Schopenhauer, etc. [Le Jardin]

Le Plongueur de Paestum

Tu es cela ; cette chose montrée, visible, tangible, frôlée ; cette chose innommée qui habite chaque chose, qui épuise ma langue nue, la fait fourcher, tomber dans le doux piège du sensible, dans les basfonds étranges de ce qui se voit, de ce qui se regarde, de ce qui se montre sans fard et loin, très loin des invisibles fantômes, des grisailles fardées du soir, comme à l’aplomb d’un midi sans faille et monstrueux, tu me vois. Tu me vois plus que je ne te regarde et si je crois pouvoir dire de toi quelque chose, si je crois pouvoir penser à ton propos, peut-être ne dois-je pas aller au-delà d’un pourquoi.

Parce qu’écrire, peut-être, ce n’est rien d’autre que tenter d’inventer un regard, donner au monde une tournure qu’on ne lui connait pas, bouleverser quelque chose dans l’ordre du réel ou dans ce qu’il signifie. Écrire comme on creuserait dans les choses pour en faire paraître les fêlures, les gouffres et les béances cachées, toutes ces fosses qui nous surplombent. Écrire comme pour revenir à l’état d’une conscience qui s’éveille dans un pourquoi, un pourquoi qui n’est peut-être ni une question ni un étonnement, qui n’est peut-être pas le point de départ d’un long voyage étrange « entre des lieux qui n’existent pas », mais bien plutôt un retour, moins la volonté de partir que le désir de rentrer, comme un détour nécessaire pour retrouver un refuge.

Et peut-être alors que c’est là l’erreur de la philosophie, ou plutôt mon erreur face à elle, là sa merveilleuse naïveté de pratique, ou plutôt ma propre faiblesse, l’erreur de croire pouvoir fonder un itinéraire sur quelque chose qui n’est rien d’autre qu’un appel à la trêve. Ma raison qui s’ouvre et se tend comme une voile vers un horizon qu’elle ne connait pas, moi qui cherche dans les tréfonds des ombres des signes d’une vie inconnue, d’un principe caché aux yeux de ceux qui ne regardent pas, alors même que pourquoi suffit à tout dire, alors même qu’il narre à la fois mon échec et ma gloire. Tu es cela écrivait Schopenhauer.

Et peut-être alors qu’écrire c’est prendre la rame d’Ulysse pour une pelle à vanner, c’est se tromper de monde, et peut-être est-ce ainsi, dans cette belle erreur, après avoir étrangé les choses jusqu’au bout, après avoir fait un détour à la limite de ce qui est insensé et s’être rendu barbare, peut-être est ainsi alors que l’on touche à quelque chose. Et si c’est cela alors écrire, alors je crois qu’il n’est de raison que dans la déraison du poète, que c’est lui, plus qu’un autre, qui touche le cœur du pourquoi, lui qui offre le plus de chance de retour et qu’il ne peut donc y avoir de véritable philosophie que dans la poésie.

[…]

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