Contribution Hector Nade – Palabre dialectique #1

« J’ai disserté, creusé des mots, trouvé des rimes, des pages noires jonchent autour de moi toutes pièces, j’ai usé l’encre, j’ai signifié, j’ai conceptualisé, j’ai rationalisé et poétisé, j’ai cru comprendre quelque chose, j’ai cru écrire quelque chose, j’ai cru saisir l’adverbe, le verbe, l’article, j’ai composé et décomposé des morceaux de récit, j’ai posé des histoires sur des milliers de pages, j’ai effacé, construit, détruit, pensé, délavé des millions d’idiomes, les uns après les autres, j’ai fait de mon homélie l’horizon de chacun de mes jours, j’ai dit, j’ai affirmé et infirmé, j’ai signalé, témoigné, narré, j’ai plu et j’ai colporté des messages, j’ai fait de ma main un symptôme, de mes yeux un guide, j’ai décrit et cessé d’écrire, pour recommencer : quand finirais-je mon bavardage incessant et quand ferais-je de mes lignes autre chose qu’une énorme fosse ? Est-il un génocide plus furieux que le mien ; peut-on tuer plus qu’en brûlant les avortons de mondes qui se dressent dans mes phrases ? Je pense que je suis en train de mourir à force de tout écrire : est-ce qu’on peut croire à quelque chose de plus grand qu’à ce sentiment funeste de ne réussir à rien faire avec la langue qui est la nôtre ? Combien me faudra-t-il d’échec pour me résoudre au silence ? Ma parole éteint tout ce qu’elle touche, elle massacre à tour de langue le monde entier. Combien me faudra-t-il d’erreurs pour que je cesse d’imaginer quelque chose d’inscriptible sur une page ? Mon langage est menteur : ma palabre tombe sans arrêt sur son propre vide ; j’exprime sans arrêt mon incapacité, mon impossibilité, ma défaillance, mon défaut, mon manquement ; tout effort d’écrire est vécu comme une condamnation ; toute tentative est un écorchement ; toute poésie est une insulte à ce qui m’entoure, un chaos monstrueux, immense et irréductible, dans l’étrangeté des objets qui me heurtent ; est-il autre chose à dire que cela ? Combien de fois dois-je sentir mon verbe tomber pour avoir à l’esprit l’idée que je ne pourrais jamais rien écrire ? Exprime ! Exprime ! Exprime ! Supprime encore une fois ; clos cette ligne qui n’en finit pas ; choisi l’arme qui tuera l’histoire que tu contes ; dialectise ta palabre par le véritable silence. J’aimerais pouvoir joindre ma parole à ce silence. Aphone : tout resterait à vivre, à éprouver, à sentir contre soi et autour, tout serait à condenser ailleurs que dans cette  vertigineuse impossibilité d’écrire, impossibilité d’écrire quelque chose. Mais, je dialogue encore, je me parle sans arrêt ; c’est une incroyable et insoutenable machine à faire des phrases qui me conduit irrémédiablement aux heures où je peux être seul pour défaillir et sentir autour de moi tout devenir gris d’encre. »

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