Brest – Bourges

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Photographies de fenêtre haute – compartiment bar du train Brest / Paris Montparnasse – départ 13h54 ; 15h07

J’ai lu un écrit autobiographique de 1908 ou 1907, Pessoa écrit, pour commencer : « Ici, à Lisbonne » ; dehors, devant moi, se trouvait une série de hangar et des monticules de briques de ciment et j’ai pensé à mon impossibilité d’écrire : « Ici, à Lisbonne », puis, très vite, j’ai pensé le contraire et à ma possibilité de l’écrire. Le train s’était arrêté dans une gare, Saint Brieust, et j’ai écrit : « Ici, à Lisbonne ». Pessoa continue : « absorbé dans des occupations » et j’ai considéré mon propre ennui, debout dans le compartiment bar du train, et j’ai écrit « absorbé dans des occupations » ; devant moi, la gare avait laissé place à une longue fuite de champs coulant vers la mer. J’ai trouvé que le Portugal était un pays formidable.

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Photographies de fenêtre haute – compartiment bar du train Brest – Paris Montparnasse – départ 13h54 ; 15h18-15h21

Plus loin j’ai lu du Pessoa qui parlait de « femmes-nues » au moment même où des policiers passaient dans la rame et une minute avant notre entrée dans la gare de Lamballe. Faut-il que les astres s’alignent toujours de cette manière ? Plus souvent, le pigeon que le rossignol. « Le but de ce livre : être une balle dans le combat ». Je n’ai ni livre ni combat, du moins aucun combat pouvant être nommé comme tel dans un livre. Les femmes-nues n’étaient pas sur les quais ; il se trouvait derrière moi des maisons grises, rouges, posée devant une esplanade d’herbes marrons-brûlées.

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Photographies de la table numéro 2 du Bar de la Gare du Mans – 17h42

« Tout ce que j’ai aimé tôt ou tard est venu me blesser ». Au comptoir, un homme d’une soixante d’année ; visage ris, œil gris, entièrement gris. Son bras est posé sur le rebord du bois et il regarde vers la gare. Vers la gare, un homme – veste bleu, chaussure de basket orange – fait les cent pas (pour l’instant 38). Alvaros de Campos tente d’aller aux toilettes du bar sans avoir consommé et se fait sévèrement jeté dehors par le tenancier. L’homme visage gris, œil gris, entièrement gris, ne possède que deux dents : il m’a entendu penser, peut-être, il part sans avoir consommé rien et s’engouffre dans la gare. S’engouffrer. Tomber dans un trou. Visage gris, œil gris, totalité grise de mine, l’allure charbonnière d’une ombre – non, d’un homme que l’on pourrait confondre avec une ombre, mais d’une ombre. Fondre le métal chaud, brûlant, phosphorescent que sont ces têtes multiples sur l’esplanade, tout réunir en une seule pâte très matérielle, très chaotique, et reconstruire l’édifice du réel. L’homme bleu a avancé en faisant les cents pas : ce qui est une manière très innovante de tourner en rond ; il se trouve dans l’antichambre de la gare derrière un mur de verre sale. Ma vitre est semi-opaque et laisse transpirer des espaces de clarté qui dessinent un symbole impossible à reconnaître ; derrière, une chaise en rotin, une table en faux bois reposant sur deux pieds torsadés.

Des drapeaux sont accrochés au plafond : France, Royaume-Unis, États-Unis, Ecosse, Italie, Finlande, Suède, Russie, Japon, Pays-bas, Suisse, Allemagne. Les serveurs font des blagues et rigolent entre eux. Je suis seul avec eux maintenant. À la télévision passe un clip des années 80 de Murray Head où des femmes et des hommes dansent sur un damier blanc et bleu.

Mais là aussi est le rossignol. Le charbon, la mine, le grisâtre, le visage, le rire ; l’image est chantée contre moi, sur moi, en moi ; c’est moi qui chante et je veux me faire taire pour laisser faire les choses, mais si je cesse de chanter le monde lui non plus ne dit plus rien.

Réenchanter le monde : « tout ce que j’ai aimé tôt ou tard est venu me blesser ». Il faut descendre à la mine des choses, planter nos mains dans la profondeur terrestre, charnelle, rocailleuse du réel ; le monde n’est pas à réenchanter, c’est moi.

Deux hommes commandent un pichet de vin rouge – 18h07 – et il s’y trouve l’homme bleu que les cent pas ont menés de la gare jusqu’ici ; itinéraire que l’on jugerait absurde si on n’y prenait pas garde. Mais l’incohérence est une vue de l’esprit et « je. » ne peut décrire l’âme de ce qui n’est qu’une chose mouvante.

Là aussi le rossignol. Non plus la mine, mais autre chose d’une profondeur autre, d’une profondeur de montagne ; d’une profondeur en relief comme peut l’être la beauté – ou le Sublime -, l’horreur, la cruauté factice et le mensonge.

« L’avoir l’air » est une catégorie qui convient à la fenêtre ; mais ce n’est pas sur le monde qu’elle s’ouvre, Alberti avait raison, c’est sur moi, la propre mine qui gît en moi, ma propre objectivité d’objet : homme gris, œil gris, visage gris, derrière fenêtre opaque, tapant grisement le récit – ce n’est rien d’autre – de ses propres grisailles.

Souviens-toi des Méditations : l’unique moyen inventé par Descartes pour se sauver de la solitude suprême du solipsisme, pour éviter la mine de son corps, de son cœur, de son cerveau, de sa chair idéale, l’unique terme trouvé par Descartes est Dieu. Mais Dieu n’est pas ce qui compte, tout comme la nuit ce n’est qu’un mot, ce qui compte c’est l’argument cartésien : ma solitude de grisaille n’est qu’un leurre parce que je ne suis pas à l’origine de mon idée de la grisaille, le monde est un rêve qui trouve sa source dans le monde – c’est-à-dire dans l’idée que Dieu eut, a, aura, du monde. Souviens-toi qu’il n’y a aucuns arguments, rien, et que ce qui compte ce n’est pas la Raison mais la pure et simple affirmation faisant que : « je. » ne peut pas.      

                                                Et là aussi le rossignol.

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Photographie de la place n°# de la rame n°# du train n°# vers Tours – 18h42.

Marque d’une « maladie divine » : l’impossibilité pour mon œil de rendre compte de la vitesse ; je vois bien champs, herbes, branches, arbres, routes, maisons, mais ma vision exclue radicalement le changement ; symptôme d’une « maladie divine », mon œil n’existe que depuis l’éternité, hors du temps ; le devenir se formule pour l’œil comme une énigme. Devant moi, une vieille femme, cheveux blancs, lunettes d’or, croit regarder le temps qui passe par la fenêtre : elle voit champs, herbes, branches, arbres, routes, maisons et s’imagine de plus en plus vieille – mais il n’y a pas de vieillesse pour l’éternité.

Depuis mon œil-fenêtre le dehors est magmatique. Tâches lumières, clartés boueuses, vitesses converties en lenteurs.

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Photographie de la place n°# de la rame n°# du train n°# vers Bourges – 21h26

Montrichard. J’avais écrit des lignes sur cette ligne avant d’entreprendre ma révolution :

Montrichard. Aucun pic. Rien ne dépasse des toits. Trois quatre silhouettes grimpent, descendent, font comme s’il y avait quelque chose à faire. D’un train tout donne le sentiment d’être « en direction de ». Des jardins se sont collés aux rails. Ils sont pleins de chaises de plastiques, de table où sont disposés des objets que l’on ne voit pas assez.

Un Super U bleu impossible à photographier en raison du balancement du train. La contingence des choses lumine en bleu-néon.

22h40 – Arrivée.

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