Insomnie #6

Demain est le nom que j’ai donné au mensonge. Demain est le nom que j’ai donné à ma plaie. Demain est le nom que j’ai donné à mon amour et à son horreur, et à sa violence et à son échec. Il m’importe peu de savoir si je verrais demain ou si je ne verrais rien ; je sais juste que je crains la lumière et que je ferme l’unique porte qu’il me reste afin de ne plus rien entendre du dehors. Demain est le nom que j’ai donné à l’air qui me manque ou à la chair brûlée du soir. Demain est le nom que j’ai donné au silence. S’il me reste encore à croire quelque chose, c’est à hier que je le dois et à sa mémoire. Demain est le nom que j’ai donné à cette mémoire et mon souffle, ma voix, mon corps entier lui répond, répond à cette mémoire que je voudrais nier, que je voudrais voir mourir avec les heures passées, que je voudrais voir inanimée, ainsi que mon souffle, ainsi que ma voix, ainsi que mon corps entier. Mais demain est aussi dépourvu de mémoire, en vérité, que je manque de souffle. Demain est aussi menteur que moi-même et je ne peux rien faire d’autre qu’écrire pour inventer, encore et encore, le jour qui va venir. Demain est le nom que j’ai donné à ma vie, à cette échappée vers le vide, qui est bien moins qu’une fuite, bien moins qu’un recours et que je ne peux comparer qu’au cycle toujours recommencé du soleil, des étoiles ou du ciel. De grandes boucles de vide où l’air manque et où on ne reconnaît rien, jamais, sinon l’absence totale de valeurs, de sens ou de quoique ce soit digne d’être vécu et pensé. Demain est le nom d’une tombe ou d’une terre meuble tout juste retournée. Le nom de la pluie chaude de l’automne qui commence, et qui ne finira pas, parce que rien ne doit finir et que rien ne peut s’achever. Il n’y a que ce nom, psalmodié sans arrêt avec le sang, avec la chair et les artères remplies, ce nom en prière ou en hurlement, lancé contre les étoiles et le ciel, ou la terre, ou les pieds et l’asphalte de la rue. Demain est le nom que j’ai donné au béton, à la ruine et au bel espoir qui se tait et renaît, encore et encore. Demain est le nom que je lui donne.

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