Le Procès [postifloration et autres procédures]

Le Juge : Auriez-vous l’obligeance, greffier, de me renseigner sur la présente affaire : nous n’avons ni toute la nuit ni tout le jour pour traiter des différents contentieux qui requièrent notre présence ici aujourd’hui et je ne voudrais perdre un temps précieux en palabres inutiles et en futile accumulation de détail. Venons-en aux faits et tenons-nous aux faits, rien qu’aux faits, juste aux faits !

Le Greffier : La personne que nous avons à juger se nomme « N. ».

Le Juge : Quel étrange patronyme ! C’est tout à fait curieux… et que reproche la cour à N. ?

Le Greffier : Elle ici justement en raison d’une affaire de patronyme.

Le Juge : De patronyme, dites-vous ?

Le Greffier : Je le dis, Monsieur le Juge.

Le Juge : Je vois bien que vous le dites ! Ne commencez pas à me prendre pour plus idiot que je ne suis. Je vous connais bien vous et vos petites manigances d’arriviste sans vergogne et sans cœur. Vous pourriez tout aussi bien me planter un couteau dans le cœur que de me parler comme vous le faites maintenant !

Le Greffier : Je m’en excuse, Monsieur le Juge.

Le Juge : Vous ne vous excusez de rien du tout ! Vous avez l’outrecuidance de me dire ce que vous faites ! Ne croyez-vous pas que je me rend bien compte de ce que vous faites et de ce que vous ne faites pas : vous n’avez pas besoin de tenir ainsi un registre précis des différents faits et gestes qui sont les vôtres. Je le vois bien, moi qui suis le Juge, ce qui vous anime ! Point n’est besoin de me préciser la nature de votre attitude. Tout cela est ridicule. Le procureur va maintenant détaillé l’affaire afin que nous puissions juger.

Le Greffier : Nous n’avons pas de Procureur ici, Monsieur le Juge.

Le Juge : N’êtes-vous pas Procureur ?

Le Greffier : Hélas, non. Je ne suis que Greffier, Monsieur le Juge.

Le Juge : Vous pouvez bien faire un effort ! Vous n’allez pas humilier la Cour par des états d’âmes administratifs dont le Juge que je suis ne saurais souffrir ! Détaillez moi cette affaire avant que je vous juge pour sédition.

Le Greffier : Eh bien, Monsieur le Juge, Mademoiselle N. ici présente est jugée pour…

Le Juge : Elle n’est donc pas mariée ?

Le Greffier : Il ne semble pas, Monsieur le Juge.

Le Juge : Comment cela est-ce possible ?

Le Greffier : Cela arrive quelque fois, Monsieur le Juge…

Le Juge : Eh bien… Nous vivons une drôle d’époque Monsieur le Procureur, je vous le dit comme je le pense. Pouvons-nous même juger quelqu’un qui n’est pas marié ?

Le Greffier : Les textes n’affirment pas le contraire, Monsieur le Juge.

Le Juge : Au diable les textes ! Je vous parle morale et vous me parlez loi… Nous sommes dans un tribunal ici, Monsieur le Procureur, non dans un cirque comme vous semblez le faire croire à la Cour.

Le Greffier : Excusez-moi, Monsieur le Juge.

Le Juge : Bon. Considérons pour l’instant qu’il est possible de juger une femme mariée. Nous verrons plus tard comment gérer l’affaire si cela s’avère totalement inopportun

Le Greffier : Mademoiselle N. ici présente est donc jugée pour avoir donné un patronyme ridicule à l’un de ses amis invisibles. Elle aurait ainsi affublé, pas plus tard qu’hier, du nom de « Postiflore ».

Le Juge : « Postiflore » : et en quoi cela est ridicule je vous prie ?

Le Greffier : Selon les termes de l’article 234, alinéa 45, du Code de Procédure du Nommage des Amis Invisibles : « Tout patronyme sera jugé ridicule si, et seulement si, il présente une structure ne témoignant pas d’une reconnaissance de la valeur dudit ami et qu’il opère dans son régime de référence un trouble quant à la reconnaissance de la dignité invisible de l’invisible ami. »

Le Juge : Je n’y comprends rien ! Je n’y comprends rien ! Mon propre fils se nomme « Calquimuse » et cela ne le dérange nullement ! Je refuse de juger une affaire aussi mesquine et sans intérêt. Elle n’est même pas mariée !

Le Greffier : Je vous comprends, Monsieur le Juge. Cependant, relativement à l’article 5634, alinéa 34, paragraphe 12 du Code de Pastiflorisation des Invisibles, il est dit que : « Tout ami invisible justifiant de ce statut par la relation d’invisibilité entretenu avec une entité visible, pourrait se porter requérante d’un procès s’il estime que ses droits ne sont pas respectés (notamment en matière de patronymisation pastiflorante).

Le Juge : Je vois. Nous devons donc juger. Où est le requérant ?

Le Greffier : Je ne le vois pas, il doit être absent.

Le Juge : De mieux en mieux ! De mieux en mieux ! Vous serez donc le requérant…

Le Greffier : Monsieur le Juge, je ne peux…

Le Juge : Vous pouvez ! Vous pouvez ! Vous n’avez pas hésité à vous affublé des pourpres du Procureur dès qu’il avait le dos tourné, vous pourrez bien vous habiller des transparences du requérant lorsque celui est invisible ! Cela ne s’inscrit peut-être pas dans votre plan de carrière, mais je suis encore le Juge et j’ordonne que vous soyez le requérant.

Le Greffier : Bien, Monsieur le Juge.

Le Juge : Pouvez-vous expliquer à la Cour les raisons de votre action en justice ?

Le Greffier : Eh bien… Monsieur le Juge… j’entretiens déjà depuis un certain temps une relation de franche amicalité invisible envers Mademoiselle N. et je pourrais même dire, si cela ne choque pas trop la Cour, avoir été plus loin qu’une franche amicalité vis-à-vis de la susnommée Demoiselle. Je puis donc dire, sans défaut, avoir avec l’Accusée des relations tout à fait fraternelle et très agréable la plupart du temps. Cependant, hier, alors que je lui demandais un nom (la requête me semblais d’autant plus justifiée que la bougresse avait nommée quelque jour plus tôt un ami invisible commun du nom de « Will »), elle eut l’indécence de me postiflorer ! Je refuse cette postifloration et je me pourvois donc en justice.

Le Juge : Pourquoi l’Accusée est absente, Monsieur le Procureur ?

Le Greffier : Eh bien, c’est qu’elle ne sait pas qu’elle est jugée et cela a posé quelque problème pour sa convocation.

Le Juge : Je comprends parfaitement vos problèmes. Je les comprends d’autant mieux que je suis moi-même chargé d’un Greffier d’une incompétence crasse. Je connais donc les désagréments qui doivent être les votre relativement à l’impossibilité de tenir une Procuration de juste manière. Jugeons ! Jugeons ! Qu’importe le jugement, pourvu qu’il tombe !

Le Greffier : Frappe au ventre !

Le Juge : Que dites-vous ?

Le Greffier : Je ne dis rien.

Le Juge : Je ne vous parle pas, Procureur, je parle au Greffier.

Le Greffier : Je ne sais pas ce qui m’a pris, Monsieur le Juge.

Le Juge : Qu’importe ! Je ne vais pas ralentir la Justice à cause de votre stupidité. J’aimerais entendre la palabre de l’avocat de la défense !

Le Greffier : C’est qu’il n’y a pas de…

Le Juge : Ah ! Ne commencez pas avec vos considérations ! Je veux entendre l’avocat de la défense : me comprenez-vous ?

Le Greffier : Je vous comprends, Monsieur le Juge. Ma cliente ici absente entend bien le trouble qu’a causé la postiflorisation de Monsieur le requérant, mais elle ne peut accepter sa mise en cause dans une affaire de patronymisation abusive. En effet, comme l’a lui-même avoué le requérant, la postiflorisation que nous jugeons ici n’a été que le résultat d’une pression faite par Monsieur le requérant sur Mademoiselle N. . Ce n’est que sous les coups de semonce répété de son ami invisible que l’Accusée a finalement postifloriser le requérant. Si donc nous reconnaissons une postiflorisation, nous demadons à la Cour une Reconnaissance d’Irresponsabilité Postiflorante au moment de la susdite postifloration.

Le Juge : Je n’y comprends rien ! Je n’y comprends rien !

Le Greffier : Il réclame une RIP, Monsieur le Juge.

Le Juge : Qui est mort ? Qui ? Vous commencez déjà à assassiner mes collaborateurs ? Vous dressez déjà les autels de la ruine ? Vous cueillez déjà le chrysanthème et le lys sur le miel de mon déplaisir ! Jugeons ! Jugeons ! Je veux entendre l’avocat général ! Pas d’histoires ! Surtout pas d’histoires !

Le Greffier : Les persiflements nauséeux de la défense ne peuvent faire entendre le claquement sourd du cœur blessé de notre ami invisible ici absent ! Nous ne pouvons laisser une RIP contrecarrer la main vengeresse de la juste justice ! Nous ne voulons pas plus de crime ! Nous ne voulons pas plus d’amertume ! Nous voulons juste que la Cour reconnaisse le tort fait au requérant ! C’est dans un esprit de dépostiflorisation que nous vous demandons la Justice…

Le Juge : Jugeons !

Le Greffier : Jugez, Monsieur le Juge.

Le Juge : Postiflore est un nom charmant : mon propre fils se nomme Patalippe et ne s’en porte pas mal, vous l’ais-je déjà dis ? Quoi qu’il en soit, nous Jugeons que nous ne pouvons pas Juger et cela pour plusieurs raisons que nous ne détaillerons pas, mais qui commence par A, C, Y, 34, et Voyelle. Par ailleurs, le fait que l’Accusée ne soit pas mariée, le fait que nous n’ayons vu le requérant invisible, la pantomime à laquelle s’est exercé le greffier durant l’ensemble du Procès et qui a empêché tout développement serein des débats, appuie notre décision et nous pousse à médiatiser toute postifloration ou dépostifloration à un futur hypothétique. La séance est levée !

//

Cet article a été publié dans Délirium, Théâtre. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s