Les Arpenteurs – Kafka et Cage {1 et 2}

20170527_225004

 

Fragment #1

 

Longtemps avant aujourd’hui je voulais dire quelque chose de John Cage et puis j’ai cessé de vouloir ;

plus longtemps encore, j’ai cru que son silence était le mien, que je l’avais connu, qu’il m’était intime comme seules certaines choses très rares peuvent l’être, puis j’ai pensé que cela était faux ;

maintenant je ne me situe au milieu de sa musique comme un milieu d’un guet et j’aimerais l’être comme K. l’arpenteur, avoir l’insouciance tragique du chercheur d’or et recevoir de lui des ordres, comme l’on recevrait des ordres du Château

K. et Cage partage en moi un territoire commun et fonctionnent, dans mon imaginaire, de la même manière : chez l’un comme chez l’autre, ce n’est pas l’insensé ou l’incompréhensible qui me bouleverse, mais le renversement des modalités du sentir et du penser ;

John Cage indétermine l’écoute, débalise le territoire de l’ouï ;

K. indétermine l’existence, débalise le territoire de la vie ;

les gestes musicaux et existentiels de l’un et de l’autre ont de la folie au sens où ils confondent, malgré eux, contre eux-mêmes, contre nous, le Réel et le Symbolique ;

tout est donc ici un problème d’espace, de lieux confrontés à l’absence de frontière ou à la surabondance de bornes ;

qu’écrire alors sur John Cage : la théorie est une manière bien faible de sortir de l’ornière, et il faudrait peut-être ne rien saisir plutôt que mécomprendre.

 

Fragment #2

 

Tout est une question de moment donné – de kairos diraient les vieux grecs ;

lorsque en 1951 John Cage visite la chambre anéchoïque d’Harvard – lieu absurde par excellence, lieu qui n’a pas lieu d’être – ce n’est pas le silence qu’il entend, mais c’est lui qu’il écoute ;

tout est une question de moment donné : la vie nue éprouvée du fond de soi – grésillement nerveux, battements de cœurs, flux sanguin -, la vie nue donnée à soi-même ;

il ne cherchait pas le silence après, il cherchait à faire vivre cette vie nue et il fallait pour cela saisir le kairos ;

Aristote, Machiavel savaient que prendre dans ses mains le moment donné supposait la phronesis – prudence étrange qui consiste à savoir prendre des risques ;

la musique ce n’était donc peut-être pas autre chose pour John Cage qu’un pari : « essentiel pari sur l’absence », il fallait arpenter le territoire de son écoute, baliser le lieu absurde, le lieu qui n’a pas lieu d’être et qui trouvait sa racine en soi ;

biologie de l’écoute qui n’est pas lointaine des tentatives répétées du K. qui cherche, sans arrêt, à rapprocher des réalités hétérogènes – celle de son corps, celle de sa vie, celle du Château – ;

êtres-lancées-dans-le-vide ;

« Parfois immédiatement ; à peine on est venu, à peine s’est-on retourné, l’occasion se présente déjà ; tout le monde n’a pas la présence d’esprit d’en profiter ainsi tout de suite, en arrivant, et une autre fois l’on peut attendre plus de temps que n’en eût demandé l’admission officielle à laquelle, d’ailleurs, l’employé toléré n’a plus le droit de postuler. Il y a donc bien de quoi faire réfléchir ; mais les objections sont minimes en face des difficultés de l’admission officielle qui ne se fait qu’après une sélection terrible ; la candidature de quelqu’un dont la famille ne jouirait pas d’une réputation parfaite serait rejetée d’avance ; s’il se risque quand même, il tremble durant des années à l’idée du résultat ; on lui demande de tous côtés, dès le premier jour, avec un grand air d’étonnement, comment il peut oser se lancer dans une entreprise ainsi condamnée à l’échec, mais il espère tout de même ; comment vivrait-il sans cela ? Et il apprend au bout de longues années, dans sa vieillesse, il apprend le refus du Château, il apprend que tout est perdu et que sa vie a été vaine. Il y a évidemment à cela certaines exceptions, c’est ce qui fait qu’on se laisse tenter facilement. Il arrive que ce soient précisément des gens de réputation douteuse que l’on engage. Il est des fonctionnaires qui aiment malgré eux l’odeur de ce gibier ; en examinant ces candidatures ils reniflent l’air, tordent la bouche, tournent les yeux, l’homme leur paraît étonnamment appétissant et il faut qu’ils s’en tiennent très strictement aux lois pour pouvoir résister. Souvent d’ailleurs cela ne sert pas à faire aboutir la candidature, mais simplement à prolonger indéfiniment les formalités d’admission qui ne reçoivent aucune sanction définitive : on les arrête après la mort de l’homme. »

Cet article a été publié dans Projet. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s