Vague #2

[Vague #1]

Pierre Kirilinov était un mensonge et c’est pourquoi il a été nécessaire de l’assassiner. Comprenez bien, toutefois, que lorsque je parle ici d’assassinat, il me faut tromper quelque chose, écrire une fable. Néanmoins, et puisqu’il ne nous est pas possible d’instruire ce procès si nous n’écrivons pas ; et même si la vanité de toute cette mascarade enfonce encore un peu plus nos épaules, je ne peux faire autrement que mentir une nouvelle fois et dire que j’ai assassiné Pierre Kirilinov. Puis-je dire : « je me souviens » ? En tout cas, c’était le 22 octobre 1895 et la scène est encore très précise pour moi.

La pièce était terriblement froide et l’appartement baignait dans une grisaille étrange, hachuré de lumière rasante et bleue. Au centre, une tête était penchée et laissait voir à tous une nuque aussi grise que le reste. C’était sans geste, ça ne bougeait pas ; on écrivait quelque chose sur une feuille, mais les lignes que l’on traçait n’étaient pas vraiment là, elles fuyaient vers le bord et glissaient sur le plancher. Cela faisait une grande tâche épandue qui scintillait et c’était beau, étrange et fascinant dans la lumière bleue de la rue et dans la grisaille étouffante de notre appartement. Et c’était sans voix, silencieux, immobile, monstrueusement posé au-milieu de la pièce et ça avait une tête, un œil, une peau tendue et penchée. Tout d’un coup, le reste se déplace : le plancher, le plafond, les murs et les fenêtres, les  immeubles, les façades et la ville, craquent et mugissent, marchent de deux ou trois pas vers nous et l’on se retrouve juste à l’aplomb du visage penché ; juste au-dessus de cette nuque insensée et sans nom, parcourue de lucioles bleutées. Nous avons oubliés, alors, tout ce qui justifiait notre présence en ce lieu et nous n’avons plus qu’une insoutenable conscience du défaut que constitue ce visage basculé sur le sol. Survivance absurde et misérable. Plissures blanchâtres et gelée qui donnent à la pièce un centre qu’elle ne mérite pas. Un mensonge. Mais, ce n’est pas le mensonge qui est un scandale, c’est son absence de mortalité : la façon qui lui est propre de se maintenir en vie même lorsqu’il n’est plus d’aucune utilité. Tout nous portait à croire qu’il fallait trancher, couper, tailler et faire silence. Mais, partout sur les lames du plancher de bois gris, on voit maintenant une flaque bleue d’encre ou d’on ne sait quoi et on risque de faire tomber quelque chose, d’y laisser une trace et de ne pouvoir fuir. On hésite. Je pense que cela vaut la peine de prendre le risque et je songe même qu’il ne peut être condamnable de réduire à néant un mensonge et qu’on ne peut juger un homme pour cela.

Ils diront donc que Franz Kulhner a tué Pierre Kirilinov et nous serons les seuls à mesurer l’ampleur de leur erreur et du mensonge qu’eux-mêmes formule en disant cela. Un mensonge plus lourd que le monde même et qui écrase les fondations de tout ce que nous pourrions construire ; une insulte merveilleuse lancée aux lèvres de notre assassiné. Anna Anirenko ou Jean Vilardin ne sont pas plus coupable d’un meurtre que ne peut l’être Franz Kulhner. Ils étaient contre la nuque distordue et il faisait froid, terriblement froid, dans la pièce et ils ont fait ce qu’ils avaient à faire. Pierre Kirilinov était tout à fait d’accord avec la solution qu’ils apportèrent à l’erreur qu’il était lui-même. Nous avons retrouvés sous son lit, dans son placard, à la fenêtre, des cordes et des couteaux, des cisailles : tout ce qu’il faut pour faire mentir l’immortalité du mensonge. Mais, ils diront quand même, nous le savons, que Franz Kulhner, petit homme brun et gris, a tué Pierre Kirilinov. Pourtant, on ne tue pas un mensonge ; il est à la limite possible de le réduire au silence. Le réduire au silence et l’enfoncer dans un trou, y mettre de la terre et tenter d’oublier. C’est pourquoi j’ai laissé mes empreintes dans l’encre de la pièce nimbée de bleu, de gris, de rouge. Ils trouveront Franz et diront : « il est là, celui que nous cherchons ». Ils porteront Franz jusqu’à un tribunal et ils jugeront : « assassin ». Ils croiront l’enfermer, le battre et le tuer, mais Pierre, lui, rira de son tour et de son illusion. Il se posera à un bureau et écrira sur une feuille quelque chose qui ressemblera à ça : « Je m’appelle Pierre Kirilinov et je sais que je n’existe pas. »

[…]

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