Aveu #2

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car je crains d’être l’enfant qui brise la faïence en voulant faire la vaisselle
et jette à la poubelle l’assiette qu’il aimait

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Aveu #1

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il existe entre toi et moi un pont
que notre chair traverse

peut-être un aveu

que nos cœurs et nos poumons
délaissent en respirant

des lignes qui ne sont pas de métro ou de train
des signes qui ne sont pas des oiseaux blancs

tu ne reposes pas seule et absentée
entre des mains d’adieux

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La patère

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Depuis hier, je pense qu’il me faudrait refiler la laine de ce manteau qui pend, depuis un an, à la patère. J’ai, dans la poitrine, une étoffe qui résiste à la pluie et au froid et où tu es logée. Tu ne le penses pas. Tu ne le penses pas et pourtant je le sais. Si je peux me répéter, je vais le faire. Je vais redire, redire et redire encore. Depuis hier, je crois qu’il me faudrait refiler la laine de ce manteau d’hiver. Ce manteau porté qu’entre novembre et mai.

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Attendre la pluie

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Qu’est-ce que tu attends ? Que s’arrête la pluie ?

Pour toi, est disponible partout une sorte d’éternité – et tu ne peux tondre les cheveux d’occasion. La silhouette avance, passe devant toi et tu regardes le sol sombre et graniteux ; pour toi, ce n’est pas elle qui a eu lieu, c’est son ombre, à laquelle tu t’accroches comme on se souvient, rêvant, du souffle de nos morts. Voilà, le temps passe. Le temps avance et passe. Il déplace sa masse nuiteuse contre les murs des chambres. Il ramasse la poussière et brassent et le feu et la cendre du foyer.

Qu’attends-tu ? Dis-moi.

En toi sont mêlés et le temps et la pluie. Les vitres et le balcon débordent sur la rue. Presque froid. Il fait presque froid entre les lumières et tu attends encore. Presque froid. L’espace repli lui-même ses doigts pour éviter l’engelure. Chauffer à la grande flamme le métal dont il est fait.

C’est que – la distance entre les choses est un épais mensonge. Immobile, tu l’es, mais cela ne change rien. Qu’attends-tu ? Tends ta main, enlève le gant qui la recouvre, car tout est à portée. La nuit, oui, même la nuit, est pliée contre toi. Moi aussi, vois, je tombe contre tes paumes et je ne suis pas la plus lourde des réalités. L’occasion laisse longue sa mèche derrière soi. Qu’attends-tu ? Dis-moi.

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Bulletin météorologique #1

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11° – Précipitation : 0% – Vent 13 km/h – Humidité : 86%

Les dix mètres qui séparaient l’extrémité nord de l’appartement de son extrémité sud étaient calmes. La marée des objets était à l’étale : ni vaguelettes, ni sable remué, ni goémon malaxé par l’eau brune. Les draps se suspendaient, immobiles, aux portes et aux étagères. La ligne de front, délimitée entre la chaise rouge et les seize livres constituant la pile du bureau, était dans mortes-eaux. Mes bras balayaient, en laminaire, les luminaires éteints du salon.

Je désirais l’orage – enfin, la tempête qui arrache l’écorce des hauts arbres du jardin. Je voulais, au matin, descendre l’escalier et sentir le sel séché sur l’unique porte de notre unique entrée.

Il ne se passait rien.

Je dois dire : à l’époque, j’étais soulevé régulièrement par un ventre que je voulais ignorer. Enfin, ma voisine passait demi-nue dans la porte entrebâillée et je songeais à partir comme l’amant veut embrasser des jambes.

Se satisfaire de cette plaisance, voile à peine tendue sur les hauteurs de l’immeuble. Trouver, dans le soir, les objets étendus à la place où ils se trouvaient le matin ? J’étais malade, je crois, d’un certain mal de mer et j’avais la nausée. Car, il ne se passait rien.

Une nuit, après avoir bu deux verres d’un rhum jamaïcain offert par mon amie, les symptômes devinrent plus forts encore, jusqu’à être la manifestation très claire, très évidente, d’une douleur trop longtemps ignorée. Je veux dire – cette ville sans rivière, cette ville de ruisseaux, m’avait dévorée. J’étais lentement digéré par ses mains brunes. Il existe une certaine forme de caresse qui vous tue. J’étais, dans mon port, derrière les digues blanches, les volets rabattus sur le balcon à la façon de grosses mains sur des hanches, face au visage brut de l’enfant que j’avais été. Il hurlait, de colère : « tu n’as pas vécu ! » et c’était vrai.

J’allais avoir trente ans. Je les avais presque. Mon âge poursuivait sa lente ascension – dents écorchant patiemment les arrêtes de mon corps.

J’étais entouré de livres. Les bibliothèques sont terribles quand elles paraissent telles qu’elles sont : foule murmurante, œuvres achevées nous appelant et demandant : « et toi ? », bruissant de ce chuchotement des repas de famille quand vous avouez être toujours là où vous étiez, de ne connaître ni corps, ni lèvres, ni enfants. Autour de moi, se trouvait Woolf, Gary, Cage et toute une assemblée intimidante de tantes et d’oncles m’attendant au tournant. Je ne savais pas tourner.

Ma vie, déroulée depuis son début sur une longue ligne, était droite comme un i majuscule.

Il peut être heureux de se tenir ainsi face à l’océan – sans penser aux courbures que le monde peut prendre. D’être – sec, dans son existence, comme du bois flotté, taillé jusqu’à son cœur et qui ne bougera plus. Je n’étais pas ainsi. J’avais l’orgueil d’espérer autre chose et de ne rien faire néanmoins. J’étais coupable d’un crime absolu d’immobilité.

Il fallait vivre.

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Isobel

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Isobel,

Il est bien vrai que l’ennui est partout !

Au porche où je t’attends, où tu ne viendras plus,
la vie, figée dans son élan, écorche
la pointe de mes pieds.

Et mes pas descendent doucement l’escalier
pour décrocher les draps où ton visage
depuis longtemps repose.

La boîte où tu te tiens est faite de poussière
et de larmes lentes et roses suspendues
sur les choses au loin de notre vue.

Partout sur des papiers, je trouve ton prénom,
Isobel, que je ne répète pas :

il brûlerait d’un coup, tomberait en ruine,
il brûlerait en moi, comme le jour bruine,
sur l’île où je me tiens.

Ma vie est contenue dans le bruit que je fais,
déplaçant tes objets en retenant
tes mains.

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L’équinoxe

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L’équinoxe va en son dernier quartier

(en son domaine de Prince, à l’ouest
de nos terres)

en sa dernière mer, en sa dernière saignée,
nos côtes affleurent entre les vagues molles,
pétales effleurées qui se fanent, j’entends le brame
lointain contre la lune blanche, liquide,
aspergée sur les hanches ; où fleurissent
les dernières pierres, je suis né une première
et une dernière fois et j’ai vu, lointaine,
l’île où j’échouai passer, comme on regarde
un drame, sans rien pouvoir en faire
et sans pouvoir bouger ;

mes chevilles foulées, pliées, dressent sur mon chemin
un mur blond de paille, rousse les dunes tombent
dans les reins d’une certaine misère, d’une certaine
femme qu’on ne sait pas nommer ; carnet d’un voyage
à l’orée du jardin, sous les buissons d’épines,
entre la haie creusée ; caché, silencieux, j’ai fui,
j’ai pour moi seul la lourde étoffe d’un bruit
de cascade et de son, un bruit contenu
et profond, une pleine symphonie de voix
teintes de cet unique nom ;

l’insomnie guette ceux qui vivent en ce versant,
je verserais mon sang si je pouvais gagner ;

la table noire, déplacée par mégarde, trace
le parquet d’une ligne de front, d’un long sentier
de garde ; l’ornière est creusée pour mon tour de ronde,
les cartons s’amoncellent au fond de notre comble
et brûle le grenier ;

vas-tu nier qu’une fois vue, je ne pouvais plus savoir
ni si le puits était net ni s’il était vicié,
que j’allais à l’aveugle toucher l’herbe pliée
comme on frappe la marche soudainement
de son pied quand on monte dans les ombres
l’escalier de l’enfance ?

les étagères font bombances d’une tonne de pages
et toi tu te reposes, sage icône de flamme,
dorure atténuée d’une certaine pluie, en toi
luit la suie des cendres du foyer ;

j’ai quitté l’océan pour trouver la montagne,
j’ai laissé la crique pour gagner la forêt
et je ne trouve qu’une longue plaine nue
où tu vas têtue sans même seulement me voir ;

faudrait-il te boire ainsi que les noyés ?
qui vont hanter les flancs écorchés des cargos
et qui font commerce des corps entre deux eaux
à la manière d’un or qui s’échangerait là,
sur le bord d’un comptoir ou dans un port brun ?

la brume, sais-tu, je la feins, car je ne sais pas faire
l’amour que l’on doit faire quand on sait voyager ;

perdre l’été est la plus belle des choses, cette mystérieuse
bague sertie sur les nuages, je la hais et je drague
le fond de la rivière jusqu’à trouver l’hiver
enroulés dans les algues ;

viens, mon épaisse brume vague, je veux
entendre siffler contre ta peau
les vagues, contre ta peau
l’écume, contre ta peau
les dunes polies contre le sable ;

l’espace distendu file entre mes doigts,
les fées misent-elles l’argent qu’elles trouvèrent
dans mes bras ? je ne peux le savoir, mais enfin
je l’espère ;

je ne veux pas, je ne veux pas retrouver notre terre,
les bancs s’évaporent entre le fleuve et nous,
tout ce que nous dirons restera sur la digue,
les oiseaux fileront en V et nous seront tout-à-fait ivres
d’alcool et de beauté ;

la copie est donnée en main propre, le sais-tu ?
je te le murmurerais sur la nuque
et tu seras peut-être
nue ou même pire ;

l’équinoxe est venu, je devais te le dire.

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