L’Âge d’Or [I]

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Je crois qu’il est des fictions dont on ne revient pas. Albejo disait de moi que j’étais un être de passage, que j’étais privé du droit de vivre comme lui et les autres, que j’appartenais à une autre mémoire et que je ne pourrais jamais me sauver de moi-même, ou je ne sais quoi d’autre comme balivernes. Bien sûr je n’écoutais rien, je gardais ce drôle de sourire que j’utilise lorsque je veux être loin de ce qui se passe, et tout en ne croyant pas un mot de ce qu’il racontait, je souriais et j’hochais la tête comme pour dire « oui tu as raison Albejo » et lui, qui croyait que je buvais ses paroles, continuait en me traitant d’être-de-couloir ou de dépossédé-des-choses, et d’autres expressions encore dont il avait le secret. Il faut dire que, dans la bande, Albejo avait un peu le rôle de chef, même si ce terme est abusif, et qu’il m’était préférable d’accuser le coup sans rien dire, plutôt que de m’opposer à lui. Souvent, maintenant que tout est terminé, qu’Albejo est mort ou pire, je repense à toutes ces choses et je n’en reviens pas. Les années sont passées depuis le temps où je trainais avec la bande, à dire n’importe quoi, à faire n’importe quoi, et je n’ai pas le sentiment d’avoir bougé et c’est comme si ce qu’avait dit Albejo sur moi n’était juste que maintenant, c’est comme si aujourd’hui j’étais réellement privé de du droit de vivre comme les autres, comme si j’étais aujourd’hui vraiment prisonnier d’une autre mémoire. En bas de chez moi, il y a un parc que je trouve merveilleusement triste parce qu’il ne s’y trouve que des vieux et des marronniers. Souvent je vais m’y balader, pour voir du monde, pour sortir comme on dit, et alors même que j’y croise toute cette vieillesse, je me sens parfois plus vieux que le plus vieux des arbres, plus vieux que la plus vieille des mémoires d’homme, et je regarde les allées et les bancs comme si j’étais ailleurs. Or depuis que j’ai éprouvé la première fois cette impression, mon sentiment se renforce, il s’enracine et avec lui l’idée que je suis condamné à un corridor trop étroit pour ma mémoire, à un couloir qui ne peut contenir ce que signifie vivre, l’idée que je ne pourrais pas guérir ici de mon impression d’exister ailleurs que dans le monde. La dernière fois que j’ai vu Albejo, juste avant son départ pour l’Amérique où il a disparu, il m’a regardé, avec l’air sérieux et grave que peuvent seulement avoir les professeurs et les hommes ivres, et m’a dit : « faut que tu t’échappes Antoine » et de toute les choses que nous nous sommes dites ce soir-là je ne me souviens que de ce petit morceau de phrase ridicule. Mais, je crois maintenant qu’Albejo avait raison, qu’il n’y a d’espoir que dans la fuite et qu’on ne peut vivre éternellement sous les marronniers. Demain, je pars.

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L’Âge d’Or [I]

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