K. – Mythe #1

Homme - Perspective

Il n’a pas de nom et n’existe presque pas. Il n’est qu’un espoir trouble porté vers un lieu disparu, qu’une impossible tension vers les murs gris d’une bâtisse recluse. Partout, autour de lui, des visages s’affairent à exécuter des ordres, des plans dont on ne comprend rien. On lui parle : mais il ne peut rien saisir. Des phrases volent et se posent sur lui avec la cruelle et étrange puissance des condamnations. Mais, rien, nulle part, ne semble creuser l’espace d’une rencontre : son amour pour les hommes n’est qu’une fuite en dedans de lui, qu’une tentative de plus pour recueillir un message venu du Château. Il est difficile de savoir ce qu’il cherche et ce serait une erreur de croire que l’on peut le comprendre : il est, comme les autres, sans justification. Il semble pourtant forcer le temps et l’espace, réunir les visages, croiser les mots et les missives, imaginer des pistes et des portes secrètes ; il arpente quelque chose, cartographie des lieux, et construit les conditions d’une réunion des mondes que portent tous ces autres qui ne disent pas leur nom. Agir est son maître mot. Agir est son espoir. Faire un mouvement qui réalise quelque chose ; bouger de telle sorte qu’il se passe quelque chose, qu’un objet s’émeuve, qu’un visage se tourne, qu’un regard se croise, qu’un sens naisse. Il ne connait rien d’autre que le temps qui est le sien, que les lieux qui accueillent sa marche et tend pourtant à calquer son pas sur celui d’un autre. N’importe qui ferait l’affaire : un passant du village, une âme fade de l’auberge, un messager. Il est juste question d’agir. Est-ce que l’altérité n’existe que dans cette institution de l’échec ? Il imagine pouvoir, un moment, « entendre quelque chose » de l’autre. Le Château, au fond, ne domine rien et ne le commande pas : il n’est que l’image absentée de l’échec de tous. C’est le seul espace commun aux hommes et, symptomatiquement, il n’existe pas. Il n’existe pas et ne laisse percevoir rien d’autre de lui que des messages sans porteur et sans correspondants : des lettres adressés à personnes, qui ne conduisent à rien, qui n’établissent rien ni ne disent rien de neufs. Il n’y a qu’une grande projection de mot ; des cordelettes auxquelles les villageois se raccrochent pour maintenir l’idée qu’ils se voient, se parlent, se croisent. Mais, l’homme sans nom venu au village, le cartographe que personne n’appelait, bouleverse le quotidien mortifère et institué du village. Il supporte avec lui le poids de l’étranger et est entièrement conscient de sa condition. Ce qu’il ne comprend pas, c’est que ses tentatives d’intégration, sa volonté « d’être avec les autres », révèlent, pour tous, l’impossibilité d’un commun. Ce qu’il n’a pas saisi, c’est que, bien que venu d’ailleurs, bien que « n’étant pas d’ici », il n’est pas plus étranger pour les autres, que tous pour tous. Agir, pour lui, confine certes à l’échec : mais ni plus, ni moins que pour n’importe qui. Il veut « comprendre » : là est son erreur, là est son espoir, dans cette terre sans nom et sans horizon (sinon celui, égaré, du Château). Agir signifierait ici « réunir » : parce que l’univers ne donne aucune possibilité, tout geste est voué à un échec, s’enracine profondément dans un avortement. Un homme sans nom cherche donc à agir, parce que c’est ce qui lui reste pour n’être plus seul. Il est arpenteur et agir sera pour lui faire la géographie des mondes qui ne se croisent pas. Réunir sur une carte les espaces qui ne sont pas du même plan.

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