Voyage entre Gièvres et Tours

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Gièvres. Amoncellement de gris. Ensemble fantôme de murs oubliés à peine vu. A Gièvres, toute chose regardée donne l’impression d’être vu pour la première et dernière fois. Pas de mémoire, pas de trace de passage. Rien n’habite les lieux sans doute, juste des gens passent. Les trains font, à horaire régulière, une frontière absurde et mobile entre des espaces pareils. Le ciel dessus pourrait être rouge, vert, feux, rien ne saurait contrarier le temps unique et morne d’un monde échappant à la poésie.

Après Gièvres. Des industries mortes ont laissés des cadavres partout.

Selles-sur-cher. Une sorte de chêne insignifiant se laisse dévorer par le lierre, las d’exister. Des formes curieuses de grillages quadrillent des jardins où l’on ne voit personne. Il y a des haies creuses, demi-mortes, où l’on aperçoit entre les feuilles des tiges brunes. Impression de voir des fissures dans la peau du village.

Après Selles-sur-cher. Des rivières cherchent à peupler le paysage. Des vignes rehaussent ce qui n’est ni plaine ni colline d’un supplément d’âme. Âme-armature. Paysage en chantier où les bosquets, les terrains, les jardins, les nuages, cherchent encore à dresser des repères. L’œil s’égare dans du brouhaha de verdure et d’eau. Ici des tiges trop longues font une sorte de forêt glauque et là des haies encadrent un espace tout à fait vierge. De la pluie tombent parfois, fugace. Mitraille liquide et dorée criblant les champs de bataille où se mêlent les arbres nus et le ciel. Partout de fausse colline s’écrase à plat. La plaine est comme à marée basse et toute l’eau verte peine à faire du rouleau.

Ville-inconnue. Le train s’arrête. A la gauche une vieille tour de béton. Fenêtre close et murée. Encore fenêtre intacte : digression de brisure et d’éclat. À la sortie, un mur de charpente empêche l’accès à un hangar abandonné. Aucun chemin possible.

Après ville-inconnue. Étale. Des jets d’eau saupoudrent des portions de champs. En lieu et place des grilles des routes ont peint sur la plaine des lignes noires. La vitesse fait des maisons un tumulte grossier de tuiles et d’ardoises dévorées par le vert. On passe près d’une carcasse pierreuse d’on-ne-sait-quoi. Les choses s’encastrent les unes aux autres jusqu’à tomber au bord d’un fleuve que l’on suit, croyant sans doute pouvoir trouver au bout la mer. Mais rien de mer ici, juste le fleuve comme un bras immense de l’océan lointain. Parfois l’on croise des moutons de fleurs roses pâles. Des enfants s’amusent sur une balançoire posée au milieu d’un nouvel espace de plaine. À droite une falaise blanche dresse un mur clair contre les assauts d’une ville blanche, elle aussi. À gauche le fleuve a été bardé d’un alignement de poutres noirâtre, plantées droites dans l’eau claire.

Tunnels.

Montrichard. Aucun pic. Rien ne dépasse des toits. Trois quatre silhouettes grimpent, descendent, font comme si il y avait quelque chose à faire. D’un train tout donne le sentiment d’être « en direction de ». Des jardins se sont collés aux rails. Ils sont pleins de chaises de plastiques, de table où sont disposés des objets que l’on ne voit pas assez.

Après Montrichard. Encore plus d’herbe. Des animaux dévorent consciencieusement le monde. Sur les bêtes des oiseaux volent, tournent, attendant de trouver un perchoir. Des millions de bestioles pourraient peut-être manger assez de verdure pour faire d’ici un unique espace de terre grise. Une dizaine d’horizons se laissent voir, de loin en loin, depuis les premières branches. Un château sur une île, ou plutôt un manoir gris-jaune moitié noyé. Des platanes taillés font des boules orange dans un parking.

Chenonceau. Une longue allée obscure menant à du vide. À droite des vignes strient les longueurs, découpent les champs en couloirs. Une montgolfière rouge brûle en chuintant. Il y a des rouleaux de pailles humides, gagnés eux aussi par la verdure et au-dessus le ciel pose une étole d’argent sur les choses.

Après Chenonceau. Sous-bois fougère. Les rails suivent à la trace un chemin vide qui débouche finalement sur un portail étincelant derrière lequel on voit un bassin avec un cygne. Lourdeur des feuillages qui débordent. Le végétal ici fait comme une mousse informe.

Bléré-la-Croix. Stupéfiant désert. Un endroit peut ne pas être un endroit. Une dizaine d’ombres lointaines jouent avec une balle. Sinon rien. Derrière eux, une ligne vague de façades déjà vieilles d’être neuves. Derrière encore six silos métalliques ceints par des pins. Un peu plus loin devant : une gare en morceau, inusité, peinte à fresque, signé par on ne sait qui.

Après Béré-la-Croix. Des vergers avec des pommes, sans doute. Des hommes ont formés avec des buches coupés un labyrinthe de bois morts. Une église de pierre paraît être pliée sur elle-même, ramassé dans un coin. On passe juste à côté de trois segments orange, flambant, sans lien avec le reste. Sur la vitre des goutes se poursuivent les unes les autres mais ne se rattrapent jamais. Puis des rails convergent au milieu de jardins ouvriers où discutent des vieux torses nus.

Saint-Pierre-des-Corps. Une suite horizontale de fil, de wagons de marchandises, de réservoirs blancs ou jaunes. Ici ou là des miradors de bétons nommés « poste » gardent les lieux. On y trouve des terrasses souvent désertes où sont placés des jardins en pot. D’ici on peut croire que le paysage est un mime de forme simple : carré, triangle, ovale. Entre moi, ma vitre, le ciel, se dresse dix milles poutres de métaux divers, dix milles cadres de verre opaque et des quais étroits lourds de monde. Un contrôleur semble s’être perdu juste au-dessus de la fenêtre et attend. Des portes s’ouvrent, se ferment. Des gens presque sans visage sont habillés d’un vert qui les confondrait à la plaine. Deux vieux amoureux partent vers le sud. A ma droite un immeuble où des voitures attendent les retours de voyage. Partout « accès interdit ».

Après Saint-Pierre-des-Corps. Même unique espace de métal. La plaine a laissé le fer la remplir. Loin un château d’eau en guise de tourelle. A droite les deux tours trapues de la cathédrale. Une entreprise de peinture se renverse un peu sur les rails. Des gens.

Tours.

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