Fragment #2

(…) Alimgourz bleuissait à une certaine heure du jour ; entre midi et une heure. Son visage d’ocre-sang était mangé par le ciel et la peur l’habitait. Tout y était net, tout y était seul, tout nous écrasait infiniment sous la clarté rugueuse. L’Illizare sonnait midi et il n’était plus rien pour échapper au piège d’un ciel sans objet. Il y avait parfois le désert pour jeter sur le nu du soleil de la poudre de pierre blanche qui troublait un instant l’angoisse et faisait mentir le monde. La ville s’assassinait dans une brume onctueuse de lumière ; elle se salissait à l’épreuve du bleu étroit de la bande du ciel, elle soufflait sur l’horizon un horizon rouge et grand. À cette heure, de rares silhouettes écharpées de gris glissaient brutalement dans les rues. Les persiennes espagnoles crissaient aux sables d’or. Les voix chuchotées des murs tombaient sur l’espace du sol, amorties par les poussières déposées par le vent. Les ombres n’existaient plus et nous étions nos ombres. À cette heure, Alimgourz était sans mémoire, sans passé, sans désert et sans heurts, juste posé maladroitement sur elle-même : comme une énorme vasque d’hommes à l’eau usée par le temps. (…)

(…) Derrière moi Drezviÿef. La place blanche meurt sans mes pas de froid. L’avenue rouge signent dans le ciel mon nom et le vôtres accroché. Les façades entières se creusent de vos lèvres glacées. Derrière moi Drezviÿef et ses hautes futaies de pierres. Il est tard maintenant et le clapot du train signe ma défaite. La place blanche meurt, sans moi maintenant. C’est comme l’exil ou quelque chose de proche. Comme le temps posé quelque part dans un coin ; suspend de l’histoire, suspend des jours encore à mon retour prochain. Derrière moi Drezviÿef et ses quais appleurées par les saules. Je me vois meurtrir la lumière de ma ville étrange ; j’attends, en balançant, mon retour sur la place blanche. Les venelles de la ville courent le long des rails. Les élans répétés du train taillent dans les montagnes de pierre des espaces d’ombres. (…)

(…) Marche donc, me disait-il, et n’attend pas qu’elle revienne. Surtout n’attend rien de demain ni du jour suivant : marche, simplement, et avance au milieu de ta route sans te soucier de rien. Pose une pierre blanche et incruste dans son cœur ton ennui, ton amour, ton espoir et marche. Écoute l’étrangeté du silence, éprouve avec toi l’impossible retour au vent, fait de l’éloignement de la nuit ton refuge secret, et surtout, ne parle à personne de ce que tu vois, car ainsi, le monde qui est tient ne pourra mourir d’avoir été trop écrit et raconté. Marche. Marche et ne t’arrête pas. (…)

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