La mort d’Albanide IV – Prologue

Il n’avait fait aucun bruit.

Au milieu de ses draps pourpres, c’était à peine si l’on avait entendu le bruit sourd qu’avaient émis ses cervicales en rompant. Il semblait dormir  paisiblement, la tête légèrement vrillée, un sourire aux lèvres. Le silence était presque complet dans la chambre marbrée : il n’y avait que le régulier cliquètement d’une horloge à pression pour venir troubler l’aphonie générale. Dehors, la pluie secouait sans bruit les ombres et de la fenêtre l’on apercevait, loin en contre-bas, Thrance, étale et lumineuse, saupoudrée d’éclats phosphorés. Aldris était seul maintenant. Lui, fils de l’Empereur, était seul avec le cadavre de son père posé sur le grand lit. C’était une sorte de rêve que d’être maintenant orphelin. Il y avait pour lui quelque chose de profondément bouleversant dans cette pièce absentée du monde ; la chaleur diffuse du corps assassiné de son père rayonnait encore doucement des draps pourpres et contrastait avec la fraicheur discrète du palais à cette heure.

Cela avait été plus facile qu’il ne l’aurait cru : ce n’était finalement qu’une étreinte que de tuer. Il fallait penser à ses mains et laisser faire le reste ; deux sursauts de rage entre les poings creusés, deux éclats de lumière dans les orbites closes, et puis plus rien. Albanide IV, Empereur d’Elgaranad, était mort doucement entre les mains du fils. Aldris était seul maintenant. Il goutait au vertige de l’absence du père. Il savourait l’étrangeté de n’être plus tout à fait un fils et d’avoir entre les mains, pour quelques instants encore, le pouvoir de déchirer le monde. Sa respiration était lente et reposé : il songea qu’il n’avait jamais été aussi calme. Les lieux lui étaient subitement familiers : les dorures des arcades de pierre soutenant le plafond, les lourdes étoffes d’Eleïsdin, les fresques chamarrées d’ombres et de lumières, tout lui était proche et intime.

Parcourir la pièce, frôler les objets et les meubles, sentir l’odeur du vide et le froid s’insinuant par les murs, les fenêtres. Aldris marchait lentement au milieu des souvenirs du père et dressait la géographie feutrée des mémoires de l’Empereur. Des cartes affichées sur les murs témoignaient de la taille de l’Empire, des bibelots exotiques parlaient des conquêtes passées dans les terres éloignées de Thrance, tout semblait porter crédit au mythe d’Albenide IV, plus grand conquérant de l’histoire d’Elgaranad. Aucun visage humain dans cet amoncellement de trophées : juste l’insistance des victoires et du pouvoir accumulé par un homme, juste l’évocation d’un royaume sans limite parcouru de feux et de ruines blanches. Aldris pensa que la mort de son père était un juste retour de cendre, qu’il fallait s’y attendre, qu’il n’y avait là qu’une forme de justice anonyme dont il n’avait été que le bras. Le fait que son père ait été son père ne changeait rien au problème ; il était le seul à pouvoir approcher l’Empereur sans avoir autour de lui une cohorte de la milice impériale et était donc le seul à pouvoir rétablir l’équilibre en brisant le cou délicieusement sombre du vieil homme.

Il ouvrit la fenêtre et une bourrasque de pluie et de vent mélangés vint s’engouffrer dans la pièce. Dehors, c’était le froid mordant de l’automne ; la nuit sans lune était secouée de gouttes de pluie furieuse et du haut de la plus haute tour du Palais des Six, le visage d’Aldris se dessinait à peine dans les liquides grumeleux de la tempête nocturne. En bas, très loin, Thrance luminait. Une large baie luminescente traversait la ville et, autour de cette cicatrice lumineuse, s’épandait ici ou là des foyers grésillant de torches presque éteintes. Plus loin encore, fuyant vers l’horizon invisible et montagneux, l’on apercevait des fluorescences fragiles, perdues dans la noirceur globale du paysage, gites égarées dans ce qui devait être la forêt de Méleïvine.

Plus que le territoire lumineux de la capital, ce qu’Aldris contemplait à la fenêtre de la chambre du père mort, c’était l’annonce d’une ruine annoncée. Demain, lorsque la nouvelle du décès de l’Empereur Albanide IV d’Elgaranad et de son fils Aldris, Prince d’Abrumie, se sera répandu, Thrance sera vacillante. La mort du dirigeant et de son héritier portera un coup d’une terrible rudesse sur l’Empire et, de proche en proche, les Royaumes d’Estis, la Principauté d’Argondy, les Duchés des Combes, se révolteront. Des armées se lèveront d’entre les forêts et les monts d’Elgaranad. Les provinces s’agiteront de nouveaux. La ferveur des armes sera d’autant plus grande que le joug de l’Empire était fort et des régions entières s’embraseront. Thrance vivra un temps, absentée du reste et lointaine encore. Mais, bientôt, dans les troubles des guerres, elle chutera elle aussi du souffle des conflits. Le Palais des Six croulera sous les armes des voisins vengeurs et l’or des plafonds, les ambres et les rubis des fresques d’orfèvre, seront fondus pour nourrir la soif des armes et du sang.

En se juchant sur le bord de la fenêtre, Aldris sentit contre lui, une nouvelle fois, la caresse amère de la mort et, dans le vent de l’automne, sauta

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