L’Eté d’Oran – Les champs de ruines #2

Après dix longues années d’exil hors de son Royaume, Ulysse sera condamné – ainsi que nous le savons prophétiquement au onzième Chant de l’Illiade – à quitter une nouvelle fois son île, une rame sur le dos, pour arpenter le continent européen et cela jusqu’à ce qu’un jour, quelqu’un, assez éloigné de la mer pour en être ignorant, croyant voir en la rame une pelle à vanner, libère par sa méprise Ulysse de son exil forcé.[1]

Le ciel d’Oran semble opérer chez Albert Camus le même mouvement étrange et silencieux de détour et de retour, de mémoire et d’oubli, de repère et d’égarement. Les lignes de ces différents courts essais sur Oran et sa chaleur, Oran et son désert, Oran et son peuple, fonctionnent comme des notes étranges et subtiles où se mêlent, tout en même temps, la vision mythique et délavée d’un rêve de paix et de sérénité et l’angoisse sourde du siècle dont le visage, toujours présent quelque part, laisse dans les pierres rouges et brûlante de la ville des marques fragiles et tenaces. Ainsi, publié pour la première fois en 1953, l’Été d’Albert Camus condense huit textes écrit de 1939 à 1953 où s’exhument et se donnent à lire l’éloignement d’un paysage avec l’Histoire. Certains, comme Jacques Chabot[2] qui en fera le titre d’une étude, parleront pour ces essais et pour l’écrivain en général d’une « pensée du midi ». Solaire, lumineuse, joyeuse même ; ce serait le bonheur qui se lirait en creux des lignes de cet été oranais. Pourtant, derrière le lyrisme chatoyant, éblouissant, chaleureux des pages de ce recueil, il nous semble y être présent aussi, en fantôme, comme le spectre délayé de l’Europe – proche et lointaine à la fois – en guerre.

Oran est en ces années troublées pour Albert Camus l’objet d’une halte, d’un arrêt, d’un pas de côté. Ainsi commence « La Halte d’Oran » de 1939 :

Il n’y a plus de déserts. Il n’y a plus d’îles. Le besoin pourtant s’en fait sentir. Pour comprendre le monde, il faut parfois se détourner ; pour mieux servir les hommes, les tenir un moment à distance. Mais où trouver la solitude nécessaire à la force, la longue respiration où l’esprit se rassemble et le courage se mesure ? Il reste les grandes villes. Simplement, il y faut encore des conditions.

Les villes que l’Europe nous offre sont trop pleines des rumeurs du passé. Une oreille exercée peut y percevoir des bruits d’ailes, une palpitation d’âmes. On y sent le vertige des siècles, des révolutions, de la gloire. On s’y souvient que l’Occident s’est forgé dans les clameurs. Cela ne fait pas assez de silence.[3]

Oran est une halte pour l’homme européen dont le cœur écarté explose des rumeurs du passé, des bruits d’ailes des villes, des palpitations d’âmes et d’un grand vertige où les siècles et les clameurs, pêle-mêle, s’y amoncèlent. Le diagnostic de Stig Dagerman se retrouve ici ; la forêt de Walden est perdue, semble-t-il définitivement, dans l’Europe d’Albert Camus. Le retour, si retour il y a, ne se fait donc pas dans l’insouciance vagabonde d’un amoureux du soleil ; mais avec le souci toujours présent de l’ailleurs, noirceur géographique où les déserts n’existent plus et qui se nomme l’Europe.

Topographie critique ; Oran est ici retrouvée à la lumière ombrée de la guerre et de la ruine. Albert Camus la décrira comme une cité sans souvenirs, sans histoire, en quelque sorte sans poids et trouvera dans ce vide quelque chose d’à la fois terrifiant et rassurant. A la ruine européenne, dont Camus peut déjà pressentir – à défaut de les sentir comme le fera Stig Dagerman moins de dix années plus tard – le poids, Oran répond par une minéralité fade ; architecture aérolithique où le désert se donne autant dans les façades que dans les horizons, la ville et le paysage sont indistinctement mêlés dans la pierre. La Première Guerre mondiale avait déjà laissé dans la mémoire jeune de l’écrivain quelque chose comme l’écho des ruines, sans doute, et cet écho lourd et fragile, intenable et enlevé, laisse dans la description des cailloux oranais, quelque chose d’étrangement effrayant :

On ne peut pas savoir ce qu’est la pierre sans venir à Oran. Dans cette ville poussiéreuse entre toutes, le caillou est roi. On l’aime tant que les commerçants l’exposent dans leurs vitrines pour maintenir des papiers, ou encore pour la seule montre. On en fait des tas le long des rues, sans doute pour le plaisir des yeux, puisque, un an après, le tas est toujours là. Ce qui, ailleurs, tire sa poésie du végétal, prend ici un visage de pierre. On a soigneusement recouvert de poussière la centaine d’arbres qu’on peut rencontrer dans la ville commerçante. Ce sont des végétaux pétrifiés qui laissent tomber de leurs branches une odeur âcre et poussiéreuse. À Alger, les cimetières arabes ont la douceur que l’on sait. À Oran, au-dessus du ravin Ras-el-Aïn, face à la mer cette fois, ce sont, plaqués contre le ciel bleu, des champs de cailloux crayeux et friables où le soleil allume d’aveuglants incendies. Au milieu de ces ossements de la terre, un géranium pourpre, de loin en loin, donne sa vie et son sang frais au paysage. La ville entière s’est figée dans une gangue pierreuse. Vue des Planteurs, l’épaisseur des falaises qui l’enserrent est telle que le paysage devient irréel à force d’être minéral. L’homme en est proscrit. Tant de beauté pesante semble venir d’un autre monde.[4]

Nous ne pouvons faire écrire à Camus ce qu’il n’avait sans doute pas en tête lorsqu’il posait sur le papier son stylo, nous ne pouvons faire de ce paysage l’image subliminal de frontière lointaine et tourmentée où les pierres étaient d’un autre règne ; pourtant, s’esquisse là, semble-t-il, une poétique particulière et troublante où le jeu du paysage et de ce qui s’y sème, où la scansion mélodique des pierres – « ossements de la terre » – et des fleurs – « sans frais » du paysage –, édifie un lieu de retrait d’où sourd, pourtant, de partout et en tout, quelque chose comme le souvenir évaporé de l’Europe et du sang à venir.

Ville créature, écrira plus loin Camus, où « rien ne sollicite l’esprit, où la laideur même est anonyme, où le passé est réduit à rien », où la mer laisse aux falaises le soin d’accroupir en elle la minéralité étale d’une ville et d’un désert rouge du même sang et de la même ferveur solaire ; le Minotaure est ici, lové dans le Dédale ombreux des lignes rythmées du désert, monstre larvé dans la pierre et qui laisse voir les rues d’Oran comme la face retournée des Florence, des Vienne, des Paris et des Berlin de l’Europe. Champ de ruine contre champs de ruines ; minéraux contre minéraux, ce sont deux types de sang qui se disputent, par-delà la mer, deux retraits, violents ou affadis, de l’Histoire et du temps. Entre un continent traversé d’éclats et de Révolutions et une ville égarée entre la pierre et l’eau, où la seule histoire semble être celle racontée par les poings déliés des boxeurs du dimanche, entre les masses totales s’esquissant vers le Rhin et les foules colorées et sans passé des avenues oranaises, c’est une question de posture et de retrait. Entre la tempête et le havre, l’écriture hésite et se laisse tenter par l’oubli.

Avant d’être une poétique de l’absurde, l’écriture d’Albert Camus se donne dans cet été d’Oran comme une poïétique du refuge et de l’île ; si son verbe fonde quelque chose ici, c’est bien la possibilité d’une fuite, ou plutôt d’une baie, d’un refuge et d’un port. « Pour être épargné, il faut dire « oui » au Minotaure »[5] écrit-il. Plus avant encore, il livre la sentence, ultime voix d’une cité cultivant l’oubli et l’ennui – forme certaine de ruine :

« N’être rien ! » Pendant des millénaires, ce grand cri a soulevé des millions d’hommes en révolte contre le désir et la douleur. Ses échos sont venus mourir jusqu’ici, à travers les siècles et les océans, sur la mer la plus vielle du monde. Ils rebondissent encore sourdement contre les falaises compactes d’Oran. Tout le monde, dans ce pays, suit sans le savoir, ce conseil. Bien entendu, c’est à peu près en vain. Le néant ne s’atteint pas plus que l’absolu. Mais puisque nous recevons, comme autant de grâces, les signes éternels que nous apportent les roses ou la souffrance humaine, ne rejetons pas non plus les rares invitations au sommeil que nous dispense la terre. Les unes ont autant de vérité que les autres.

Une sagesse immémorielle semble s’être ainsi laissé piéger par la pierre d’Oran et sa voix résonne et rebondit, comme un écho, sur les falaises brunes de la ville : « n’être rien ! ». Nous savons l’horreur qu’Albert Camus porte contre le nihilisme[6] ; ce « rien » n’en est d’ailleurs pas la marque. Ce « rien », c’est encore une fois un refuge, une instance critique, un moment d’égarement et d’oubli, un fil d’Ariane bon à suivre, comme une invitation trop rare, que le voyageur ne doit pas prendre à la légère, ne doit pas négliger. Oran est une stance ; un arrêt. En cela, d’ailleurs, elle est une poétique ; c’est-à-dire un moment de « faire » particulier se confondant avec l’immobilité de la pierre.

Que peut nous dire l’été d’Oran sur l’absurde ? Que peut-il nous apprendre sur l’Europe et ses guerres ? Rien, sans doute. Oran est donnée comme un éclat impossible de soleil enfermé dans sa gangue, quelque chose goûtant plus à l’hors du temps qu’à l’attente et qui permet, finalement, de faire un pas de côté. Qu’est-ce que l’absurde ? Nous ne pouvons savoir si Camus y pensait déjà lorsqu’il contemplait en 1939 Oran et son ennui. Quelque chose y est présent, malgré tout, dans ses pages sur la cité sans mémoire. L’idée que le monde est sans raison, qu’il n’a pas de sens, qu’il se pose ; à la manière de la mer, brutalement. Pourtant, et c’est là que quelque chose se donnera plus tard comme une libération, une forme de révolte déjà creusée si loin qu’elle est indistincte, Oran est une absurdité sans amertume. La ville n’a pas de sens ; c’est ce qui en fait, dans le verbe de l’écrivain, une des « milles capitales » qu’il faut avoir croisé. Parce que les champs de ruines n’appellent rien d’autre que d’autres champs de ruines ; Oran permet d’échapper à la pierre par la pierre. Parce que le non-sens du sang n’appelle que la violence en retour ; Oran ouvre l’histoire banalement sportive d’une boxe dominicale et heureuse. L’été oranais répond, quelque part, quelque chose, et par-delà la rupture que sont les totalitarismes et les exterminations de la Seconde guerre, à l’automne de l’Allemagne, et ce qu’il dit n’est rien d’autre que cette sentence : « n’être rien », pensée autrement.

Il y a des jours où j’attendais de rencontrer, dans les rues d’Oran, Descartes ou César Borgia. Cela n’est pas arrivé. Mais un autre sera peut-être plus heureux. Une grande action, une grande œuvre, la méditation virile demandaient autrefois la solitude des sables ou du couvent. On y menait des veillées d’armes de l’esprit. Où les célébrerait-on mieux maintenant que dans le vide d’une grande ville installée pour longtemps dans la beauté sans esprit ?[7]


[1] « Lors donc que tu auras tué chez toi les prétendants, / par la ruse ou la force, à la pointe du glaive, / tu devras repartir en emportant ta bonne rame, / jusqu’à ce que tu aies retrouvé ceux qui ignorent / la mer, et qui ne mêlent pas de sel aux aliments ; / ils ne connaissent pas les navires fardés de rouge, / ni les rames qui sont les ailes des navires. / Et voici, pour t’y retrouver, un signe clair : / lorsque quelqu’un, croisant ta route, croira voir / sur ton illustre épaule une pelle à vanner, / alors, plantant ta bonne rame dans la terre, / offre un beau sacrifice au seigneur Poséidon : / bélier, taureau, verrat capable de couvrir les truies ; / puis retourne / chez toi, offre les saintes hécatombes / à tous les Immortels qui possèdent le ciel immense / dans l’ordre rituel, et la mort viendra te chercher / hors de la mer, une très douce mort qui t’abattra / affaibli par l’âge opulent ; le peuple autour de toi / sera heureux. Je t’ai parlé selon la vérité. » Iliade, chant XI

[2] Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002

[3] L’été, Albert Camus, Folio, 2006, p. 13

[4] Ibid, p. 24 / 25

[5] Ibid, p. 48

[6] Voir à ce sujet le Mythe de Sisyphe et l’Homme révolté.

[7] Ibid, p. 49

Cet article, publié dans Article, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s