Arles

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            En moi un sentiment d’urgence vibre jusqu’à la nausée, jusqu’à l’écœurement et parfois, rarement, ce sentiment est heureux car il rencontre un temps qui ne peut être découpé en morceau, taillé en pièce par la montre, un temps où ce que je vois ne s’épuise pas dans mes yeux, ne perd pas en intensité d’avoir été rendu conscient, un temps où « vivre » et « avoir vécu » se rencontrent très exactement, comme en un poste frontière où tout ce que j’ai perdu se retrouve après un long exil. Lorsqu’un tel temps vient, le temps n’est plus alors une chose qui passe, mais un milieu où j’évolue et où l’air si léger, le vent si chaud, la nuque brillante de l’inconnue, où toutes ces choses si médiocres d’avoir été trop narrées, existent avec un poids nouveau et s’enfoncent en moi très profondément. L’impression persistante d’avoir « perdu quelque chose » disparaît et l’enfance, le souvenir, le regret n’ont qu’un sens lointain et diffus, ainsi qu’est la lumière dans les profondeurs de la mer. Et ainsi que le ferait la pression au fond de l’océan, je me sens comme écrasé par le monde, perdu, dissout peut-être dans la matière liquide du temps. C’est une noyade heureuse et je pense comprendre alors comment l’idée très étrange de la mort a pu germer dans un esprit capable de produire l’idée très étrange de la résurrection.

            Il y a à Arles, vers les arènes, une rue étroite et que j’ai cru voir déserte hier, que j’ai vu comme si j’étais le premier à la voir, et j’étais le premier, peut-être, à l’avoir vu ainsi, telle qu’elle l’était, dans la lumière si blanche et crémeuse, si poussiéreuse de l’été du sud de la France. Un lierre très vert grimpait sur une façade et il y avait, à un étage, un volet demi-ouvert qui bougeait avec le vent et à une fenêtre volait des rideaux blanc et noir, et ces rideaux m’ont tués et ressuscités dix fois, parce qu’ils disaient, en volant, tout ce qu’il y a à dire sur l’amour, sur la chaleur de l’été, sur le temps passé à vivre pour rien, sur la jeunesse qui passe, et sur tout ce que peuvent dire des rideaux qui volent dans une rue d’Arles. Et ce qui m’écrasait alors ce n’était pas ce rideau, ni cette fenêtre, ni cette façade, ni cette rue, ni cette ville, mais tous les rideaux, toutes les fenêtres, toutes les façades, toutes les rues qui existent dans toutes les villes vues ou imaginées, toutes les villes où j’ai été en rêve et où j’ai aimé et où le vent avait le goût de poussière et où, dans les chambres, les fenêtres ouvertes laissaient entrer l’été en grande brassée tendre.

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