Les Arpenteurs – Kafka et Cage {3}

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Fragment #3

 

Cage et K. invitent à une philosophie de l’échec et du déplacement ;

Si l’arpenteur est celui qui mesure, celui qui distingue, détermine le territoire, le fait advenir au monde, K. et Cage sont des explorateurs en échec, continuellement confronté à l’impossibilité de leur entreprise – une entreprise qui les dépasse radicalement, qui n’a de sens qu’au moment précis où elle échoue ;

L’échec de K. et de Cage vient de la nature du territoire qu’ils arpentent et qui n’est pas de l’espace mais du temps ;

« le temps me paraît la dimension radicale de toute musique » écrit John Cage dans un entretien avec Daniel Charles le mardi 27 octobre 1970 à 14h30 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Le temps dont on parle ici n’est pas celui mathématique, hiérarchisé, découpé en tranche, ce n’est pas le temps de l’horloge ni même du cadran solaire ; ce temps-là est un temps arraisonné qui ne décrit pas le temps mais autre chose ;

ce temps mathématique n’est pas du temps, comme l’a compris Bergson, ce temps-là « n’est que le fantôme de l’espace obsédant la conscience réfléchie » ;

le cadran de l’horloge est un territoire qu’un arpenteur pourrait mesurer, il n’y aurait aucune possibilité d’échec alors puisqu’en fait de temps nous n’aurions affaire qu’à un espace qui ne dit pas son nom.

Le temps mathématique est donc un temps sur lequel nous avons un pouvoir, qui est le signe de notre volonté de maîtrise : dans la discontinuité de l’instant – considéré comme unité spatiale et non pas effectivement temporelle – l’homme peut prendre son temps ;

Le temps qu’arpentent K. et Cage est celui que Bergson appelle durée ;

ce n’est pas un temps que l’on peut prendre, mais c’est un temps qui nous dépossède ;

intuition d’une pure continuité, la durée s’éprouve dans la conscience comme son fond, sa forme et son unité ;

mais, tout en même temps, K. et Cage témoignent de l’impossibilité d’un témoignage ;

John Cage, dans la chambre anéchoïque éprouve dans son corps même la durée – épreuve d’un silence qui n’en est pas un et où ce qui est précisément questionné c’est la perte des repères spatiaux, l’incapacité de déterminer un territoire de l’écoute ;

toutes les tentatives de déterritorialisation de l’écoute chez Cage ne valent ainsi que précisément comme tentatives – de la même manière que K. ne fait que mettre au jour l’inexistence d’un espace reliant le village et le Château : impossibilité qui s’éprouve dans la durée d’une conscience confrontée à l’impossibilité de son propre récit (et à l’impossibilité d’un dialogue avec la transcendance).

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