Insomnie #3

P1010478Marche. Laisse tomber le temps. Morcelle de tes pas l’étrangeté des heures. Le moment vient où il faudra rendre le sommeil possible : pour l’instant, tu te débats dans une veille éclatée. Marche. Continue l’exécution des ombres. Je sais combien les murs te cerclent, combien leurs fantasmes d’images et de pierres te pèsent, combien tout cela te coute. Bâtir quelque chose. La vie se délie lentement dans l’eau éblouie de lumière. Tu ne comptes plus déjà les visages que tu croises. Ils sont devenus des masques où tu te reconnais. Tu ne les distingue plus de toi et tu as en horreur cette humanité infiniment renouvelée. C’est toi que tu déteste. C’est toi que tu abhorres. C’est dans les voix qui bruissent, dans les sons de ta pièce, c’est dans tout cela que tu te hais. Marche. Soutiens le regard du ciel. Consume ta colère dans l’indifférence. Je connais l’amertume de l’esseulement des foules ; elle m’est familière et intime. Je sais la pesanteur des corps. Je sens leurs absurdités. Elles sont là. Elle est là, posée dans les regards qui se jettent aux images comme on se jette en terre. Marche. Laisse à l’oubli le soin de peindre ta mémoire. Il n’est rien pour venir te sauver de ton pas. Cette ronde est tienne, jusqu’à ta mort, jusqu’à ton souffle, jusqu’aux moindres susurrements de ta respiration. Marche. La bouche close, fais silence. Parle pour ne rien dire et ne pense pas. Imagine peu ; ne va surtout pas plus loin que le prochain pas. Il faut que tu brides tes sens, que tu ne sentes rien. Il faut que l’horizon s’absente irrémédiablement et que ce qu’il y a de beau ne te dise plus rien. Il faut croire aux spectres, aux fantômes, aux erreurs, aux mirages. Je sais que quelque chose se dresse entre toi et le monde. Je sens le fantôme qui pose sur toi sa cendre. L’inconsistance irrigue tes gestes. Ils sont lourds et froids. Marche. Savoure le plaisir de ne plus vivre. Existe monstrueusement dans chacun de tes pas. Je connais ce sentiment d’incroyable tristesse. Je connais l’abominable perdition du mot. Fuis. N’attend rien de la rivière et n’attend rien des rives. La beauté anonyme encore plus les visages qui t’inondent. Elle aplanit les yeux de ceux que tu ne regardes plus. Je sais que le soir est ton attente, ton secours. Il faut faire que la nuit se calme. Tu vois venir du sol des tâches d’obscurités. Elles habitent la cour et les coursives vides. Elles ternissent et usent les muscles et les souffles. Marche. Continue tes traces furieuses sur les dalles blanches et rouges. Abîme ton nom, imperturbablement. La nuit tombe. Il est noir, partout, de poussière de feu. Ta gorge s’étend, s’écorche dans une expiration. Marche. Fais lentement bruire les vibrations du sol. Atone, fonds toi dans l’immensité du désert. J’imagine que tu penses être seul maintenant. J’imagine qu’il ne te faudrait rien pour oser courir au soleil. Le soleil est mort. Tu ne vois que son éclat diffu à travers les fenêtres. Laisse tomber les rayons d’atomes. Signe avec eux le suspend de ton cœur. Abandonne à ce soir frai ce qu’il te reste d’espace et de temps. Condense dans ta main ta mort et ta vie. Écrase de ta paume l’ensemble du monde et des autres. Vois ; tu es seul. La forêt et le vent sont avec toi dans le noir. À gauche, à droite, c’est un murmure sans force. Ta marche ressemble à un grand tâtonnement. L’allée est bleutée de flaques, d’étoiles et de traces. Les frondaisons calquent ta peau saignée sur les feuilles. Tu déplaces contre toi un réseau de lumière. Je souffre assez de cette misérable charge. Le cancer des lumières me pèse plus que mes ombres. Il grandit périodiquement, de loin en loin se brise. Tu le retrouves toujours entre deux troncs de vide. Marche. Il faut avoir conscience que cela reviendra. Garde à l’esprit qu’un jour seulement est passé. Imprime dans tes veines ta condamnation. Marche toujours. Imagine peu. Laisse tomber le temps.

Ne pense pas à demain.

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