L’Automne Allemand – Les champs de ruines #1

Stig_Dagerman_ca_1950Nous sommes en 1946 et Stig Dagerman, journaliste et écrivain suédois, est envoyé comme reporter dans l’Allemagne ravagée par la guerre. Nous sommes en 1946 et un homme de vingt-trois ans croise les premières ruines de la ville de Hambourg et écrit :

De ce train on a pendant un quart d’heure le spectacle ininterrompu de quelque chose qui ressemble à un dépotoir gigantesque de pignons déchiquetés, de murs isolés aux fenêtres vides qui regardent le train de leurs yeux écarquillés, de débris de bâtiments indéfinissables portant les larges traces noires de fumées d’incendie, tantôt grands et richement  ornementés comme le monument commémoratif de quelque victoire, tantôt petits comme une stèle funéraire de taille modeste.[1]

Ainsi se donne à voir le nouveau spectacle de l’Europe ; une large ruine pesante écroulée sous un ciel d’automne, appauvrie de pluie et de grisailles fumeuses. De ce territoire où la minéralité des murs semblent avoir remplacée tout visage ; de cet espace innommable, indéfini, où ne se lit plus rien d’autre que le vestige d’une guerre achevée et à jamais présente ; de là sourd quelque chose que le jeune écrivain cherchera le long des pages à circonscrire mais qui ne fera toujours que se dérober à ses mots. Voyageant il rencontre ceux qui se sont étrangés, ceux qui, égarés en leur pays, ont été rejetés de campagne en campagne, de province en province et ne trouvèrent finalement refuge que dans les caves éventrées et liquides des champs de ruines allemand. C’est d’abord ce visage, cadavérique et tourmenté, ridé de son histoire et de ses destructions, c’est d’abord les traits éclatés de l’Europe que voit Stig Dagerman et que sentiront avec lui, en différent point du monde, ce dont les yeux sont encore plein des feux rouges et des flammes blanche de la DCA. Dans les éclats de ville laissés par les bombes, Stig Dagerman commence à écrire le premier chapitre d’un livre qui sera partout répété :

Quand toutes les autres sources de consolation sont épuisées, il faut bien en trouver une nouvelle même si elle est absurde. Dans les villes allemandes, il arrive souvent que des gens demandent à l’étranger de confirmer que leur ville est bien la plus incendiée, la plus détruite, la plus rasée de l’Allemagne. Il ne s’agit pas de chercher la consolation dans l’affliction, c’est l’affliction elle-même qui s’est faite consolation.[2]

Étrange consolation que celle qui consiste à retourner ce dont on voulait se soulager, à en faire l’opérateur même de notre délivrance ; dans un pays, dans des villes où la ruine seule règne maintenant et où, avec elle, le paysage semble avoir perdu le souvenir même de ce qu’il avait pu être, entre ces cendres donc, il ne peut plus y avoir d’autre consolation que la cendre elle-même. Il faut lire comme sont décrits les visages ; devenus eux-mêmes cendres sous l’action déchirante et combinée du vent et des destructions. Des visages d’ailleurs, il n’y a rien d’autre à dire d’abord que leur absence :

Mais ici on cherche en vain ne serait-ce que le souvenir de la vie humaine. Seuls les radiateurs s’accrochent encore aux murs comme de grands animaux apeurés mais, à part cela, tout ce qui pouvait brûler a disparu. Aujourd’hui il n’y a pas de vent mais, lorsqu’il y en a, le vent fait cogner les radiateurs contre les murs et tout cet ex-quartier sur lequel pèse un silence de mort résonne alors du bruit d’étranges coups de marteau. Et il arrive parfois que l’un de ces radiateurs se détache soudain, tombe et tue quelqu’un qui se trouve là, en train de cherche du charbon au cœur des ruines.[3]

C’est cela l’absurde ; la chute inanimée d’un radiateur tuant un visage devenu cendre à force de côtoyer  le charbon et la peur. Le vide et l’esseulement, ce goût singulièrement amer dans la bouche des écrivains d’après-guerre, est ici physique, concret, matériellement donné en pâture à la ville et inscrit dans la pierre ce qui se livrera, à partir de ce moment, dans toute un frange de la littérature européenne.

Il ne s’agit pas simplement de noter la puissance poétique que développe Stig Dagerman face à la ruine allemande, il n’est pas seulement question de la force singulière avec laquelle il reprend et réinscrit cette ruine dans une littérarité ; ce qui est saisissant, ce qui frappe, c’est que cet engagement littéraire et poétique, soutient une lecture politique de la situation et que l’écrivain, ici, qu’il le veuille ou non, est au centre d’une catastrophe, d’un changement de forme, et que sa lecture, de ce fait, est aussi écriture d’une histoire et composition d’une image.

Une imagerie absurde tombe avec les débris de Hambourg ou de Berlin ; fantasmagorie renversée où les fresques totalitaires laissent place aux visages absents ou absentés des spectres de la destruction. Kaléidoscope grisâtre où chaque image est exécutée par la suivante. Stig Dagerman redécouvre au travers des pans de murs échoués quelque chose ayant la teneur si particulière des villes impossibles de Kafka, des édifices ruineux de ces livres ; de ces Châteaux à l’architecture complexe et détériorés où l’humain s’est tellement égaré qu’il semble presque laisser à Dieu le soin de paraître à sa place, l’œil se dépose avec le reporter suédois sur l’imbroglio indéfinissable de la dévastation où les visages se fondent avec la pierre.

Nous ne voudrions pas faire croire qu’il existe entre les mots d’un auteur, à travers le temps, un lien si indéfectible, qu’il soit possible de tirer les conséquences d’une ligne dans les pages d’un livre écrit plusieurs années avant. Pourtant, nous ne pouvons pas ne pas penser que sa traversée douloureuse et corrosive de l’Allemagne, en cet automne 1946, n’a pas laissé de trace. Lorsqu’en 1952 ; alors que sa plume semble s’être tarie et qu’il n’arrive plus à écrire depuis près de quatre ans, il projette avec fulgurance, sur le papier, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, où s’inscrivent en creux, profondément, les conséquences induites du regard qu’il avait jeté, quelques années plus tôt, sur et dans les ruines de l’Allemagne. Son texte, d’une extrême profondeur, s’étire en une grande marée entre les différents pôles conducteurs de la condition de l’homme moderne, passant du sentiment possible de la libération :

Je soulève donc de mes épaules le fardeau du temps et, par la même occasion, celui des performances que l’on exige de moi. Ma vie n’est pas quelque chose que l’on doive mesurer. Ni le saut du cabri ni le lever du soleil ne sont des performances. Une vie humaine n’est pas non plus une performance, mais quelque chose qui grandit et cherche à atteindre la perfection. Et ce qui est parfait n’accomplit pas de performance : ce qui est parfait œuvre en état de repos. Il est absurde de prétendre que la mer soit faite pour porter des armadas et des dauphins. Certes, elle le fait – mais en conservant sa liberté. Il est également absurde de prétendre que l’homme soit fait pour autre chose que pour vivre. Certes, il approvisionne des machines et il écrit des livres, mais il pourrait tout aussi bien faire autre chose. L’important est qu’il fasse ce qu’il fait en toute liberté et en pleine conscience de ce que, comme tout autre détail de la création, il est une fin en soi. Il repose en lui-même comme une pierre sur le sable.[4]

 Au retour éternel vers la part maudite de l’homme ; celle d’un Sisyphe irréductiblement attaché à sa pierre et qui ne peut consommer sa joie que dans la stance fugace qu’est l’oubli de sa véritable condition :

Par contre, il n’est pas en mon pouvoir de rester perpétuellement tourné vers la mer et de comparer sa liberté avec la mienne. Le moment arrivera où je devrai me retourner vers la terre et faire face aux organisateurs de l’oppression dont je suis victime. Ce que je serai alors contraint de reconnaître, c’est que l’homme a donné à sa vie des formes qui, au moins en apparence, sont plus fortes que lui. Même avec ma liberté toute récente je ne puis les briser, je ne puis que soupirer sous leur poids. Par contre, parmi les exigences qui pèsent sur l’homme, je peux voir lesquelles sont absurdes et lesquelles sont inéluctables. Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et que l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?[5]

La forêt a été perdue ; elle a brûlé, elle s’est consumée sous ses yeux en cet automne 1946 et il n’en reste rien. C’est ainsi que commence après la Seconde Guerre mondiale quelque chose de difficile et d’étrange ; c’est ainsi qu’imperceptiblement s’édifie un régime particulier d’existence, une approche singulière du sujet. L’existentialisme sartrien est loin de l’esquisse dagermanienne, mais sa naissance et sa grande fortune durant les dix années qui suivirent la fin de la guerre témoigne du moins d’une fracture dans l’économie existentielle. Cette fracture, que nous retrouverons chez Camus, qui était en creux déjà chez Kafka, ce n’est pas celle consistant à l’éclatement des déterminations, ce n’est pas celle qui tendrait à crever le ciel, à faire tomber le visage d’un Dieu – ceci avait déjà été fait, d’une certaine manière – ; mais bien celle qui marque dans les traits et dans les encres des hommes de l’après-guerre quelque chose comme le règne de l’indécision et de l’esquisse. Ce qui a changé, semble-t-il, c’est le sentiment d’une portance. La forêt a brulé. Le monde est tanguant. L’homme, lui-même bafoué, renié un nombre incalculable de fois, ne trouve plus dans un territoire l’assise qu’il pouvait encore autrefois redécouvrir au milieu des luttes. La question n’est pas de dire, et cela serait faux, que la violence à quantitativement changé ; elle n’était pas plus forte, elle était autre et la violence n’est pas quelque chose qui se divise ou se multiplie. Ce serait une gageure que de vouloir donner les raisons de ce changement ; il n’est pas de « raison » à ces fractures. Pourtant, et concernant les lignes que nous croisons, les guerres mondiales ont été le moment complexe d’une déterritorialisation et ce que l’on nomme « traumatisme de la guerre » fut aussi le ressassement d’un choc dépaysant. Les frontières avaient déjà été passées, dépassées, écrasées, réédifiées, les guerres avaient déjà, évidemment, fait chanceler avec elle les géographies ; mais cette fois, était en même temps là une certaine idée de la nation, une certaine pensée du pouvoir, une certain approche de l’horizon européen. Ce qui fut fracturé, ce n’était pas simplement une géographie, mais aussi, et peut-être plus pleinement, une topographie ; c’est-à-dire une écriture du lieu – au sens aristotélicien du terme. Ce qui avait été effacé, c’est une certaine idée de frontière et de territoire ; quelque chose comme l’enclos avait été étiré au point de ne laisser place à rien d’autre qu’au vide. C’est de cela aussi dont témoigne Stig Dagerman lorsqu’il évoque, dans son reportage, ces grandes migrations forcées du peuple allemand au sein même de son pays, lorsqu’il s’insurge contre la pratique des régions du sud de l’Allemagne qui expulsait de leurs territoires des compatriotes du nord.

Tous les Allemands savent que la plupart des grandes villes de leur pays sont l’objet d’un « Zuzugsverbot », c’est-à-dire qu’elles sont interdites : il est certes permis de venir se promener parmi les ruines de n’importe quelle ville allemande mais par contre interdit d’y chercher du travail, de la nourriture ou un logement. Les autorités bavaroises le savent fort bien mais cela ne les empêche pas d’expulser, avec préavis de cinq jours, les réfugiés non-bavarois que l’on a pu retrouver transplanté dans la campagne bavaroise pourtant épargnée. Des trains de marchandises sont formés dans différentes gares de Bavière, on fait monter les expulsés dans ces wagons non étanches qui ne comportent rien d’autre qu’un plancher, un toit et des parois, et dès que la voie est libre, on les fait partir en direction du nord-ouest.

Apatride ; ainsi se donne la nouvelle position de l’homme. Habiter dorénavant signifie fuir et de traces il ne reste rien. L’image du train de marchandise donne aux lignes un écho assourdissant, alors qu’en 1946 l’ampleur véritable de l’extermination commence peu à peu à sourdre. Ces lignes révèlent la force poïétique de la ruine dans l’écriture du jeune auteur ; l’absurde qui s’y profile lui permettra, quelques années plus tard, alors que la page blanche l’avait envahi, d’écrire de nouveau pour livrer témoignage d’une absurde impossibilité de se consoler.


[1] Dagerman, Stig, Automne Allemand, Acte Sud, Arles, Babel, « Ruines », p. 35

[2] Ibid, p. 33

[3] Ibid, p. 37

[4] Dagerman, Stig, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, 1952

[5] Ibid

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3 commentaires pour L’Automne Allemand – Les champs de ruines #1

  1. J’y pense maintenant : ce que tu qualifies de « règne de l’indécision et de l’esquisse » se retrouve complètement dans les romans « lazaréens » de Jean Cayrol (commence par son premier peut-être, Je vivrai l’amour des autres). Je repasse plus tard, suis crevée.
    (Tes proses sont vachement bien — belles — !)

  2. aomphalos dit :

    Je vais aller voir ça ! Moi qui cherche de quoi lire pour me changer les idées en ce moment, ça tombe bien (ce n’est pas déprimant hein…). Merci beaucoup pour le commentaire en tout cas (il y a donc des gens qui me lisent ! Youhou !). D’autant que Claire Laloyaux qui te dis que tes proses sont bien, c’est un peu comme Satan qui te dit que tu es subversif : c’est la classe.
    Bon courage pour les concours, tout ça !

  3. Johnc846 dit :

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