L’Âge d’Or [II]

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*

Je crois que dehors les plaines de l’est s’ouvrent, mais j’oublie déjà d’où je pense. Devant moi se trouve un deux hommes noirs qui sont rentré à M. dans le compartiment. Ils ont l’allure étrange des voyageurs de nuit. Il est tard et je ne sais pas où je suis. En dessous, le roulement sourd et régulier du train, le claquement des traverses, et autour, partout, un formidable silence, une nuit pluvieuse, pareille à n’importe quelle nuit d’octobre vers l’est.

Si Albejo avait décidé de se rendre en Amérique c’était, assurait-il, parce qu’il n’est pas possible de se sauver autrement qu’en plongeant à l’ouest des choses, ce que je n’ai jamais bien compris. J’ai pensé toute la nuit partir en Amérique moi-aussi, parce qu’il n’est rien que ça à l’ouest d’ici. Mais j’ai repensé au marronnier du parc et aux vieux qui s’y déploient le matin et le soir et j’ai eu, je ne saurais dire pourquoi, la nausée à l’idée de prendre la mer ou de la surplomber. Puisque je suis condamné à vivre avec des racines plus vieilles que moi, je ne veux pas m’arracher à la terre, et même si en pensant cela je me sens aussi absurde et vaniteux qu’Albejo, je crois qu’on ne peut pas faire autrement que comme cela.

L’un des voyageurs surtout m’intrigue. Il avait l’air de s’attendre à ce que je lui saute dessus en rentrant dans la cabine et là encore, je le vois, il est sur ses gardes, il craint quelque chose ou peut-être attend-t-il quelque chose. Je crois que certain des vieux du parc avaient aussi ce regard : l’air de croire à tout instant qu’un malheur va leur arriver, l’air de penser que tout peut en être fini en un instant et que toute survie repose essentiellement sur la vigilance. Bien sûr, ils doivent savoir d’expérience que la vieillesse ou tout autre calamité n’ont que faire de la vigilance et que le malheur n’arrive pas qu’à ceux qui n’y prenne pas garde, mais ils semblent ne vivre qu’ainsi. Or, ce qui est étrange, c’est que le voyageur n’est pas vieux. Il doit avoir la trentaine. Et il est là, l’œil faussement posé sur la vitre noire, mimant le regard voyageur de celui qui admire le paysage, mais il n’y a rien à voir, juste le reflet du wagon, juste moi et l’autre à côté et en face de lui, et c’est nous qu’il regarde. De quoi a-t ’il peur ?

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L’Âge d’Or [III]

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