Vague #1

Ombre« Mon nom est Pierre Kirilinov et je sais que je n’existe pas.

Nous somme le 30 janvier 1896 et j’ai eu ce soir la confirmation d’une intuition que je portais avec moi depuis trop longtemps. S’il me faut écrire maintenant c’est moins pour donner à des regards étrangers le spectacle de ma ruine, que pour noter pas à pas le fil d’une déchéance dont je mesure juste maintenant l’étendue. La souveraine certitude qui creuse dans mon ventre un énorme trou et qui m’empêchera dorénavant d’écrire « je » sans trembler, suppose le papier et la main pour être circonscrite. Je ne sais que trop, maintenant que la chose est annoncée, que rien ne peut suppléer à la vérité de ma première formule et que tout ce que je pourrais écrire à présent ne sera qu’un recours au silence. Le désir qui me guide à écrire ici quelque chose ne peut se comprendre que comme une tentative de fuite et d’oubli. Mais, la mémoire est au moins aussi  insoumise que la certitude et je ne pourrais longtemps faire semblant de parler, de dire quelque chose, d’agiter du sens, alors qu’à ma place il n’y a plus qu’une énorme plaie d’ombre et une bouche bientôt close à jamais. Il me faut en effet admettre que cette note ne pourra être que la dernière et qu’elle brûlera en même temps que mon nom et que ma personne. J’engage ici et maintenant une poursuite absurde contre le temps et la nuit, et les pages noircies deviendront, à mesure qu’elles s’égrèneront, la trace abjecte et ridicule d’une débâcle. Je suis Pierre Kirilinov et, si je n’existe pas, j’espère encore lutter un peu contre ma propre dissolution. Pour ne pas disparaître et parce que je sais qu’une fois cette nuit passée il ne me restera qu’à sortir et qu’à prendre l’eau, je conduis sur une masse de feuille blanche mon propre procès et fait l’inventaire insensé  des objets de mon crime. Il faut donc croire que même les spectres en devenir, les presque-fantômes, aspirent à une forme de reconnaissance qui, si elle ne pourra jamais leur donner une véritable densité, servira malgré tout un conte, une fable qu’ils pourront à eux-mêmes se narrer. Mais, comment pourrais-je me raconter à moi-même une histoire alors que l’élément central de cette histoire est une disparition ? Il me reste si peu de place encore et si peu de force pour maintenir, pour la page même, cet espèce de personnage qui se nomme « Pierre Kirilinov » et qui dit qu’il n’existe pas, que je doute pouvoir longtemps conduire son histoire et vous dire ce qui le pousse aujourd’hui, le 30 janvier 1896, à écrire une note qui bientôt brûlera.

Si mon récit confine forcément à l’échec et si je sais que ma volonté de trouver à tout ceci un début est une aberration, il me semble toutefois que c’est octobre qui brûle avec moi. Octobre et ce jour étrange où quelque chose changea, sans qu’il me soit possible de dire exactement quoi.

Je marchais sur le bord de l’Elbe, comme il m’arrivait souvent de le faire en cette saison, et je goutais à l’ambigu délice de la solitude. Le mois allait vers sa fin et il y avait au milieu du fleuve, coincé dans la glace, une barge d’où s’exhalaient des vapeurs qui disparaissaient sitôt envolées. Il faisait froid et Glandzt entière était prise dans des coques de glaces. Les clochers et les coupoles traçaient, au milieu des toits, des arcades blanches, et rayonnaient, comme toujours, dans le ciel blanc. Et j’étais là, et il y avait ces volutes de fumées échappées des cheminées du bateau ; elles formaient des paquets, dérivaient vers les façades des immeubles des quais et devenaient invisibles. J’étais là et quelque chose avait changé. L’impression était discrète, subtile, vagabonde, mais c’était comme si la nuit n’avait pas quittée la ville et que ce tout était encore accroché à la torpeur de l’aube. Il y avait mes pas qui crissaient sur la neige glacée et, de loin en loin, les remous assourdis de la ville éveillée. Pourtant, ce jour d’octobre était différent et j’étais lentement gagné par un flottement, une lenteur, une étrangeté. Je regardais cette coquille calée dans sa glace et je voyais quelques silhouettes s’activant sur le pont, et, en même temps que j’avais ce spectacle devant mes yeux, c’était comme si je sentais sous moi le monde glisser et tomber mollement. Les lignes se faisaient imprécises, les arrêtes des choses s’approchaient du mirage ou de l’illusion et un sentiment grandissait, monstrueux, et étouffait ma poitrine. Cela se répandait sur la ville, contaminait la campagne, gagnait irrésistiblement le pays entier. Cela s’accrochait aux branches des arbres nus qui encadraient le fleuve, ça déplaçait les visages des passants jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans un brouillard imprécis et tout était voilé, impossiblement caché de moi pour je ne sais quelle raison. Je voulais rentrer chez moi. Ainsi déformés, les quais me faisaient peur. Ils n’étaient pas hostiles, ils ne me voulaient aucun mal, mais ils avaient une allure telle qu’il m’était impossible de les regarder ou même d’y poser mon pied. Tout était fade, arraché de couleurs de sons : c’était comme si le paysage avait perdu tout ce qui lui donnait son poids et j’avais l’impression de pouvoir tout briser juste avec le souffle de vapeur que je crachais de ma bouche. En revenant sur le boulevard, je croisai des visages, des passants, encore et encore. La tâche de vague était maintenant bien présente et ces regards, dont je ne pouvais que soupçonner la présence tellement ils étaient éteints par la nouvelle lumière des choses, m’horrifiaient terriblement. Je commençais à courir presque au milieu des rues, tâtonnant dans ma brume pour retrouver le chemin de mon appartement. Une fois arrivée chez moi, une fois la porte fermée, une fois les volets clos, je me couchai en espérant que la nuit emporterait avec elle ce qu’elle avait amené, la veille, dans mes yeux. Le lendemain et les jours qui suivirent jusqu’à aujourd’hui furent semblables à ce jour d’octobre où les choses avaient décidées de changer.

Je crois maintenant qu’elles ont toujours été ainsi. J’avais simplement réussi à maintenir quelque chose sur elles et à dresser, en lieu et place des brumes, de beaux décors bien nets et précis. Cette idée ne me rassure en rien, parce qu’elle surajoute à l’angoisse l’absurde. Rien ne peut justifier qu’un jour d’octobre tout changea. C’était un jour comme les autres, il avait simplement décidé d’écrire, quelques mois avant moi : « je suis le 22e jour d’octobre 1895 et je sais que je n’existe pas ».

Et je me retrouve maintenant à devoir tout écrire, si je ne veux succomber à mon propre piège. Octobre est passé et je continue à vivre dans ce trouble. La certitude qui est mienne maintenant ne peut être ramenée simplement à une lente déchéance et s’il ne fait aucun doute que mon état, ou que l’état du monde, a été le moteur des hiatus, des arrêts, des erreurs que j’ai faite par la suite, je ne peux non plus nier que ce qui me pousse maintenant à écrire c’est la nécessité d’un aveu. Si je suis condamné, c’est autant par les brumes de la ville froide, que par le crime que j’ai commis et qui me poursuis. Faire mon procès, comptabiliser les actes qui peuvent aujourd’hui justifier qu’un homme écrit qu’il n’existe pas, implique que je détaille le cœur de mon échec et de ma tromperie et que je décrive, encore et encore, les traits distendus et brumeux du visage de l’homme que j’ai assassiné

[…]

Vague #2

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