Vague #3

[Vague #2]

Le temps est compté.

Ce meurtre ne m’a finalement rien apporté de plus. Ils ont laissés dans la chambre la lumière éteinte. Ils ont laissés les meubles, les tableaux et les livres. Ils ont laissés la pièce morte et son linceul et sa poussière et son silence, partout. On voit encore, au centre du grand lit, la tâche grise qui signe mon geste. Tout est pareil et je ne puis maintenant rien faire d’autre que répéter, le regard sur la fenêtre, les membres froids, encore et encore, que le temps est compté et qu’il passe, là, avec la pluie ou avec le vide obscur de ma rue. Peut-être est-ce cette lassitude qui me poursuit depuis des mois maintenant ou peut-être est-ce simplement de voir ces millions d’éclats d’eau, cette bruine phosphoré glisser du ciel au trottoir, quelque chose en tout cas creuse une grande fosse dans mon cœur à chaque fois que je respire. Une ironie brûlante. Une liqueur inspiré dans l’air et qui ouvre de l’intérieur mes poumons et mes veines. Je suis là, à regarder mon cadavre, à sentir cette odeur de rien qui me caractérise, et j’écris un « là » dont le cynisme m’étouffe et me fait exister. Que me faudra-t-il faire pour que ce « là » ne conduise plus à personne ? Assassiner Pierre Kirilinov ne me donne que plus de densité et ce poids, cette charge, déploie, quand j’y pense, un grand sourire dans ma tête. Ma rature était un geste si lourd qu’il a tout déchiré. Et je suis là, maintenant, là sur ma fenêtre, et je ne puis rien faire d’autre que combler cette faille large et sombre en pensant, encore et encore, que le temps est compté et que je dois mourir.

Ce tremblement qui m’empêchait d’écrire « je », conduis dorénavant le moindre mes mots, de mes gestes. Vacillante, ma main ne peut ni trancher ni nouer quoi que ce soit et je suis pratiquement incapable de vivre. Les murs se sont lentement rapprochés de moi. Ils m’embrassent presque dans mon sommeil. Ils se penchent, imperceptiblement, sur mes yeux clos et ils pressent mes paupières, ils tombent sur mon visage ; si bien qu’en dormant je peine à respirer et qu’ouvrir les yeux, m’éveiller, est totalement impossible. Il me reste le sursaut. Le corps moite et la nuit entière basculée sur ma ville, je surgis de mon rêve au milieu du noir, je respire, à grand coup de gorge, jusqu’à me sentir « là », et tout recommence, tout reprend, les choses marchent une nouvelles fois vers le même bord du monde. Elles disent toutes que le temps est compté, que l’or de la pluie fine criblée sur ma fenêtre, que le roulement inouï du fleuve qui s’approche, que tout cela n’est qu’un appel répété à l’horloge et au fait qu’aucun meurtre, aucun assassinat, aucun mensonge ne pourra pallier à mon irrévocable chute vers la mort, vers mon cadavre et ma tombe.

Qu’ai-je donc gagné avec ce meurtre ? Que pourrais-je faire de cette histoire qui est bien plus grande que moi ? À moitié défait par les lignes que je trace à longueur de nuit, je suis un gros défaut, un manquement, une blessure pour les pages que j’empile. Elles sont là, elles aussi. Elles ont cette manière d’être qui est mienne : volage et pesante. De biais, elles me disent aussi des mots  et tout comme les murs elles ont une tendance à l’approche discrète et sournoise. Je fais des colonnes. Deux cases étendues vers le bas de la feuille où j’accumule, au hasard de mes suffocations, les raisons innombrables de mon incapacité à être « là » sans mourir. Mais, alors que je fais cela, en même temps que s’amplifie mon répertoire et que ce meurtre qui était le mien devient de plus en plus réel, je ne peux faire autrement que de sentir, de nouveau, le poids d’un mensonge monstrueux. Et j’écris encore, parce qu’il est nécessaire de gouter, même deux heures, au refuge, au vertige, jusqu’à ce que ce mensonge dresse ses têtes charmantes ou hideuses et qu’ils m’hurlent au visage, entre les murs de ma pièce, contre la fenêtre d’or, que le temps est compté et qu’il m’en reste trop peu encore pour faire ce que je dois.

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