Lettre d’avant septembre – Hervé Hément

« A,

Répétées, les ruines lancent sur le ciel d’absurdes pointes de guerre.

La ville, hier, fut frappée en plein effondrement ; de graves visages de terre bleuissaient dans la nuit, ouvraient dans les artères le blanc de feux d’aigreurs. Je suis resté lointain, accroché à ma cave. Une lumière hâve était mon amoureuse et vacillait, périodiquement, sous les bombes. J’exècre, mon amour, cette guerre tristement posée sur moi. Je m’y maudis, je m’y hais, je suis furieusement las d’attendre la mort. On n’y voit rien ici : le temps est pendu aux volets des fenêtres, il a le visage blessé, il est mort ; c’est une espèce de tombe où nous étouffons lentement. Le soleil plombe en rythme les quartiers de la ville et s’affaisse, chaque jour, derrière les hautes pierres dressés du décor. Le jour m’accompagne, fade, sans effort, passe en glissant le long de mes doigts nus, dessine insidieusement l’anatomie des ombres sur mes murs, vendu à l’astre qui s’endort. Puis reprennent les combats ; d’ici je n’entends rien d’autre que l’étouffement du sang dans les gorges hurlantes. La nuit étale ses rigoles joueuses entre le béton gris. Cela glougloute singulièrement et tâche de rouge les rues. Pendant ce temps, l’obscurité signe dans mon sommeil de blême espace d’oubli ; je dors étrangement, tombé d’un coup sur ma couche, sans retour, sans retouche, sans réveil avant le lendemain. Je ne garde des nuits qu’un souvenir éloigné ; une impression grêlée de cauchemars et de rêves. Des béances de vie quotidiennement me reviennent ; je me souviens de cris que j’avais oublié, me remémore la mort d’inconnu étranger. C’est étrange cette manière d’exister à rebours. De suivre, un pas de côté, la ville qui s’effondre. Je suis seul ici. Je suis seul. Et cette pièce m’assassine plus surement que le reste. Je ne sens rien d’autre que la cendre où je m’enterre. J’attends patiemment que l’espace me manque, que mon corps s’absente loin des murs et du reste.

Demain, peut-être, je partirais. J’imagine que dehors le monde bouge autrement. Demain, sans doute, je partirais d’ici. Je laisserai aux ruines le soin de couvrir mon départ de grisailles uniformes. J’essaierais de courir avec les autres, de me faire prendre au jeu. J’entendrais les murmures, ailleurs, de l’autre côté. J’entendrais le halètement sourd des morts qui s’efforcent de vivre, encore, au-dessus des vivants. Deux avions passeront, mon amour, et colporteront avec eux l’angoisse comme une longue trainée. Et je laisserai derrière moi ton image. Je laisserai contre moi ton nom en pierre rude et froide. Le vent tournera la nuit, déposera sur les rebords de nos fosses de l’eau qui ruissellera et viendra lécher les visages de ceux qui dorment encore.

Je sais que je vais mourir avant que septembre ne vienne. Je sais que je vais mourir avant que la semaine passe. Je sais que je vais mourir et l’heure s’étale et passe. Demain je partirais, mon amour,  et mort, enfin, je ne serai plus las. »

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