K. – Mythe #2

L'arbre

Il faudrait mourir. L’échec superbe serait ainsi posé. Mourir comme un chien, dans une rue, abandonné. Laissé sur le bord des mondes, absentés déjà, cadavre avant la lettre. Deux hommes nous porteraient vers un recoin de la ville. Il ferait sombre dehors, la nuit tomberait. Ils auraient le pas lourd et sage de ceux qui savent que faire. Ils seraient notre conscience, notre espoir, notre temps. Peut-être une pluie fine voilerait les ombres et les visages. Peut-être n’y aurait-il personne à cette heure du soir. Ils se parleraient peu, échangeraient des regards et ils nous laisseraient devant, seul, immensément seul, contre les murs blancs, bleus et rouges de la ville déserte. On comprendrait les mots, mais on ne saisirait rien. Nous serions comme égaré dans un sommeil de plomb, une veille étrange où tout serait étouffé, et nous n’aurions que l’intuition des voix sans avoir le sens.

Il faudrait mourir là, sans se retourner. Un sang chaud et doux contre le mur coulant. Sans un mot, sans une pensée. Du sommeil au sommeil, simplement porté. Les deux ombres portés, au-devant de nous, sur le mur, partiraient lentement, laissant notre affaissement seul avec lui-même. Miracle de la pesanteur qui attache notre corps à la terre bétonnée. Nous serions sans « pourquoi » : nous ne porterions aucune pierre sur notre dos fourbu, l’espoir se nicherait dans un tout autre espoir, une tout autre attente. Une idée singulière irriguerait nos veines, épandues sur le sol en flaques rouges et or. Nous serions heureux d’apparaître ainsi dans la mort. Rien n’avait jamais eu plus de force que notre sang sur ce mur. « J’apparais ». « Je suis là ». « J’existe ». Simplement dans l’image écorchée de notre visage mort. L’anatomie des ombres frôlerait nos yeux creusés. Pourrissant lentement dans la pénombre urbaine, c’est une vie nouvelle qui nous agiterait.

Il faudrait mourir. Vivre avec l’idée que quelque chose se passe. Vivre avec nos veines battantes furieusement. Espérer que ce sang qui est notre nous dise que nous ne sommes pas mort. Avoir contre soi, la mort imprimé, imprimé de telle sorte que nous sachions, jusqu’à temps de mourir, qu’il n’est pas encore temps. Il faudrait mourir comme lui ; là-bas, égorgé dans la rue. Cette condamnation n’était sienne qu’au moment de la lame nue sur son cou écorché. Cette justice n’avait du sens qu’à l’instant de sa mort.

On poserait sur une tombe notre image. Le marbre de la ville aurait dans sa chair incrusté notre nom. Nous serions dans la terre, dans le monde, éteint. Dans l’échec complet délivré de cette condamnation qui nous poursuivait.

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