Epidémie #1

Souviens-toi de l’homme qui ne bougeait pas. Il y avait la ville, écrasée de plomb et de lumière, étouffée de bacilles et de miasmes et il était là, sur la place, à côté de la fontaine. Aucune eau ne coulait alors et le bassin était plein d’une poussière noire et phosphorée. Souviens-toi, il était immobile et il semblait regarder les fenêtres des maisons, des immeubles et tournait lentement sur lui-même. C’était comme s’il cherchait quelque chose. C’était comme s’il avait longtemps attendu et que rien n’était venu et que rien (on pouvait voir cela à ses yeux) jamais ne viendrait. Il y avait des monticules sur la place. Des corps démantibulés, ensembles impossible de bras, de jambes, de bouches ouvertes et sanglantes d’où jaillissait une purée noire. Les tas étaient hauts et parfois écroulés comme une large vomissure grise de faces. Souviens-toi de l’homme et souviens-toi de ce silence intenable, énorme, monstrueux. Il couronnait la ville morte d’une immense chape de métal blanc. Il n’y avait plus rien, plus de souffle, plus de vent, plus de cloches au lointain pour venir réveiller les vivants. Parce que de vivants, il n’y en avait plus. Même les colporteurs qui, au début de l’épidémie, arpentaient les quartiers et juchaient sur leur charrettes les cadavres, même ces spectres, ces hommes déchus, même eux étaient mort, même eux n’étaient plus. Lui, ne cillait pas. Souviens-toi. Il avait l’air serein. Il semblait avoir accepté une condamnation qui était pourtant plus grande que lui, plus grande que nous, plus grande même que cette humanité défaite et croulante de fenêtre en fenêtre, de ruelles en ruelles, de places en places. Tu avais sur les portes des immeubles de la place des croix blanche. Signes éculées d’une épidémie venue trop vite pour être contenue. Lorsqu’on les avait peintes, l’on savait déjà que cela ne servirait à rien ; mais c’était encore le temps du mythe, le temps du mensonge, le temps de l’espoir ou du moins le temps de quelque chose se rapprochant de la vie. Souviens-toi, nous étions alors face à lui, caché derrière notre unique lucarne, emprisonné par les ombres de notre séjour et nous cherchions, nous aussi, quelque chose témoignant pour la ville. Nous n’attendions plus alors que notre propre mort, mais un désir incompréhensible nous avait poussé à tordre notre cou jusqu’à cette ouverture. Les barricades futiles que nous avions placardées pour nous prémunir de la maladie (comme si le bois, comme si la matière pouvait prévenir quelque chose) ne laissaient passer qu’un filet de lumière et nous n’avions qu’un angle de vue très limité. Et il était là, souviens-toi, immobile présence, étrange apparition dont nous ne pouvions détacher le regard. Souviens-toi comme il ne bougeait pas, comme il semblait sur de respirer encore alors que nous tous nous doutions du fait même de pouvoir penser. Le jour passait, la nuit tombait, la chaleur restait soutenue mais l’on croyait à quelques fraicheurs venues des étoiles et lui, imperturbable, figé, lui restait à côté de la fontaine et ne bougeait pas. Nous ne voulions pas dormir. Nous ne nous pouvions pas dormir. On regardait tout notre soûl, dirigeant entièrement notre vie sur cet homme merveilleux. Notre incrédulité s’était muée en un respect profond et ce respect lui-même avait laissé place à la dévotion. Nous ne voulions pas dormir. Nous ne pouvions pas dormir. Nous ne devions pas dormir.

Et le lendemain, lorsque l’œilleton de notre barricade fusa de lumière, et que nous nous sommes réveillé, le lendemain il n’était plus. Il n’y avait, à sa place, plus rien. Juste un paquet de vêtements enroulés. Immobiles. Souviens-toi, comme il ne bougeait pas. Souviens-toi comme il ne bougeait plus.

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