Isobel

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Isobel,

Il est bien vrai que l’ennui est partout !

Au porche où je t’attends, où tu ne viendras plus,
la vie, figée dans son élan, écorche
la pointe de mes pieds.

Et mes pas descendent doucement l’escalier
pour décrocher les draps où ton visage
depuis longtemps repose.

La boîte où tu te tiens est faite de poussière
et de larmes lentes et roses suspendues
sur les choses au loin de notre vue.

Partout sur des papiers, je trouve ton prénom,
Isobel, que je ne répète pas :

il brûlerait d’un coup, tomberait en ruine,
il brûlerait en moi, comme le jour bruine,
sur l’île où je me tiens.

Ma vie est contenue dans le bruit que je fais,
déplaçant tes objets en retenant
tes mains.

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L’équinoxe

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L’équinoxe va en son dernier quartier

(en son domaine de Prince, à l’ouest
de nos terres)

en sa dernière mer, en sa dernière saignée,
nos côtes affleurent entre les vagues molles,
pétales effleurées qui se fanent, j’entends le brame
lointain contre la lune blanche, liquide,
aspergée sur les hanches ; où fleurissent
les dernières pierres, je suis né une première
et une dernière fois et j’ai vu, lointaine,
l’île où j’échouai passer, comme on regarde
un drame, sans rien pouvoir en faire
et sans pouvoir bouger ;

mes chevilles foulées, pliées, dressent sur mon chemin
un mur blond de paille, rousse les dunes tombent
dans les reins d’une certaine misère, d’une certaine
femme qu’on ne sait pas nommer ; carnet d’un voyage
à l’orée du jardin, sous les buissons d’épines,
entre la haie creusée ; caché, silencieux, j’ai fui,
j’ai pour moi seul la lourde étoffe d’un bruit
de cascade et de son, un bruit contenu
et profond, une pleine symphonie de voix
teintes de cet unique nom ;

l’insomnie guette ceux qui vivent en ce versant,
je verserais mon sang si je pouvais gagner ;

la table noire, déplacée par mégarde, trace
le parquet d’une ligne de front, d’un long sentier
de garde ; l’ornière est creusée pour mon tour de ronde,
les cartons s’amoncellent au fond de notre comble
et brûle le grenier ;

vas-tu nier qu’une fois vue, je ne pouvais plus savoir
ni si le puits était net ni s’il était vicié,
que j’allais à l’aveugle toucher l’herbe pliée
comme on frappe la marche soudainement
de son pied quand on monte dans les ombres
l’escalier de l’enfance ?

les étagères font bombances d’une tonne de pages
et toi tu te reposes, sage icône de flamme,
dorure atténuée d’une certaine pluie, en toi
luit la suie des cendres du foyer ;

j’ai quitté l’océan pour trouver la montagne,
j’ai laissé la crique pour gagner la forêt
et je ne trouve qu’une longue plaine nue
où tu vas têtue sans même seulement me voir ;

faudrait-il te boire ainsi que les noyés ?
qui vont hanter les flancs écorchés des cargos
et qui font commerce des corps entre deux eaux
à la manière d’un or qui s’échangerait là,
sur le bord d’un comptoir ou dans un port brun ?

la brume, sais-tu, je la feins, car je ne sais pas faire
l’amour que l’on doit faire quand on sait voyager ;

perdre l’été est la plus belle des choses, cette mystérieuse
bague sertie sur les nuages, je la hais et je drague
le fond de la rivière jusqu’à trouver l’hiver
enroulés dans les algues ;

viens, mon épaisse brume vague, je veux
entendre siffler contre ta peau
les vagues, contre ta peau
l’écume, contre ta peau
les dunes polies contre le sable ;

l’espace distendu file entre mes doigts,
les fées misent-elles l’argent qu’elles trouvèrent
dans mes bras ? je ne peux le savoir, mais enfin
je l’espère ;

je ne veux pas, je ne veux pas retrouver notre terre,
les bancs s’évaporent entre le fleuve et nous,
tout ce que nous dirons restera sur la digue,
les oiseaux fileront en V et nous seront tout-à-fait ivres
d’alcool et de beauté ;

la copie est donnée en main propre, le sais-tu ?
je te le murmurerais sur la nuque
et tu seras peut-être
nue ou même pire ;

l’équinoxe est venu, je devais te le dire.

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La danse

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Faites-moi silence, s’il vous plait. Dansez comme vont les robes amples, roses, comme vont les robes plissées, cils baissés, villes dressées entre les voiles hissées aux mats de fleurs écloses. Laissez-moi repasser l’étoffe froissée de votre peau éclatée en miroir ; laissez-moi dans le noir retrouver le verrou brisé de la porte des choses. Faites-moi taire, s’il vous plait. Ma parole est une terre souillée de verbes qui sonnent faux, comme taillent les faux de fer dans les herbes du bosquet. Ma parole est mue abandonnée sur la pierre chaude, soude caustique grêlant le cuivre doux, brisant sa rouille comme on éclate la vitre d’une chambre mortuaire. Faites-moi taire. Une sorte d’estuaire crache en moi une eau pleine d’alluvions ; ma voix brasse l’air, pluie soudaine qui noie jusqu’aux poissons. S’il vous plait, je voudrais n’avoir ni calepins ni carnets de liaison, il me faudrait brûler les papiers de maison, les armoires sont pleines d’une foule de bruit et mon désir luit d’inutiles phrases. Faites que je rase les murs de ma prison. Accrochez mes mots doux aux gris de la cloison. Ma parole, ma parole est un poison. Faites-moi muet, enlacez vos bras nus, brune, si je tombe sur la dune, lune, fine épine aux pieds, écorchures aux talons, abolissez le son, le cri et le balcon où naissent les confidences. Je veux, je voudrais le silence. Je voudrais votre danse – ou la mienne, ou celle de l’enfance, tournée contre vos yeux. Je voudrais contourner doucement nos adieux en nous aimant un temps comme deux métaux fondus dans un moule de pierre. Faites-moi silence, s’il vous plait, accrochez sur ma bouche votre bouche de lierre, vos serres tiendront ma peau, dansez s’il le faut, mais, s’il vous plait, faites-moi enfin taire.

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L’acacia

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je veux que – nuage – ton visage advienne comme un bruit soutenu
de pluie cliquetante sur la porte battante battue par un orage

la poudre – lourde – grêle déjà mes membres nus
mon toit laisse ouvrir un grand trou où tu passeras entière

les ardoises de la maison voisine je les veux dans la nuit
pour réfléchir l’idée lancée depuis ta chambre
comme on pêche à la ligne

les frênes qu’on voit depuis chez nous seront nus
que nous aurons tenus dans notre main commune
une certaine taille

je veux que vienne le soir sous la porte comme un fil
cordelette fragile – lumière de la cage d’escalier

savoir qu’il fera froid
les feuilles de l’acacia colleront sur la vitre
tu dormiras sur moi

je veux la vérité d’un coup écroulée sur mes bras
ainsi qu’une pile de livres
que l’on donnerait à vendre

tu sais en notre centre
même reviennent les cendres
mortes du foyer

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Feuille sèche

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lis-moi je t’en prie – feuille sèche
une poésie de saison

l’été dort sous la terre – dans son eau
le lac mort

dis-moi l’appel retenu et le vent
soulève le bas de ton manteau

de toile
dans le fond de ma gorge

un homme souffle le matin sur le chemin les feuilles
plus loin elles s’étendent inutilement

lis-moi ta voix est une barque nécessaire
un filet de prise large

la page tourne la page tourne ton doigt rond
ronde tourne le plat de ta paume
les rides de tes mains jour que tu viens clore
tourne la page l’âge de cette histoire
prendra fin dans ta voix

je veux savoir avant janvier si tu m’aimes

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La Bibliothèque #6

52853994_10213502839431999_2346680082250072064_n (2).jpgJ’ai porté Novalis, White, Gide, Rilke depuis un bout du monde.

La librairie débordait de feuilles – comme jungle ou forêt australe, avec gouttelettes sur l’épine des acacias et sève sucrée sur les troncs noirs de l’automne débutant.

Novalis est tombé, ouvert, à mes pieds, comme une coque de saison, fredonnant le chant de Klingshor : « Il y rêve à des fêtes, des victoires / Et s’y bâtit des palais de chimères » et cet Hymne à la nuit que je méconnais entier – car en son octobre la nuit n’est qu’une vague forgée des plaines de Saxe.

« Confiance ! la vie s’avance » – dans son pas d’ancienne mines allemandes. Ses poèmes tombent sur mes yeux comme minéral précieux. Magma longuement mélangé dans son sel ou basalte ou terreau, papier.

Dans le sac-à-dos s’embrassèrent une fois Rilke et White.

Je vais avec eux comme je vais aux sorcières demander des conseils. Des enchantements de mages naissent sur le bureau noir, sous la lampe verte penchée contre ma main.

White déploie sur le mur – par-dessus l’étoffe et le mandala qui couvre le plâtre blanc – une certaine cartographie d’Abyssinie, des archipels des Amirantes, d’îles d’Afrique enfouies dans le cou d’un monde gris :

« aucune poétique de la planète

ne peut négliger les agissements de la pluie »

Je peux être écrasé par ce phosphore – des fissures dessinent autour des yeux de J. des pépites étranges. Elle cuisine et elle mange. La musique vient du fond d’une planche bleue. Etoilement. « Vent instable soufflant de nord-ouest » – parole qui transperce la parole définitivement, verbe de la pointe Saint Matthieu immédiatement convoqué. Le passage extérieur en mon cœur, alvéole ouverte au souvenir de cette houle bleue, terriblement bleue de Bertheaume. Les êtres migrent dans une lente procession pluvieuse. L’hiver est dans la gorge comme une boule d’attente, d’angoisse et de tendresse mal entretenue.

Depuis 43, Gide dit les feux. Les pages sont scellées, nouées ensemble par un fil duveteux. Gide, intrus, parle des Amrouche, de Mme R., du collège de Radès et des Boutelleau. Le 23 janvier 1943 vient contre ma paume comme un volcan éteint. « Hier la pleine lune invitait aux bombardements » – je pense à cette lune qui ne bombarde rien, mon velux s’entrouvre sur elle comme une lèvre ne connaissant plus l’amour, la haine. La lune – ma lune – est retombée dans une fadeur pâle. Le hâle blanc de paix va sur ma plaine bienheureuse comme un visage de mort. Je saute deux heures, deux jours, deux ans, comme une sorte de marelle où le temps est un cadre. En mai 1944, Gide lisait l’Histoire grecque de Glotz. Il passait sa propre main, sa propre paume, sur la page 286 et recopiait : « Chez les Grecs, comme chez les Hébreux, c’est là où l’élément étranger s’est le plus intimement confondu avec l’élément indigène, etc. »

Après la guerre, dans mes veines, sur le faux bois trop noir de mon bureau, reste les Vergers. Dehors, les nuages colportent leur charge-grêle. L’époque semble se fixer sur les yeux de ce visage comme sur une montre cassée. Rilke, lui, parle de sa, de ma fenêtre :

« Il suffit que, sur un balcon
ou dans l’encadrement d’une fenêtre,
une femme hésite…, pour être
celle que nous perdons
en l’ayant vue apparaître. »

J., elle, continue sa ronde et coupe les poivrons. « Ce soir mon cœur fait chanter / des anges qui se souviennent » – je lui jalouse ses anges, le pouvoir de cette langue capable de claquer dans les cieux sans faire tomber le rêve. Mon ventre est remué et dehors il pleut. White avait raison de prévoir notre hiver.

J. jette dans la poêle les courgettes taillées.

« Nymphe, se revêtant toujours
de ce qui la dénude »

et comme cette heure est rude de sentiments diffus. La fumée, devant moi, à quatre, cinq, six pas, va dans la hotte aspirée par le vent. Le métal réfléchi son visage comme une onde. Rilke poudre le monde d’une fine couche de fleurs, coroles sèches qu’il broie dans sa main de Bohème.

Parfois. Parfois, je peux me tenir à l’orée d’un grand bois d’Europe. Au centre, peut-être, d’une certaine tourbière et d’un certain effroi. Je suis – sous les poutres de bois, dans le miroir de gauche, ma bouche est sur le verre. J’appellerai mon père pour lui dire demain ma routine de guerre – le combat prendra fin sur ma bouche, dans mes reins, sur ma langue.

« Ô toi, centre du jeu
où l’on perd quand on gagne »

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L’origine de la nuit (1, 2, 3, 4, 5, 6)

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1.

            Être aveugle attaché à une longue chaîne de métal autrefois d’or et devenu d’étain et d’argent, puis de fer, de plomb, puis de rouille : voilà ce que nous sommes. Parvenu au seuil de l’unique porte digne d’être ouverte, nous manquons tout parce que notre ligne a été tirée en arrière par on-ne-sait-quel mage. Flamme-langue engloutissant notre laisse chauffée à blanc, coupable certitude d’avoir quitté un lieu qui était seul nôtre, d’avoir réellement excédé les bornes, nous considérerons longtemps la brûlure à notre cheville comme la trace d’une trahison, d’un crime hors-du-commun. C’est que nous avions été près de nous dissoudre dans l’acide d’une nuit sans origine et sans cri, de cette première et définitive nuit que couvre notre chair, nos tendons et finalement notre vie. Le quotidien va ainsi un temps. Nous accumulons sur notre table une foule d’objets morts, d’ustensiles usés, nous nous efforçons beaucoup à ne rien espérer d’autre que cet horizon-là et, parce qu’à la fin nous sommes toujours rattrapé par notre rêve et par l’image ancienne de cette porte que nous avions presque atteinte, nous reprenons discrètement notre course vers sa poignée et nous prenons feu alors, d’abord timidement, puis de plus en plus fort, jusqu’à nous retrouver de nouveau dans cet état d’origine, sur le palier d’un immeuble inconnu et qui a été allumé par nous, tendant notre main vers cette porte, encore retenus par notre chaîne, jusqu’à tout recommencer exactement comme la dernière fois : tentative éternellement répété de sortir de notre propre domaine, poste-frontière clos pour cause d’incendie de forêt.

2.

            C’est que nous vivons en plein désert ! Si le sable a été rendu obsolète par notre goût des cendres, nous n’en sommes pas moins obligés à une sorte de Carême. Jeûne intégral de notre peau et de ses nerfs. Gravissant une colline, qui n’est rien qu’un nébuleux cadavre d’idées d’autrefois que nous avons tant embrassés qu’elles se sont embrasées et détruites, nous tournons notre œil sur son axe unique et blanc et voyons : là, le ciel rouge, mauve, bleu chaud, ici, l’étoile mourante de nos anciennes années. Comme est grande notre paresse alors ! Nous voudrions courir en bas du promontoire, jusqu’au suivant, et ainsi de suite jusqu’à la fin du soir, car nous savons que cette nuit n’a pas la patience de rester et que le jour prochain nous nous éveillerons au même endroit du monde, mais nous n’en faisons rien. A peine a-t-il été pensé que notre voyage cesse. A peine a-t-il été un rêve que nous nous éveillons. C’est que l’imagination n’est jamais une trêve et que nous pourrions être bien triste de nous savoir vivant.

3.

            Remonter aux origines de la nuit, avant la crainte de sa chute, de cette grande tombée qu’enfant je craignais : car on ne peut sentir une telle chose tomber sans avoir peur en même temps que tout ce qui est soit écroulé. Mais, les ombres sont des coffres fermés depuis longtemps et la clef est perdue. Ou bien, il n’y ni clef, ni coffre, ni rien. Peut-être la nuit n’est pas cette boîte à secret longtemps imaginée. Ce voile d’Isis que le poète déchire ou dans lequel il se drape, parce qu’il se complait dans une vie pauvre, une vie de regrets, passée à définir les crépuscules, les aurores, les matins, chaque saison passante et recommencée. C’est qu’il veut toujours remonter, retrouver la source de ce qui lui apparaît comme l’essence nue des choses et des sentiments. Il s’échine des années à cette précision et à ce rythme d’une langue qu’il peine pourtant à manier et qui reste enfoncée dans sa gorge, dans son corps privé, son enclos. Le monde lui apparaît derrière les grilles épaisses, les barreaux de fer noir de son verbe et il tend les bras, il tend le corps, mais seules viennent ses idées, son esprit. La pulpe de ses doigts, le sang qui y fait des rigoles, l’alcool qu’il boit, tout n’est qu’un prétexte et est mesuré par cet instrument de faussaire qu’est le verbe. La syntaxe, la grammaire, le vocabulaire, le pouvoir de produire des significations est la pire des maladies. La nuit, elle se déclenche, elle sort de son état de veille et contamine tout. A l’origine, il n’y a que cette angoisse de se sentir vivant et une distance que l’on veut nier par frayeur, mais qui détermine tout.

4.

            Quelques fantômes habitent donc cette nuit-là qui n’est qu’une chambre sourde, anéchoïque. Il s’y manifeste un bruit de fond, une ligne de basse, aveuglée dans le jour, noyée sous cette sorte de tempête qui caractérise la vie. Et, puisque nous étions sourds, puisque nous ne voulions pas entendre, nous nous retrouvons là face à une écoute nouvelle. Le monde, la pièce, la chambre deviennent le territoire hostile où nous devons sentir et désirer. Nous sommes hantés peut-être. Des spectres d’une certaine nature vivaient dans notre chair, sous notre peau, agitaient nos paupières, étaient notre maladie et les voilà évidents. Si je dois écrire, alors ce n’est que pour écrire cela. Un moyen doit exister pour donner force à cette présence. La langue peut-elle épaissir le réel comme une farine rajoutée après-coup ?

5.

            Il existe un état émotionnel où nous dé-coïncidons d’avec les objets. Les limites connues des choses se déplacent pour faire disparaître ce que nous pensions connaître et pour remettre en cause l’unité que nous espérions pouvoir identifier dans les réalités. Très vite, nous voulons récupérer ce que nous perdons et apparaît le nom que nous utilisons pour suppléer à cette absence que nous éprouvons partout. Mais, qui parle d’absence ? Pourquoi faut-il que ce qui est manifestement sans forme soit brutalement ramassé dans sa boîte ? Et encore, le problème n’est pas de savoir s’il faut ou non désigner les choses, mais plutôt d’accepter le pouvoir qu’elles ont de nous désigner. L’absolu et le phénomène sont des pôles qui m’éloigne du sang. Quel effort ai-je fait toute ma vie pour nommer ! Toujours maintenant, je veux et tant que je voudrais, mon unique aspiration, ma seule authentique volonté ne pourra pas se réaliser. Je tire sur la poignée d’une porte qu’on ouvre en poussant.

6.

L’arrière-monde est un leurre.

Longtemps, nous grimpons quatre à quatre les marches de l’escalier, sans nous retourner, craignant les ombres et le craquement du bois, convaincu de courir dans notre aveuglement comme au cœur d’une mêlée de fantômes. Les murs sont alors couverts d’un invisible tissu de fantasmes. La chair tremble d’un mystère dissimulé au fond des choses, dans leurs âmes. Si ce n’est pas la peur, c’est l’ordre qui produit chez nous ce sentiment. Enfant, j’étais au seuil d’une croyance et Dieu n’était pas loin. Je voulais être initié à ces arcanes, causes d’une sorte d’harmonie éprouvée en mon corps. Je sentais quelque fois ma vie même comme une aberration. Dans mon lit, je songeais à mes membres étendus en cet espace précis, à cette époque précise et j’éprouvais un vertige ; j’approchais, en moi, du bord d’une falaise escarpée, d’une invisible faille, noire, blanche, attendant que je plonge. La folie suintait quelque part dans cette étrangeté et je m’y écartais vite, dormais mal.

Mais, l’arrière-monde est un leurre.

Un soir, devant la mer, le soleil se couchait et j’ai su. Ce n’était pas la mer, ni le soleil, ni l’horizon. Wilde a peut-être raison quand il dit que ces réalités sont des objets qui ont été vidés de leur vitalité. Il ne dit pas cela d’ailleurs – l’inverse peut-être. Ce n’était pas le ciel, sa couleur, la bruyère et les vagues. Ce n’était pas une idée apposée sur les choses. Je n’étais pas victime de poésie. Mais, ma présence, le sol dur et l’évidence étaient là, évidences indépassables.

L’arrière-monde aurait été alors le nom vulgaire d’un simple sentiment. Les coulisses nécessaires à la justification du spectacle. Je ne bougeais pas et j’éprouvais, dans ma main et dans mes yeux, le renversement du mystère. Des années passées à tourner autour d’une boîte close, d’une boîte noire que j’appelais réalité en me figurant un réel dissimulé en son dedans. Les prières apprises au catéchisme étaient alors pour moi comme des paroles rituelles ouvrant je-ne-sais-quelle voie repliée dans les parois du monde. Mais, la boîte ne contient rien. Elle n’est pas vide, elle n’est pas creuse.

Georges Didi-Huberman analyse ainsi cet « homme de la tautologie » qui veut rester « à tout prix à ce que nous voyons ». Il écrit à son sujet :

« Donc il aura tout fait pour récuser l’aura de l’objet, en affichant un mode d’indifférence quant à ce qui est juste là-dessous, caché, présent, gisant. Et cette indifférence elle-même se donne le statut d’un mode de satisfaction devant ce qui est évident, évidemment visible : « Ce que je vois, c’est ce que je vois, et je m’en contente »… Le résultat ultime de cette indifférence, de cette parade en forme de satisfaction, fera donc de la tautologie une manière de cynisme : « Ce que je vois, c’est ce que je vois, et le reste, je m’en balance. » (Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, 1992)

L’arrière-monde est donc un leurre. L’évidence n’est pas un symptôme manifestant l’existence d’une maladie voilée. E-videns signifie, radicalement, « contre-voir », « voir hors-de ». Peut-être est-ce l’inverse qu’il faut faire ? Walter Benjamin disait de l’aura des œuvres d’art qu’elle était : « apparition d’un lointain si proche soit-il ». La religiosité trouve dans cette définition son terreau premier : « il y a dans ce ciel quelque chose d’apparaissant de loin ». Petit-à-petit je crois à une poésie déconstruisant l’arrière-monde – une tautologie : « il y a dans ce ciel du ciel ». Et encore, cela est trop, car je colporte avec ma langue une foule d’éléments charriés d’un certain océan.

La poésie deviendrait obsolète si je parvenais à vivre tautologiquement – c’est-à-dire à vivre. Peut-être la joie serait-elle là. Spinoza avait senti comme nous sommes environnés de servitudes qui refusent notre joie. Ecrivant, je dé-coïncide toujours, je suis incohérent. J’invente une mystique et je me rêve initier. Je suis le producteur d’un monde et je me refuse à son entrée. Je suis à la porte de mon propre domaine et j’attends d’y être accepté.

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