Vague #4

[Vague #3]

Il me fallait peut-être quelque chose pour attendre et justifier mon souffle. Quelque chose pour conduire encore un peu mes gestes et faire porter ma voix. L’espoir déchu et ma désillusion ne pouvaient être alors que la confirmation du fait que je ne me sauverais pas. Un meurtre ne peut remplir une vie : et ni la mienne ni celle que j’ai perdue, que je cherche, ne se rattrapent avec un couteau planté dans une artère. Un cadavre sur les bras ou laissé sur le sol aurait pu couvrir un temps, pensais-je, le scandale du mensonge que je suis. Mais je n’avais pas songé que, me trainant moi-même depuis des lustres et sur des kilomètres, un cadavre n’aurait pas plus de saveur ou de densité que mon reflet dans la glace. Je n’ai donc rien gagné avec ce meurtre, sinon la confirmation du fait que je ne peux rien perdre et qu’il n’y a rien à jouer. Ma vie même a fini par ne plus être à moi et cette fuite que je pouvais jusqu’alors entrevoir et qui consistait à retourner mon projet contre moi-même et à m’arracher quelque chose de si grand que rien ne pourrait venir le remplacer, ce projet même est avortée en même temps que ma volonté.

Je ne veux et ne peux plus rien faire. On ne pouvait me prévenir du fait que ce visage que j’ai oublié m’enchaînerait toutefois plus terriblement que n’importe quoi d’autre. Que ferais-je, dans la mort, de mon meurtre ? Je ne compte rien laisser derrière moi et je ne veux surtout pas de traces. Comment puis-je mourir avec cette énorme flaque de bois imbibée d’un sang noir et que tous ont maintenant admirée ? Toute ma vie est donnée dans cette tâche, ce lac rouge. Toute ma mémoire est salie par une boue écœurante et immonde. Or, je ne crois pas que la mort soit un oubli complet et une déchéance de tout ce qui peut autrement se justifier. Et, alors que je sais que le jour va venir, que la corde va tomber ;  alors que je sens l’âcre sueur de la peur et mes tremblements, je réalise que j’existe de telle sorte que, depuis mon crime, je ne peux rien faire pour que ma mort ne devienne une grande fête.

Une tombe et un « souviens-toi », greffés contre la terre. La mer, en contrebas, silencieuse et fluente. Autour, des petits groupes de personne qui me regarderont me pencher sur la glaise tendre et ils se diront que c’est moi qui était coupable et ils porteront, jusqu’entre mes derniers murs, tout le poids de mon erreur et de ma difformité. Ce sera cela ma fuite et mon recours à la vie. Je pourrais bien me persuader que quelque chose s’oubliera finalement et que je pourrais dormir tranquillement : le fait est que, de sommeil, il n’y en aura aucun et que ce genre de mémoire ne s’altèrera jamais. Tous les jours viendront des masses de visages et le ciel crachera sur eux des millions de gouttelettes, comme pour appuyer leur haine et leur dégout. Et j’aurais une ombre et un « souviens-toi », apposé sur mes yeux clos.

S’il me fallait donc quelque chose pour justifier encore peu mon pas, mon corps et tout ce qui fait que l’on me reconnait : je devrais admettre que ce crime était une erreur qui me pousse maintenant à un autre meurtre, plus grand encore que le premier, dont la portée est telle que le moindre objet qui m’entoure, qui m’observe, murmure, encore et encore, à moi et à tous ceux qui peuvent entendre, que le temps est compté et que le jour se lève.

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