L’habit

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partout on s’efforce de retrouver la parole

je vais te dire, ce deuil n’était pas le mien
mais je l’ai pris malgré moi sous mon cœur
et j’en suis fait maintenant tout entier

j’entre dans la vie comme dans un salon de murmures
accompagné du sentiment d’avoir été vu ailleurs
sans être reconnu

le matin je me lève dans un habit nouveau
que je ne comprends pas
et que je dois porter

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Les reliques

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Comment – habitée par ces reliques – savoir si elle est bien vivante ?

Le territoire dont elle hérite est – de toutes les manières possibles – un champ de ruine où les seuls objets qui tiennent encore debout sont des parties d’édifices écroulés.

Il lui arrive de taper du pieds sur une pierre et de la faire rouler – mais, dans cette arène, les éboulements ne font rien, car on ne change pas les ruines. Une pierre déplacée dans un telle région est seulement une autre forme du déclin.

Des éclats de poteries jonchent le chemin où elle ramasse ses mûres.

Une fois, lui vint l’idée d’hurler son prénom au sommet de la plus haute des collines de la région. Il ne se passa rien.

Comment traduire cette très lente décomposition ?

Elle va enfouir sa bouche qui rumine dans une langue sèche, blanche, couverte de craie.

Elle hait les oliviers qui couvrent le dernier champ avant la ville. Les olives craquent et vibrent. Des insectes grimpent sur les futaies.

La maison d’enfance est pleine de boîtes closes qui, fermées, sont des secrets et qui, ouvertes, ne donnent rien.

J’aimerais parfois lui prendre la main.

La mer à l’horizon broute sa plaine froide.

Elle est de ce pays où l’hiver est une alarme.

Elle voudrait vivre en ce refuge méconnu qu’on appelle la joie.

Je pourrais conduire le chariot qui va au-delà de ce col que je vois quand, l’embrassant, je garde les yeux ouverts.

Mais comment marcher sur cette poussière – elle colle à nos pieds comme une caresse éteinte.

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Première fièvre

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je jalouse toutes les misères de l’image les couleurs
manquent

les portraits font dans mon corps un
chemin de ronde
une plaie renfermée brutalement comme un siècle de guerre

les images ont un défaut qui fait tout exister
et la peine y est puits refermé de la cour
une tête d’enfant y plonge quelque fois en jouant

je voudrais
image
y plonger moi aussi

mon visage serait sous cette fine bruine de pierre
agate taillée gravée d’une prière
ou d’une cache divine

les combles de l’image
où tombent la lumière en raies vues

aux greniers les cartons sont couverts d’écritures
que le réel efface

*

demi-lune quelque part portée comme une pierre
sur le cou de l’amie endormie derrière soi

sur la chaise le manteau se déploie
empire irrésolu arrêté dans sa course

la bourse de la nuit est fendue sur la terre
le balcon fait une lumière
que la poussière boit

un trou reste au centre de ma voix
les volets sont ouverts

du lit
le ciel crayonne noir dans son état d’enfer

*

pauvre fièvre
ma vie est attendue pour ce seul rendez-vous
que je manque à chaque fois.

*

sur moi des incendies
que tous les noms allument.

*

je souhaite fouler une seule fois
une seule fois ma joie
comme ma langue tirée pour dévorer la pluie.

*

cette dernière heure je te la donne

non comme offrande
mais sacrifiée

non comme présent
mais comme saignée

où nous fumes
cendre cendre et joie
tu es
je te la donne cette heure

non comme étrenne
mais comme passé

*

je vais tenir le compte de notre ennui
pour te le dire demain

tu viendras nue me raconter le sel
qui vint à quatre heures
sur toi comme une marée

j’embrasserai une chose et je dirai (une fois)
ce que déjà tu sais

 

 

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Le déménagement – du début à la fin

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On suppose vide la pièce qui vient d’être vidée. Des sacs vont sur le sol, sur les murs la poussière des dernières années s’accroche. Le piano a été déplacé, ainsi que des valises où sont des objets à jeter, des objets à vendre.

Au coin de la pièce blanche était une lampe – son odeur a fait une trace sur la peinture. Les meubles laissent une poudre sur le parquet et l’on peut suivre leur migration.

Un refuge avait été fait entre ces deux portes. Un trou où j’allais comme une bête pour pleurer – je ne pleurais pas, mais c’était tout comme. Ce terrier est vide lui aussi maintenant. Je croyais qu’on déplaçait les lieux, mais c’est faux. Je range des objets dans des sacs qui vont sur le parquet et c’est eux que je vais déplacer. Je veux tous les jeter à la poubelle. Je voudrais les brûler sur un grand feu. Je ne peux rien faire de cette archéologie.

On doit donner les écrans, les câbles, les bibelots. J’irai les déposer dans un hangar et ils y resteront. Sur l’étagère, ils feront une tâche de poussière, lente.

Dans neuf jours, je vais quitter les lieux. Ils vont être débarrassés de moi. Pourquoi ? Je veux savoir pourquoi il faut partir. Je donne des affects à des parties absolument inertes de l’appartement : le gros tuyau gris qui traverse la cuisine, la porte coulissante de la douche, les volets roulants. Je ne désire pas manquer aux gens – mais je voudrais manquer aux objets.

Ma main n’ira plus sur la poignée de la porte de la chambre. Elle ne m’attendra pas : rien n’est plus infidèle qu’une poignée. Cette illusion persiste – mes cinq ans ici étaient préliminaires et caresses. J’attendais sur le seuil de l’appartement qu’il me veuille. J’ai habité en lui sans son consentement – j’ai honte.

Les voisins étaient aussi des choses, derrière les murs. Ils faisaient des bruits froids ou chauds, selon l’humeur. En face de mon bureau, trop plein encore, des photographies accrochées. Je vais partir et vider l’appartement – laisser les photographies ?

Je vais tirer les images du mur et les déposer dans un sac – une valise ou autre chose. Je vais accrocher ailleurs les images, mettre ailleurs les livres, manger ailleurs dans l’assiette. Tout sera ailleurs et déplacé. Les murs sont fixes – rien ne bouge.

Dans dix jours, je vais partir. Mon égo me fait être triste – cet idiot. Je veux être aussi inerte que mon canapé blanc. Ce soir, j’ouvrirai la porte de la chambre sans les mains. Comme une sorte de deuil.

*

Partout, autour, une disparition.

L’autre monde contenu dans des boîtes.
La foule ignorée des stigmates du mur
que j’efface à l’éponge.

Que j’efface à l’éponge,
pour qu’il n’en reste rien.

Mon passage n’aura été qu’une partie
du grand jeu.

Les coins de la pièce ont ces symptômes
que toute présence laisse derrière soi ;
ligne allongée, fine lumière, poussière
déplacée par la main.

Je parle à ce demain que je connais déjà.
Je vais à la fenêtre voir la place
et me regarde voir – demain
ce lieu où je ne serai plus.

( * Je vole à Manon sa fine lumière )

*

une autre chose encore peut-être – l’étoilement

de la lumière
de la poussière
la peinture écaillée

la surface de bois sombre
l’ombre de l’arbre – qui s’anéantira
les voix à l’autre bout de la cour intérieure
l’odeur sale du vestibule de l’immeuble

les cinq pas jusqu’à la porte
le canapé tâché de vin rouge

les oiseaux en V dans le dernier carreau
le moteur des engins de chantier
les chats mélangés aux gravats mélangés à la terre

la pierre affleurante où je tombais parfois
la boîte aux lettres détruites, volées
la brume le matin sous les aulnes

l’immeuble de la rue d’Or – orange étrange et froid
le tiroir dérangé – boulons, chevilles, bougies d’anniversaire

les pantalons devant la machine
la tâche dans l’entrée
la poignée déplacée un soir de fête
la clef volée rendu par frayeur

les billes qui tombent sur le voisin qui dort
le volet roulant, éteint
le moulin à vent de la fenêtre d’en face
le piano dans la pièce vide – île ou montagne ou volcan

une autre chose encore
une autre chose encore
une autre chose encore

*

je pense quelque fois que nous sommes habités par une chambre ancienne et lumineuse, que nous avons autrefois connu et dont nous déplorons la perte presque éternellement – qui restera, pour nous autres, le cœur arraché d’un lieu mort

ce lieu hante tous les autres, surimprimé sur les nouvelles peaux rencontrées dans les lits – une certaine disposition des meubles révèlent ce que nous avons égarés et nous nous souvenons de lieu comme on se souvient d’avoir tu toute sa vie un secret

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Les fantômes que découvrent ma mère

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Je ne sais quoi faire des fantômes que découvre ma mère le jeudi. Quand elle m’annonce avoir tourné de nouveau les pages d’un registre de morts, je crains la présence soudaine d’un inconnu au bataillon. Le dernier en date fut l’arrière-arrière-grand-père enfermé à l’asile pendant la guerre, mort de faim certainement. Je voudrais que cet homme – dont j’ignorais tout – n’habite pas ma chair comme le font les spectres quand les lieux qu’ils hantaient disparaissent. Car, si j’y pense, à mon début, il n’y a qu’une foule anonyme de revenants. Mais, songe-t-on quelque fois que ces revenants ne reviennent que d’être appelés ? Peut-être dormaient-ils du sommeil si doux qu’offre une mémoire effacée ? Ou ils brassaient un air plus vif que les secrets rances d’une famille éclatée. Ma grand-mère, très croyante, connue la première et l’unique fêlure dans sa foi quand, un soir, elle songea que la place manquerait pour tous les ectoplasmes du Jugement Dernier. Il lui semblait, justement, que la Terre ne pourrait supporter une charge si grande. Personne ne pense jamais à la logistique impossible de l’Apocalypse. Ce n’est pas que j’ai peur des morts et de leur présence en nous. A vrai dire, les morts que j’ai connus assez intimement pour en être habités, je les invite gaiement dans mon cœur – mais je les imagine tristement spectateur d’un banquet auquel ils ne sont plus invités. Ou bien, l’inverse, ils se disent que je suis encore attaché aux pitoyables liens de la matière physique, de la chair et se moquent ou me plaignent, espérant le funeste destin qui me mènera vers eux.

Dans tous les cas, je sens l’inconfort de notre situation : nous sommes et les uns et les autres enfermés dans l’incompréhension de nos états respectifs. A vrai dire, il est objectivement possible que je sois, peur eux, une présence muette et angoissante. Or, je ne veux hanter personne et certainement pas les gens que j’aime ou que j’ai pu aimer. Il est certain que, alors même que je pense tout cela, une sourde assemblée d’ancêtre se tient assise sur mon canapé – ainsi que des amis venus à l’improviste dans un appartement en désordre. Ma mère fait erreur quand elle croit que j’ai peur de l’inconnu qui habite cette image. Je ne crains pas les fantômes qui peuplent mon appartement, j’ai peur de ne pas avoir les moyens de leur offrir le thé.

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Le cauchemar #2

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Pas une nuit passe sans que je m’éveille, effrayé, dans l’obscurité totale de ma chambre. J’ouvre les yeux convaincus d’être aveugle – je le suis. Je cherche fébrilement une lumière. Il n’y a rien – tout est clos, débranché, éteint. Je veux me lever et courir dans le salon – voir quelque chose devant mes yeux brûlés. Je n’ose le faire. Je n’ose bouger car, effrayé et aveugle, je me crois observé par une ombre. Alors, plusieurs minutes, je fouille le noir et je n’y trouve rien. Mes mains touchent mes jambes nues. Mes jambes pendent au bout du lit. Je suis à l’aplomb d’un silence qui me tue. Puis, peu à peu, revient, lucidement, l’ordre des idées : mauvaise nuit, cauchemar, tout est bien. Je m’endors rassuré de ne pas voir – car, ce n’est pas moi qui est rendu aveugle, mais le monde.

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Le mécanisme

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Admire la précision de ma peau d’automate – mécanisme fin qui claque, glisse, gratte comme un manteau d’apparat. En mon ventre, une horloge cliquète sans être remontée. Pistons, ventricules, systèmes ventilés de particules d’oxyde de plomb. Sens-tu cet appareil murmurant son bruit d’ombre – l’outre-tombe ensevelie de rouages que tu appelles d’un nom ? Autrefois, disais-tu, je n’osais rien te faire car – mon œil était serrure bouchée d’une gomme épaisse, verrou encombrée de joie, d’allégresse et de timidité.  Maintenant, je suis bien différent. Mes membres, ma main, mes doigts ont gagnés une rigueur métallique. Mes chutes font un bruit de fonderie. Mes mots brûlent en ce four d’usine – je polis des noyaux d’acier blanc avec une régularité de pendule. Non, je ne suis plus cet être qui se laisser aller, qui recule. Mes organes sont de la matière fossile que l’on peut faire flamber. Je suis devenu le moteur perpétuel. Dispositif impossible à renverser – j’avance, j’écris, je pense encore dans un codage d’enfant, mais, avoue-le, je t’effraie. Tu vois bien comme je peux entièrement avancer dans la terre – mon corps est un outil balistique où implose la misère des sentiments. J’écraserai le monde sous cette paume vide, industrielle, mathématique. Et, je l’écraserai involontairement. Il sera cette scorie d’une science nouvelle. Même la maladie ne me touche plus – je résiste aux tempêtes, aux pestes, à la tristesse amère qui accable l’homme ancien que j’étais. Celui-ci est resté derrière moi, loin, loin à l’entrée d’un tunnel que j’ai creusé avec soin, où je me suis enfoncé. Mes pieds plongent dans une lave venue de loin, un magma charriant les roches que je dévore d’un coup. Je conduis sous cette croute un carnaval d’automates volontaires – tu peux courir loin, ne plus sourire, mourir même, je te renverserai avec le monde. Je suis de cette substance sans peine qui assiège la surface comme un volcan.

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