Carnet #1 – Hervé Hément

« Voile incréé des étoiles prochaines, gaze déchirée où partout tu me laisses, là, dans les terres où rien jamais d’autre que moi se dresse, il n’est rien d’autre que toi. Partout, les machines mortes d’hier, enterrées presque dans les terres rouges, finissaient le silence par une touche de poudre. Partout, le temps n’existait qu’au soir des grandes envolées des zébras lointain du fer métallique. J’avance aujourd’hui dans une ville, anonyme et commune, qui pourrait être la tienne, où pourrait être toi, brûlée et absente. Entre les murs à peine éraflés par la poudre, des gens nous regardent et se haïssent par nous. Dans les rues, des fosses communes ouvertes, comme des combes profondes au milieu des routes, laissent échapper des filets d’encre rouge et bleu. Sous la nuit tombante, la lumière amollie du jour rend, à la vue des ombres hostiles, toute la cruauté étrange d’un haut et large miroir de ce que nous sommes nous-même. Et toi, es-tu là ? Lointain vibre le cor et le cuivre rayé d’un capitaine. Lointain, tonnent les marécages où flottent des coquilles grises et pleines. Pourtant, d’un pas chacun pourrait fuir et cueillir dans les pavés l’appui de la liberté. Mais, qu’est-ce maintenant que la liberté sinon une voie perdue en même temps que celle de notre innocence. Loin de la pudeur des cités véritables, il n’y a que la sombre face du monde et nous même, emportés dans la guerre, emportés ensemble dans le meurtre, nous sommes aussi sombrement défigurés que les façades des villes qui croisent notre route. Qu’est-ce ici que ma liberté ? Ce pavé est mort, tout autant que moi et j’ai acquis avec le temps la certitude que cette route ne mène nulle part ailleurs qu’à moi, seul et rouge, comme le ciel sans étoile qui nous sert de guide. Tout est seul, Agathe. Seul comme une pierre éloignée d’une autre. Je cherche le hasard dans les rues. Toi, étroit hasard, je te cherche. Je suis seul comme la pierre l’est surement. Je suis le pavé et je ne songe pas à m’appuyer sur moi pour cueillir une liberté qui n’existe plus maintenant. Mais, plein de l’espoir insensé de celui qui n’attend plus rien, je cherche dans les brumes orageuses du feux d’en face, ton regard, ton odeur, ton passage et ton geste. Agathe souvent fut murmurée dans les fosses alors même que tout, en elle, n’était plus qu’une immense et pénétrante aphonie. Agathe… Nous, ailleurs, ici, sans vie, irrémédiablement retournés en quête, une étrange impression de vide au corps, nous attendons tous la révolte des pierres. Moi, alors que le soleil tombe et qu’un jour d’hivers s’annonce encore, je t’attends. Et je reste éternellement et au delà de mon âme, entièrement à toi. »

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