Fragment #5

Gursky« Tout meurt » dit-il, et sur lui se posait de la lumière, les pierres meubles de ville et la nuit, à peine percée d’un unique nuage. L’œil de la noyée pétrissait ses pupilles et il se forçait à froncer les narines pour moins sentir le dehors, pour moins vivre avec lui. Tout à l’heure, deux heures plus tôt peut-être, il avait plongé ses deux mains dans la chair liquide du fleuve et avait rapporté sur les berges le cadavre. Il répéta : « tout meurt » et, sans quitter les yeux de la morte, il écouta autour de lui les humeurs de la ville et l’inconstant murmure des autres voix. Il ne lui importait plus maintenant de bouger ou de dire autre chose que ces deux seuls mots et rien ne comptait sinon celle, endormie, visage bleu et froid, dont il avait aimé embrasser les lèvres. Il redoutait les heures promises qui viendraient : le moment des cœurs brûlés, du feu et des cendres. Il haïssait d’avance les passeurs de sommeil et préférait attendre que tout se creuse sous lui-même, là, sur le bord de l’eau. « Tout meurt », souffla-t-il, les yeux soudainement clos, le visage nageant dans les volutes vertes et brunes. « Tout meurt. »

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