Lettre de décembre – Hervé Hément

Kandinsky

« Déchirer ; croire que ce vent est autre chose que la répétition de ma lourdeur et de mon incapacité à fuir vers l’arrière, creuser dans le mur la place délavée laissée par le calendrier et dans la faille laisser sa main parcourir les anfractuosités des briques, caresser la mousse tendre du temps, pétrir et arracher les visages qui se sont déformés. Là ; alors que se ruine partout toute ce qu’il nous reste d’espoir, alors que le matin se répète encore et encore en nous révélant toujours sous le même jour ce que nous avons perdu, là est quelque chose comme un temple, une pièce, un grand vide torturé dans le mur et ouvert dans le gouffre creusé par mes doigts, là est un souvenir sur lequel rien, ni le vent ni la lumière, ni le matin ni l’absence, rien finalement n’a de prise et là, parce que je me souviens qu’elle posait ici sa main ; même si ici s’étale sur des milliers de lieux, là alors, quelque chose comme une consolation fait éclater ma poitrine et me laisse avec elle lointaine dans la nuit. Bientôt, dirions-nous, un au-delà des ruines se donnera à nous, et bientôt, au bout du compte, pourrons-nous laisser tomber l’amertume ; la pluie rôde en lamelle de lumière crue et fait craquer les os sculptés de la pierre, et avec elle et ce sont, lancinant, douloureux, avec elle c’est moi qui me souviens que je n’existe pas que dans le vent et qu’il est possible d’inspirer un air de lune froide sans mourir. Là, alors, là, vois mon amour comme les cadavres sont heureux et comme tous ces morts autour, suspendus à leurs fils de sel, à leurs jaunisses, blêmes devant l’éternité, comme ils sont tous comme des ressuscités.

Je porte avec moi les corps que j’ai traversé. Il faut imaginer la nuit autrement grise, portée autrement par le vent, autrement par les cris, autrement par l’espace ignoble qui m’espace des autres, de toi, autrement qu’avec les piles écrasées des façades des villes, autrement avec l’horreur du sang en gouttière dans la terre, autrement que l’odeur sucrée du soleil, que l’amertume gelée des matins de décembre dans la glaise sombre, il faut imaginer la nuit et dresser autour de soi des mots qui détourneront l’abjection de nos meurtres. Est-ce que je suis autre chose que l’éclatement des autres ? Et l’étoilement d’argent liquide du ciel d’hivers embrasse les bords de ma tranchée de terre ; je vois partout courir les points blanc, jaune, grisée dans le soir sans teint, mon œil est lancé dans la nuit d’hivers et j’y vois l’échappée de ma tranchée brûlée par l’azote bleu du ciel. Fuir. Fuir. Fuir : impossible. Je glisse sur les bords de la terre mouillée du sang des traitres. Je glisse sur les bords humides des larmes de ceux que je ne connais pas. Est-ce que je suis autre chose que mon meurtre ? J’imagine souvent que je ne suis plus comme toi ; que je suis devenu loin, que je me sépare, que je me lacère de tout ce qui est mien. La balle décharge avec elle sa poudre et j’aspire entièrement la guerre. Je pense que tu dois être loin ; Paris ou Alimglanzt ou Sorinide ou Jilgarden. Je pense que tu dois être loin, mon amour, mon amour que je fuis dans mes guerres, dans mes meurtres, dans mon ciel où même l’étoile dit l’argent du fusil. Là, contre les bords tombés des tranchées de mon champ ; je vois le ciel liquide suspendre l’heure qui passe. Demain encore des balles tirées au-dessus de l’épaule. Mais, là, contre les bords tombées de la terre ; je saisi et je bois un souvenir de toi, mon amour. »

Hervé Hément, Lettre de Décembre.

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