K. – Mythe #3

Kupka

« Je crois m’être réduit à un simple et profond problème logique. Je ne suis plus qu’une espèce de jeu macabre où se renversent la vie et la mort. Mais, de la vie et de la mort je ne puis plus trouver autre chose à dire que des concepts et des mots ; j’enchaine dans des lignes un nombre incalculable de définitions et je partitionne mon visage en fragment, en tranche d’équations. S’il me fallait décrire l’état dans lequel je suis, je crois qu’il faudrait pour l’écrivain ou le peintre, pour le psychanalyste ou le mage, quelque chose comme une feuille de papier millimétrée afin que ma vie et ma mort puisse enfin trouver dans des vecteurs et des ordonnés la place qui leur incombe. Peut-être est-ce dû à l’heure avancée de la nuit ou du jour ; peut-être pourrait-on justifier le trouble qui est maintenant le mien à l’ampleur de la lune dans le ciel ou au son que font en passant les voitures dans la rue ; peut-être encore est-ce une manière d’oublier que de croire et de croire encore que ma vie, et ma mort, puisse se réduire, se déduire d’une suite de nombre ou d’idées. Pourtant, la vérité du sentiment, et sa revanche, est qu’il ne me laisse pas sans un doute profond sur sa validité et je ne puis juger de la logique de ma vie si je n’entends pas la résistance de ma vie à la logique. Quelque chose ne rentre ni dans les carreaux de ma feuille ni dans les égalités que je tente de creuser et de découvrir. Il me faut admettre que, si je dois y trouver un sens logique et intelligible, s’il me faut rationaliser les données variantes et invariantes, alors je dois aussi changer de main, tomber dans un autre régime et appareiller autrement ma grande barque logique. Cette science qui ferait de ma vie et de ma mort, de mon souffle et de mon expiration, quelque chose de tangible et de justifiée, cette science me laisse, me lâche, m’abandonne dans la mesure même où je tente de la fonder. Je ne suis donc qu’un échec et suis continuellement soumis à l’erreur. Au-delà même de cet échec et de l’erreur qui en suit, j’accepte sans amertume la banalité de ma ruine et l’effectivité de ma mort. Ainsi, finalement, je trouve une réponse à ma question et tout rentre dans l’ordre : la mort de la logique, la mort du sens, la mort des sentiments et de ma vie propre, la mort me sauve finalement de ce m’était jusqu’ici cher et précieux. Vois, donc, comme je suis seul et heureux dans le désert précis et réglée de ma vie morte. »

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