Le salon de la gare

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cet homme a dans sa gorge un hoquet
d’adieux – il croit avoir été laissé seul
et demande : « que s’est-il passé ? »
alors que rien n’a jamais lieu

sur le siège de la gare il rumine
ce premier et unique crime
de s’être rendu vivant

il se lève une fois entièrement abandonné
et part derrière la vitre propre tirer
sa longe – longue corde trainée
tenue comme une promesse

ce qu’il porte
(manteau gris, chaussures noires,
sac de plastique, choses à boire)
est une petite assemblée coupable
qui remue une odeur d’huile

il voit quand on le voit et demande :
« qu’est-ce qu’il y a ? »
et l’œil ne voit rien reste muet

sa tête est parfois sur le muret
de fausses pierres de la gare
du faux lierre pousse mimant le vrai

il a sur la peau cette vieillesse qui brûle
hurlante au fond du puits de la pensée
il va debout comme allongé
treille sèche tickets de caisse papier froissé
son couteau quelque fois le blesse
front ventre pieds
le chien est mort reste la laisse
qu’il caresse en dormant

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Le vieux

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Il y avait ce vieux

vieux d’avoir mâché son âge comme une feuille de tabac
enfant qui longtemps chercha refuge et qui n’en trouvant pas
enfanta sa vieillesse comme deux mains pour cacher son visage

vieux d’avoir glané sa terre d’avoir gratté son champ
vieux d’être confondu au soulèvement des poussières
ligne lentement courbé de l’horizon ou vol inachevé des lumières

Il y avait ce vieux

crachant sa salive noire sur le sol en nuage
hoquets ployant sa nuque pour le ciel renversé
de cette vieillesse qui va frottant son pied sur le carrelage

enfant qui ne fut l’enfant de personne
orphelin s’ignorant et finalement reconnu
soudain rendu seul comme l’arbre au champ qui peine

Il y avait ce vieux qui devant moi pleurait.

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Insomnie #36

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Aménagée pour nous seuls, cette terre, confortable grenier où le plafond se dépose, année après année, dans cette disparition des choses que l’on appelle « poussière », est pavée, damée, fleurie, brassée, rendue meuble sous le désir et sous la rêverie ; il y tombe perpétuellement la pluie, tempête provoquée par l’agitation nocturne : les bêtes qui y ont trouvés refuge l’animent, vie étrangère que nous voudrions refouler, mais qui nous assiège comme pour gagner le cœur de cette citadelle où notre tendresse est nue.

Théâtre, vies semblables. Ta nuque, la première fois, penchait au-dessus du métal de la balustrade et il y naissait une lumière, une couleur et une ombre que j’ai voulu toucher. Ce corps à la naissance d’une cité que je devais connaître et que je connus, en arpenteur soucieux des frontières ; ce corps gravissait l’étendu disposée pour appel devant sa bouche brune, chair et air y était confondus. Ma parole continuait, te souviens-tu ? Mais, je ne te parlais pas, je ne racontais rien. Cette première fois, il ne te fut rien dit. Éponger un silence qui se trouvait là, brusque grêle, brume écrasée par l’immense pied d’une immense tourelle au sommet de laquelle tu pouvais te trouver.

La suite, banale et commune, devait se tisser dans l’habituelle misère de ceux qui ne savent que rester muets devant les évidences et les nécessités. Certaines proximités plissaient notre peau jusqu’à me faire croire, quelque fois, qu’elles étaient d’une même étoffe, d’un même tenant, que nous étions finalement les existants d’un même homme.

Mais, tu retournais fumer et debout, autour de toi, les toits, le ciel, la nuit disaient ce que dit l’eau quand elle va sous les ponts : « je vais… ».

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La séparation

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 « Trop loin dans le néant, trop loin, vraiment, trop loin… » – voilà ce qu’elle m’a dit, d’un coup, en me regardant dans les yeux, en plantant bien sa rétine dans mon œil et en ouvrant la bouche comme si parler et respirer était soudainement devenu la même chose ; et elle a répétée, avec cette voix, ce bruit de gorge, ce murmure ou ce grattement : « vraiment, vraiment… vraiment… » et puis, à un moment, il y a eut un silence, qui n’a rien duré et j’ai pensé : « elle ne parlera plus » et, pensant cela, je ne voulais pas dire : « elle ne parlera plus ce soir », mais « elle ne parlera plus jamais », mais elle a continuée avec lenteur : « je sais… oui, je sais ce que tu vas dire… » et alors j’ai été troublé, je veux dire, plus troublé encore que je ne l’étais déjà, parce que je n’allais rien dire, évidemment que je n’allais rien dire ; enfin ! que pouvait-on dire ? que pouvait-on répondre ? la seule chose qui resterait quand elle allait se taire, je veux dire, quand allait se taire définitivement, ce serait un certain son très froid et c’est tout ; et elle répétait « vraiment, vraiment… » et je ne faisais rien, j’étais très calme comme quand surviennent les grands drames ou les grandes révélations, les grands évènements qui se font toujours dans la patience et dans le temps élargi, ainsi que les immeubles qui s’écroulent ou les vagues qui viennent sur la plage sans donner l’impression d’y arriver jamais ; à la fin, j’étais tellement immobile devant sa parole et devant sa nudité que je me suis levé, ma chaise à grincée, je m’en souviens, et j’étais debout, comme ça, au milieu de notre pièce qui me semblait à cet instant n’être qu’une grande tapisserie de « vraiment » psalmodiés ; ne pouvant rester debout sans rien faire, j’ai été à la fenêtre et je l’ai ouverte, et dehors continuait la vie, comme un scandale insouciant et recommencé, l’été était partout contre les façades, sur les voitures garées, contre les passants ; et elle, derrière, répétait ses « vraiment » jusqu’à se rendre insupportable, jusqu’à se rendre si présente dans mes tympans, dans mes oreilles, dans mon corps, que j’aurais pu me tuer juste pour la faire taire, juste pour qu’elle ne parle plus. Mais je n’ai rien fait. J’avais ma tête à la fenêtre et il y avait le vent chaud de juillet et il y passait des fleurs ou de la poussière tombée du chantier qui remuait l’immeuble juste au-dessus de nous. Elle, au bout d’un temps que j’ai cru être très long, a cessé de dire quoique ce soit. Elle n’a été qu’une présence que je sentais derrière moi, elle pensait « vraiment » encore, et encore, et encore, cela je le savais, mais elle ne le disait plus, parce que l’air de la chambre en était entièrement imprégné, parce qu’il n’y avait vraiment plus de place pour ce mot-là dans l’espace saturé qui nous séparait alors. Moi, je n’ai pas bougé de ma fenêtre, je ne me suis pas tourné, je ne voulais ni la voir, ni me voir être vu par elle. Nous étions atteints de cette immobilité qui touchent deux êtres quelque fois, qui les fige d’une manière définitive. Oui, bien sûr, au bout d’un temps ils se meuvent de nouveau, ils s’agitent et le feront longtemps, jusqu’à mourir même, des années comme cela à être en mouvement, mais, en vérité, s’ils ont atteint cette immobilité-là, ils ne s’en sortent jamais, ils sont à jamais à l’ancre dans le port qu’ils ont édifiés en faisant un silence entre eux. C’est pourquoi, de ce qui s’est passé ensuite, je ne me souviens pas, je veux dire, je m’en rappelle oui, mais je n’en ai pas la mémoire. Des accidents qui m’ont menés jusqu’ici, je n’en porte pas la trace. C’est qu’au fond, je sais que je suis à la fenêtre et que des « vraiment » sont derrière moi répétés et je peux dire, avec elle maintenant, « trop loin… trop loin dans le néant, trop loin, vraiment… ».

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La Meute #4

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Est à la fenêtre cette plaine. Et il pleut.

Le ciel s’enruine. Bruine terreuse, boue pluvieuse qui n’est qu’une autre nuit. L’ennui colle à l’ennui. L’ancien ruisseau retrouve son ancienne vie, gonfle ainsi qu’un corps noyé, ainsi qu’un visage mort. Le vieux mord le pain épais. Autrefois était un lac où il se baignait. Les algues caressaient son corps plié en deux. Il y est mort. Il y est mort, il se souvient. Il y est mort, il sait. Et il ne dira rien. Sa vie passera entière jusqu’à ce pain. Sa vie passera dans une mort muette, secrète et avortée. Ce corps d’enfant disparu dans les eaux du grand lac était le sien. Loin. Il croque la croute du pain cuit et sent : l’eau à sa bouche, à sa gorge descend. Ses poumons s’emplissent d’une vase bien vieille et bien tassée. Il sait maintenant qu’il n’a été qu’une chair hantée.

La vieille passe. Elle aussi dans l’espace indécis des fantômes. Sur le verre vont un à un les nuages. Clapotis immobile des lendemains d’orage. Grisaille amassée au cimetière du village.

L’enfant courbe le dos devant la haute pierre. Une boîte lentement s’enfonce dans sa bière. Civière, rocaille, rivières sur les manteaux.

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La Meute #3

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A été dit le message, le secret.

Répandu du mur du village jusqu’au seuil de la forêt. Étendu sur le champ. Floraison nouvelle de l’hiver brûlé. Terre. Terre feinte, fantôme, chimère déposée sur le blé. Alluvion au fond de la rivière. Peur recommencée d’être mangé par les bêtes, d’être dévoré jusqu’au fond de soi, au fond de l’être, au fond du bois qui est ce cœur vivant et où tous se voient être. La meute…

Le vieux s’est levé à cinq heures. Dans la salle d’eau raclait ses dents. « Qu’est-ce que… » siffla-t-il au miroir baigné d’une lumière qui était ses yeux nus. Le vieux ne se regardait plus. Que faut-il pour se rencontrer encore quand on a cessé de se voir ?

La vieille elle-aussi est levée. Sous la porte est venu la vapeur jusqu’au lit. Nuage où est la vieillesse du vieux. Comme une liqueur.  « Qui est-ce ? » – parole avortée avant d’être parvenue. Lèvre close, lèvre pour toujours tenu à l’autre lèvre. La vieille a froid. La couverture sent la cendre et gratte. La chambre est grise comme une carte. La fenêtre suinte treize fleuves sacrés.

Dehors est le troupeau condensé des marchands, des marcheurs. Mille âmes brunes et terreuses. L’enfant a vu pour la première fois une aube. L’herbe perlait de bijoux silencieux. Colliers, boucles, dos nu des labours.

Le clocher seul dresse son appel dans l’aube. Vieux et vieille iront prier sous la pierre. Tombe la meute, tombe la terre. Temps inavoué des adieux à la vie. Le vieux dit « allons » et la vieille suit.

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La Meute #2

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La meute est passée.

Est resté sa sueur.

Vieille et vieux dorment et l’enfant est levé. Les marches craquent sous son pied qui descend. L’orme dans le champ bat sa mesure calme. La vieille rêve d’un parterre de fleurs. Le vieux passe ses mains sur le bois noir du lit. Il s’y trouve des échardes où ses souvenirs affleurent. Le vieux ne rêve plus depuis bientôt vingt ans. Crâne, ventre, peau, lueurs anéanties.

La meute est passée.

La pluie lave la fauve odeur du soir. L’enfant regarde par la fenêtre le talus et le champ. Un chat passe dans la cuisine noire. Pas de loups. Pas de bêtes. Le grand horizon bête creusé de sillons blancs. Du bassin croassent les crapauds et les joncs. L’enfant presse son front sur le carreau brisé. Il veut voir.

L’ennui est si grand quand l’école est passé. Le jardin fume encore d’avoir été joué. Père et mère font silence derrière la porte. L’enfant toque une fois. Il reste ainsi une heure, attendant qu’on lui ouvre. « Une fois de plus » pense-t-il. Rien ne se passe. Père et mère sont disparus cette nuit. Vieux et vielle sont encore endormis.

Il veut voir. Mais la meute est passée. L’enfant range son cauchemar tout au fond de son lit.

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