Les fleurs

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Ne pas connaître le nom des fleurs. Être capable, peut-être, de n’en nommer qu’une ou deux ou trois. Quatre, cinq ou plus et l’automne est un impossible deuil. Dans la cour, fermée par le portail blanc, sera l’assemblée morbide des pétales. Email brun, porcelaine cuite des corps des glaïeuls, roses, hellébores, marguerites et lilas. Foule mortuaire et glacée. Ne pas connaître le visage et la peau. Ne pas venir tailler les branchages, l’écorce vierge. Houle d’eau suante qui étincelle pour mourir au matin. Ne pas savoir leur nom. Ne pas cueillir, arracher. Ne pas sentir, aspirer. Laisser venir, pousser, mourir anonymement.

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Le portrait de Rhoda

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Rhoda, pour toi j’écrirais mon plus beau poème
d’amour. Mon visage serait calme à offrir
et, pour toi, j’en ferais un néant, patience
pour ton reflet effrayé. J’écrirais la nuit
pour laisser le jour profiter des violences
de tes bonds. Tes talons nues cogneraient aux cœurs
des passants. Et, là, je me tiendrais aux côtés
de tes yeux clos par la réalité, fantôme
diffus imaginant embrasser ton absence.
J’espèrerais croiser dans les parcs ta couture.
J’ouvre le robinet d’eau vive pour te boire
en secret et la lune au ciel sent tes pétales
de rose. Rhoda, je te dirai une seule
chose, entièrement nue et vraie, une muette
voix, chuchotée en rivière. Il est cette heure où
les promesses ont le goût du mystère.
Et, ne connaissant ni tes lèvres
ni ton cou, je reste ici bas,
sans rien faire
et heureux.

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Ce que je sais

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Ce que je sais, je sais, ne tient pas dans la main,
ce que je sais, saigne, tâche d’un rien, d’un rouge
vermeil le monde. Ma pensée, jamais, jamais
n’érafle, ne sonde, ne balafre, ne bouge
une seule chose fixée dans son réel.
L’univers est un fil de plomb plombé de sel
et de vaines consolations, et de veines
ouvertes, de filons d’or et d’argent, de temps
morts, inaccessibles pour mes mains qui se tendent.
Secondes passées à miner la galerie
des vanités où ne se trouve qu’un grand vide.
La terre entière se ride dans cet effort
inconsistant, futile. Aussi forts furent-ils
nos dieux n’y pouvaient rien. Ce que je sais, je sais,
n’est voué qu’à n’être rien. Néant ou nectar
délicieux, caprice du ciel, des forêts,
des montagnes. Lieux de mémoire inexploitables.
Palais, palace, ignoré, ruines rendues
à la grâce et écroulés jusqu’aux cieux. Adieux,
dit-on, dans la mort, l’âme étouffé par le corps,
ou l’inverse. La vie, je sais, n’est qu’une averse
méconnue : il y pleut des cordes qui se tendent,
ou des lèvres qui se pendent à d’autres lèvres
inconnues. Des nudités y grêlent en roches
roses tendres qu’on soulève inlassablement.
Mais, à la fin, ce que je sais, je sais, ne lève
rien : le lièvre courra toujours dans le chemin.
La fatigue du promeneur sans horizon
soûle ma chair couverte brûlée du soleil
des saisons. Je veux méconnaître entièrement.
Dénouer, patiemment, les fils de ma raison.
Cette broderie m’incommode, le sais-tu ?
Je veux me voir nu, te voir nu, vous voir nu, vous
et le monde. Je veux dé-vouloir, dé-savoir,
dénuder et défriser les plis infinis
des arguments. La philosophie, cette plaie
béante ouverte aux quatre vents, est un cercueil
que je conserverai pour ranger vêtements,
peluches, gri-gri, totems, amulettes, et
fétiches.

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La gravure

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Cette nuit, seuls, nous approchions d’un monde grave. Nous étions au pas, l’un et l’autre. Nous avions la lenteur pour nous sauver du bruit du matin revenu et nous poussions nos pieds sur le mur blanc et bleu. « Je suis malade, le sais-tu ? » dis-tu en soufflant sur ton bras. Je ne répondais pas. Le monde était une boîte de secrets et de fils, une boîte à couture et nous portions tous deux un dé sur notre doigt. Nos ventres étaient fleuris de boutons rouges, de boutons gris et moi-même je rougissais de te voir en cueillir. La terre, de bois, était froide et nous prenions racine dans une éternité récente qui nous donnait du cœur. Et nous tirions, tirions sur les heures pour en gagner un peu. Mais, on n’en gagnait pas. Le temps passait sa faux dans le blanc des cheveux. Je coupais tes dents de mes dents, comme un blé tendre et j’égrenais une farine entre toi et mes paumes. Matin de livre, de poussière à l’odeur de pain chaud. Je craignais ton départ comme celui qui jamais ne sait quoi faire de sa peau quand elle n’est pas couverte. La porte était ouverte, il y passait les bruits de ceux qui se lèvent tôt. Maintenant, il ne reste rien de cet appétit-là. Un horizon qu’on grave, une nuit, dans ce marbre, disparaît le jour même, ne se retrouve pas. « Je suis malade, le sais-tu » est un bruit que je souffle secrètement dans ton dos quand tu ne me vois pas. Tu ne répondras pas.

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La campagne

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Dans la campagne, ce soir, vont courir les messagers du deuil.

Ils passent. On ferme les volets.
Des femmes restent debout au seuil de la maison.
Des fils vont troubler la chambre des champs nus.
Ils abattent le blé d’un orgueil fébrile et disent :
« nous n’aurons pas de larmes et nous serons vivant ! »
Un coup après l’autre il s’écorchent et aiguisent la terre d’un sang de tige morte.

Dans la campagne, cette nuit, les enfants sont bordés d’un drame dont ils ne savent rien
et qu’ils sentent seulement vibrer derrière la porte.

Le matin embrasse humide la terre noire et le saule.
On gagne tête basse la place épaule contre épaule.
La sœur s’approche et jette son bouquet contre le bois de pin.
Il faudra peindre la pierre et la lever du sol.

Derrière le muret gris couverte d’une tôle
les enfants s’époumonent en riant d’être là.

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Le soir sur le lac

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Cours. Le lac ce soir est un ciel. Les ricochets plantent dans sa peau des nuages, des tempêtes locales. Cours. L’herbe frôle et pique tes jambes nues. Les frênes, les aulnes, les saules cachent l’œil bleu et éteint de ce jour. Cours. La lune est une faux pliée entre deux grandes étendues et elle va pour mourir, tu le sais, dans deux jours il n’en restera plus. Cours. Tes bras pendent le long d’une musique d’orage. Les oies passent sous le voile crépusculaire. Il va des visages dans le noir comme de refuges insulaires où tu pourrais vivre un temps. Ce que tu sais maintenant, bientôt tu ne le sauras plus.

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Le marathon

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Scène vide. Pièce obscure. Cette journée sera la dernière avant le recommencement. Il y fera frais au fond de notre chair et nous nous attendrons. Pour cause d’été, les lumières s’éteindront. Bougies, tungstène, néons mélangés – obscurités commune de ce qui fut effacé. Mémoire enracinée troublé par une nuit fiévreuse. Le soir murmuré jusqu’au rire débordera de l’autre côté de la rue, de l’autre côté de l’église et les gens s’endormiront avec le souvenir d’une scène inconnue infusée en eux. Comme ce souvenir du père qui me racontait enfant le ciel où une nuit tombait, une nuit de plein jour, une nuit d’étourneaux déambulant en vague dans un espace bien pur. Le théâtre laissera au fond de notre gorge un éclat qui y restera logé. Nous pouvions vivre des siècles pour le désir d’être autre. Et une semaine nous aurons vécu un peu dans cette peau dont nous ne savions rien et qui pourtant était nôtre. Les volets fermés laisseront venir une eau de lumière et d’été. Nous aurons été, au moins une fois, un instant, un seul et même corps commun et retrouvé.

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