L’Âge d’Or [IV]

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L’homme a regardé sa montre. De quoi a-t’il peur ? Je me rappelle un jour, il y a longtemps chez mon père, avoir vu un homme courir derrière un bus qu’il venait de louper. Il courait et il criait. J’avais six ans et je n’avais alors jamais vu quelqu’un raté un bus. Je me souviens de son allure de pantin et du rictus qui habitait son visage. Je me souviens avoir pleuré et je trouve ça étrange, avec le recul, d’avoir pleuré pour une chose si banale qu’un homme ratant son bus. J’ai moi-même raté mon bus de nombreuse fois depuis et je n’ai rien vu de tragique là-dedans. Albejo disait que j’avais une horrible tendance, je me souviens qu’il utilisait ce mot précisément, à m’inventer des histoires sur les passants. Il me disait : « tout dialogue dépasse incroyablement les bornes, on fait parler des gens qui n’existent pas, on leur fait dire des choses qu’ils ne diront jamais, on fait du bruit avec des images » et je devais admettre qu’il avait raison, que j’en faisais trop avec mon imagination. Je ne sais pas pourquoi je repense à Albejo maintenant qu’il a disparu. Les fantômes ont peut-être plus de pesanteur que les gens. Mon homme doit avoir quelque chose d’un fantôme. Il pèse très fort sur la banquette. Et l’autre, je ne sais pas comment il fait, ne le remarque pas. Il doit être minuit maintenant, une heure parfaite pour les fantômes. Il faut dire qu’on est ici comme dans une boite.

Dehors on ne voit plus rien maintenant qu’une longue trainée liquide, comme des barreaux d’orages sur la nuit, et je repense à Albejo et à son amour de l’Amérique que j’ai longtemps cru être un amour des racines, un amour du chez-soi, jusqu’à ce que j’apprennes, longtemps après sa disparition, qu’Albejo n’avait aucune origine américaine comme je le pensais, qu’il ne venait aucunement de Mexico, mais qu’il était originaire d’une petite ville d’Espagne dont j’ai oublié le nom. Maintenant, je dois partir moi-aussi, je suis déjà parti, et je n’ai aucune racine imaginaire où me raccrocher, il n’y a qu’une grande vitre close et humide, une grande fenêtre nue et tous mes deuils enfouis en arrière et ces hommes aussi qui ne disent rien, qui ne diront rien du voyage, qui font semblant de dormir, et dont l’un, comme moi, attend quelque chose, a une urgence quelque part.

*

L’Âge d’Or [III]

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