouge, dans cette rumeur d’estomac, quelque chose de vrai a été avalé. Je l’ignore.

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