(Manifeste) Fantôgraphie n°1 – Martin Tamare

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« Je cherche une méthode pour écrire les fantômes, les nommer ; un moyen pour donner une forme à leur présence, quelque chose qui aboutisse à un résultat tel que je puisse me dire : « les voilà ». Il y a une certaine forme d’épaississement du réel dans les mots qui me fait penser qu’écrire est peut être un moyen de saisir les fantômes. Les choses avec un nom semblent soudainement autrement présentes, elles gagnent de l’être ou du je-ne-sais-quoi de monde. Il faudrait donc donner des noms aux fantômes. On pourrait alors me répondre qu’avant de les nommer il faudrait au moins les voir, avoir la confirmation qu’ils existent. Mais je considère que les fantômes n’existent qu’au moment où on parvient à leur donner un nom. Nous en venons donc au véritable problème : qu’appelons-nous « fantômes » ? J’ai le souvenir d’un voyage en train où j’avais passé mon temps à regarder dehors défiler la plaine. Un moment, sans doute parce que le soir tombé ma vitre était devenu miroir, je me suis soudainement vu, moi, au lieu du paysage : c’est cela, je crois, un fantôme. L’idée d’une chose qui plane longtemps au-delà du sensible et de la langue, quelque chose qui n’est rien à proprement parlé, mais qui peut tout être encore, et qui, au hasard, apparaît, avec tout ce que ce mot « apparaître » a de contradictoire, et disparaît aussi vite. Le fantôme n’est pas mon visage que je vois dans la vitre, mais l’idée de mon visage quelque part derrière les paysages que je regarde, au-delà des plaines. Je voudrais réussir à fixer ce fantôme, à en dire l’existence, à en faire le récit. Il faudrait faire l’histoire des choses qui planent sans jamais être chose, des idées qui hantent les lieux mais ne s’y incarnent jamais, porter la voix des fantômes comme on donnerait la parole à ce qui aurait pu être et ne fut pas.

*

            Tout est sans doute une question de densité. Il doit y avoir un certain rapport entre le possible et l’acte pour qu’un moment ce qui était fantôme se donne à voir ou à penser. Les fantômes sont les millions de mots qui, d’être restés trop longtemps au bout de la langue, ne sont jamais parvenus à peser assez lourd sur le monde pour avoir le droit de dire : « je suis là ». Je veux donner aux fantômes un poids qu’ils n’ont pas ; dire d’eux quelque chose, n’importe quoi, qui fasse qu’on les considère enfin comme du « quelque chose ». Je ne considère d’aucune manière qu’il vaut mieux être quelque chose plutôt que rien, mais je pense que les fantômes sont déjà trop pour n’être rien et que, ceci étant dit, il n’est pas légitime et juste de ne leur laisser que des morceaux d’existence pour subsister, noyés sous des montagnes de monde, dans un état de « presque » (presque rien, presque quelque chose). Encore une fois le « presque » ne me dérange pas en lui-même et j’ai ai moi-même l’habitude d’être presque quelque chose, ou presque en-train-de, mais force est de constater que ce qui est durablement presque s’inscrit dans une forme de paradoxe insoluble et très douloureux que nous pouvons résumer ainsi : comment être fondamentalement presque ? Les fantômes ne sont pas, au sen strict, des possibles qui n’attendraient qu’à être actés ; ils n’appartiennent pas à la communauté des projets qui patientent dans une antichambre. Les fantômes sont durablement et essentiellement du presque-là et ne peuvent, pour cette raison, appartenir au possible. Or, je voudrais donner aux fantômes un territoire, un lieu, un espace où il serait possible de dire qu’ils sont là. »

Martin Tamare, Fantôgraphie, « Fantôgraphie n°1 »

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