La séparation

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 « Trop loin dans le néant, trop loin, vraiment, trop loin… » – voilà ce qu’elle m’a dit, d’un coup, en me regardant dans les yeux, en plantant bien sa rétine dans mon œil et en ouvrant la bouche comme si parler et respirer était soudainement devenu la même chose ; et elle a répétée, avec cette voix, ce bruit de gorge, ce murmure ou ce grattement : « vraiment, vraiment… vraiment… » et puis, à un moment, il y a eut un silence, qui n’a rien duré et j’ai pensé : « elle ne parlera plus » et, pensant cela, je ne voulais pas dire : « elle ne parlera plus ce soir », mais « elle ne parlera plus jamais », mais elle a continuée avec lenteur : « je sais… oui, je sais ce que tu vas dire… » et alors j’ai été troublé, je veux dire, plus troublé encore que je ne l’étais déjà, parce que je n’allais rien dire, évidemment que je n’allais rien dire ; enfin ! que pouvait-on dire ? que pouvait-on répondre ? la seule chose qui resterait quand elle allait se taire, je veux dire, quand allait se taire définitivement, ce serait un certain son très froid et c’est tout ; et elle répétait « vraiment, vraiment… » et je ne faisais rien, j’étais très calme comme quand surviennent les grands drames ou les grandes révélations, les grands évènements qui se font toujours dans la patience et dans le temps élargi, ainsi que les immeubles qui s’écroulent ou les vagues qui viennent sur la plage sans donner l’impression d’y arriver jamais ; à la fin, j’étais tellement immobile devant sa parole et devant sa nudité que je me suis levé, ma chaise à grincée, je m’en souviens, et j’étais debout, comme ça, au milieu de notre pièce qui me semblait à cet instant n’être qu’une grande tapisserie de « vraiment » psalmodiés ; ne pouvant rester debout sans rien faire, j’ai été à la fenêtre et je l’ai ouverte, et dehors continuait la vie, comme un scandale insouciant et recommencé, l’été était partout contre les façades, sur les voitures garées, contre les passants ; et elle, derrière, répétait ses « vraiment » jusqu’à se rendre insupportable, jusqu’à se rendre si présente dans mes tympans, dans mes oreilles, dans mon corps, que j’aurais pu me tuer juste pour la faire taire, juste pour qu’elle ne parle plus. Mais je n’ai rien fait. J’avais ma tête à la fenêtre et il y avait le vent chaud de juillet et il y passait des fleurs ou de la poussière tombée du chantier qui remuait l’immeuble juste au-dessus de nous. Elle, au bout d’un temps que j’ai cru être très long, a cessé de dire quoique ce soit. Elle n’a été qu’une présence que je sentais derrière moi, elle pensait « vraiment » encore, et encore, et encore, cela je le savais, mais elle ne le disait plus, parce que l’air de la chambre en était entièrement imprégné, parce qu’il n’y avait vraiment plus de place pour ce mot-là dans l’espace saturé qui nous séparait alors. Moi, je n’ai pas bougé de ma fenêtre, je ne me suis pas tourné, je ne voulais ni la voir, ni me voir être vu par elle. Nous étions atteints de cette immobilité qui touchent deux êtres quelque fois, qui les fige d’une manière définitive. Oui, bien sûr, au bout d’un temps ils se meuvent de nouveau, ils s’agitent et le feront longtemps, jusqu’à mourir même, des années comme cela à être en mouvement, mais, en vérité, s’ils ont atteint cette immobilité-là, ils ne s’en sortent jamais, ils sont à jamais à l’ancre dans le port qu’ils ont édifiés en faisant un silence entre eux. C’est pourquoi, de ce qui s’est passé ensuite, je ne me souviens pas, je veux dire, je m’en rappelle oui, mais je n’en ai pas la mémoire. Des accidents qui m’ont menés jusqu’ici, je n’en porte pas la trace. C’est qu’au fond, je sais que je suis à la fenêtre et que des « vraiment » sont derrière moi répétés et je peux dire, avec elle maintenant, « trop loin… trop loin dans le néant, trop loin, vraiment… ».

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La Meute #4

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Est à la fenêtre cette plaine. Et il pleut.

Le ciel s’enruine. Bruine terreuse, boue pluvieuse qui n’est qu’une autre nuit. L’ennui colle à l’ennui. L’ancien ruisseau retrouve son ancienne vie, gonfle ainsi qu’un corps noyé, ainsi qu’un visage mort. Le vieux mord le pain épais. Autrefois était un lac où il se baignait. Les algues caressaient son corps plié en deux. Il y est mort. Il y est mort, il se souvient. Il y est mort, il sait. Et il ne dira rien. Sa vie passera entière jusqu’à ce pain. Sa vie passera dans une mort muette, secrète et avortée. Ce corps d’enfant disparu dans les eaux du grand lac était le sien. Loin. Il croque la croute du pain cuit et sent : l’eau à sa bouche, à sa gorge descend. Ses poumons s’emplissent d’une vase bien vieille et bien tassée. Il sait maintenant qu’il n’a été qu’une chair hantée.

La vieille passe. Elle aussi dans l’espace indécis des fantômes. Sur le verre vont un à un les nuages. Clapotis immobile des lendemains d’orage. Grisaille amassée au cimetière du village.

L’enfant courbe le dos devant la haute pierre. Une boîte lentement s’enfonce dans sa bière. Civière, rocaille, rivières sur les manteaux.

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La Meute #3

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A été dit le message, le secret.

Répandu du mur du village jusqu’au seuil de la forêt. Étendu sur le champ. Floraison nouvelle de l’hiver brûlé. Terre. Terre feinte, fantôme, chimère déposée sur le blé. Alluvion au fond de la rivière. Peur recommencée d’être mangé par les bêtes, d’être dévoré jusqu’au fond de soi, au fond de l’être, au fond du bois qui est ce cœur vivant et où tous se voient être. La meute…

Le vieux s’est levé à cinq heures. Dans la salle d’eau raclait ses dents. « Qu’est-ce que… » siffla-t-il au miroir baigné d’une lumière qui était ses yeux nus. Le vieux ne se regardait plus. Que faut-il pour se rencontrer encore quand on a cessé de se voir ?

La vieille elle-aussi est levée. Sous la porte est venu la vapeur jusqu’au lit. Nuage où est la vieillesse du vieux. Comme une liqueur.  « Qui est-ce ? » – parole avortée avant d’être parvenue. Lèvre close, lèvre pour toujours tenu à l’autre lèvre. La vieille a froid. La couverture sent la cendre et gratte. La chambre est grise comme une carte. La fenêtre suinte treize fleuves sacrés.

Dehors est le troupeau condensé des marchands, des marcheurs. Mille âmes brunes et terreuses. L’enfant a vu pour la première fois une aube. L’herbe perlait de bijoux silencieux. Colliers, boucles, dos nu des labours.

Le clocher seul dresse son appel dans l’aube. Vieux et vieille iront prier sous la pierre. Tombe la meute, tombe la terre. Temps inavoué des adieux à la vie. Le vieux dit « allons » et la vieille suit.

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La Meute #2

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La meute est passée.

Est resté sa sueur.

Vieille et vieux dorment et l’enfant est levé. Les marches craquent sous son pied qui descend. L’orme dans le champ bat sa mesure calme. La vieille rêve d’un parterre de fleurs. Le vieux passe ses mains sur le bois noir du lit. Il s’y trouve des échardes où ses souvenirs affleurent. Le vieux ne rêve plus depuis bientôt vingt ans. Crâne, ventre, peau, lueurs anéanties.

La meute est passée.

La pluie lave la fauve odeur du soir. L’enfant regarde par la fenêtre le talus et le champ. Un chat passe dans la cuisine noire. Pas de loups. Pas de bêtes. Le grand horizon bête creusé de sillons blancs. Du bassin croassent les crapauds et les joncs. L’enfant presse son front sur le carreau brisé. Il veut voir.

L’ennui est si grand quand l’école est passé. Le jardin fume encore d’avoir été joué. Père et mère font silence derrière la porte. L’enfant toque une fois. Il reste ainsi une heure, attendant qu’on lui ouvre. « Une fois de plus » pense-t-il. Rien ne se passe. Père et mère sont disparus cette nuit. Vieux et vielle sont encore endormis.

Il veut voir. Mais la meute est passée. L’enfant range son cauchemar tout au fond de son lit.

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La Meute #1

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Chambranle écroulé de la ferme du vieux – vieille et vieux s’éveillent. « On hurle » dit-elle. Le brasero de la cour embrase, lèche, sèche le blé couvert d’épis, épines saillantes, saillies. Le vieux regarde le loup courant du bois jusqu’à lui. « Viennent-ils » pense la vieille. « Ils viennent » répond le vieux. Dehors la meute – louves en haillons – brasse la terre, brasse la pierre, ventre embrassé, poncé sur les racines. Air chahuté, chair brûlée, pas lents. « Ne craignons pas le feu » hurle la meute en avant. Silence. Les chevaux piaffent et frappent le bois de l’écurie. La vieille a froid. Le vieux aussi. Ils attendent. Le champ ouvert penche comme un troupeau : sillon gris sous lune blanche. Le ciel même paraît vieilli. « Rentrons » souffle la vieille. Le vieux médite dans sa buée. Au loin craque le blé. Hors de la forêt sont les bêtes. La porte reste fermée.

Le village se prépare. Range sa poussière, lave le parvis à l’eau du lavoir. Il faut laisser faire la saison de la nuit. Les torchères s’éteignent unes à unes comme pour l’aube. Les murs vont et viennent, frottent le manteau de la Garde. Quelque part, bientôt, on entendra un cri : tous savent.

Aux enfants a été dit une histoire qui ne faisait pas peur. Ils en furent effrayés. Jusqu’où peut fuir un œil qui n’a qu’une chambre où aller ?

La meute vint à une heure. Faux sommeil, fausse trêve, rues calmes. Gel sur les fenêtres par lesquelles on regarde. « Qu’emportera-t-elle ce soir ? » – Des lèvres posent une question face à laquelle tous se taisent. Vieux et vieilles s’apaisent d’avoir été épargnés. Ils sondent là-bas, vers la colline, d’où poindra le soleil. Le feu est une pointe. L’enfer suinte sur la place du marché. La meute passe. Claque l’âpre sentier du parc. Mille sentinelles fragiles guettent l’immensité. La meute passe.

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La ville brûlée

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La ville brûle. Hier, j’allais pour te le dire et soudainement tu as ri. J’ai gardé pour moi ce rire. J’ai gardé pour moi le feu, pour moi les murs. J’ai gardé cette braise confondue au soleil. La ville brûle encore, mais tu ne le sais pas. Elle pèse en moi et elle n’est plus pareille. Car, à la fin, ce n’est qu’un tas de pierre ! Les gens sont en elles comme dans un cimetière et ils brûlent, jusqu’à la cendre même. Sais-tu que leur tristesse va dans un soupir comme dans un coffre d’enfant ? Aussitôt brûlent-ils, aussitôt ils expirent. Je revenais de toi avec cette ville entière. Je marchais dans la rue comme on tombe d’un toit ou comme l’enfant va en bas, au milieu de la nuit, descendant l’escalier. Je n’étais qu’un pied faisant craquer cette marche que l’on devait faire taire. Arrivé chez moi, je l’ai jeté à terre, cette ville qui n’était qu’une braise. Je l’ai jeté à terre et j’ai vu. La ville n’était qu’une glaise où j’avais mis les mains et elle ne brûlait plus. Demain, je te dirai. Je te dirai cela et je craindrai ton rire comme l’on peut craindre une main. L’air sera chargé de cet odeur d’adieu des allumettes craquées. Mais la ville, alors, aura déjà brûlé. Il n’y aura rien à craindre.

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L’homme sans bagages

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comme le monde peut être plié, comme l’on peut être dans sa pliure
comme malheur et joie sont proches et comme l’on peut vouloir se sauver
et de l’un et de l’autre

vivre n’est pas parcourir une étendue ou une plaine, mais tomber dans une pliure
comment peut-on ainsi confondre la montagne et la plaine ?
qu’a-t-elle cette route pour nous sembler bien droite alors qu’elle n’est qu’un canyon ?

cet homme qui marche sur un long chemin
qui porte sur ses épaules un poids lourds
qui croit avoir traversé une plaine horizontale et grise
et qui courbe le dos

cet homme tout sa vie craindra de laisser son bagage

il s’y est confondu
il pense : « qu’ais-je mis dans cette valise ? »
(c’est que le temps est passé jusqu’à sa nuit et que sa mémoire défaille)
il craint de s’y être mis lui-même
comment savoir alors si, abandonnant sa charge, il ne s’abandonnerait pas lui-même ?
ce qui est son corps ou ce qui est son fardeau ?

cet homme pourrait se satisfaire de toutes les solitudes
mais pas de celle de s’être laissé derrière lui

aussi ne fait-il rien et avance
parfois regardant les arbres, leurs branches noires qui fendent le ciel en deux
pour être alors avec eux, dans la sève, sur le ciel, comme une feuille
et ne portant rien

la nuit vient quelque fois dans son œil comme accompagné d’un autre
qui serait un regard
ce qu’il porte alors est son rire et, pour un temps, cela est heureux

comme cet homme se trompe
comme son effort est faux
c’est qu’il ne marche pas
il grimpe

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