Ego

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Je n’ai parfois nulle part où me rendre et je ne peux alors rien faire de moi. Parfois, les paysages qui peuplent ma mémoire et mon imagination sont brumeux, étouffés par la lenteur d’exister et alors c’est comme si l’ennui prenait le dessus, devenait plus grand que mes montagnes et mes constellations. Se rendre quelque part, c’est d’une certaine manière réellement se rendre, abdiquer, rendre les armes. Si je fais le compte, si je reviens sur mes pas, j’ai l’impression que la majeure partie de nos existences consiste en une résistance farouche contre je-ne-sais-quoi. Parfois, les gens qui passent dans la rue m’apparaissent comme l’armée d’un empire toujours nouveau, toujours mort. Leurs pas, leurs visages, la fausse insouciance de leurs mains jointes, sont autant d’armes dressés contre les choses et ils vivent, comme moi, contre ou malgré. Quand je vais quelque part, qu’importe l’endroit, j’ai le sentiment de rendre les armes et ce sentiment dure un instant à peine, il n’est qu’un effleurement de ce que je pourrais être, mais l’idée du voyage, du départ, l’idée que je ne suis pas accroché mes murs est si proche de l’idée que je pourrais avoir d’être libre, que je crois l’être. L’instant d’après, cette idée laisse place à une solitude radicale qui peut aller jusqu’à l’impression que vivre au milieu des autres, c’est comme être enfermé dehors.

La solitude n’est rien d’autre que cela : éprouver de la beauté et ne pas pouvoir la dire. Le monde apparaît parfois dans son évidente étrangeté et je suis alors incapable de l’épuiser, de le vider, de l’orienter selon des catégories qui lui sont inconnues et qui ne sont, visiblement, que des inventions humaines. Nulle chose n’est utile, rien n’a de valeur et l’idée même de beauté est un à leurre, et si j’use de ce mot ce n’est qu’à défaut d’autre chose ou de rien. Toutefois, la solitude ne vient pas de la distance qui existe entre moi et le monde : il n’y a, dans cette distance, aucun esseulement, seulement un principe. La solitude vient de l’étrangeté que suscite chez d’autres consciences ce sentiment qui est le mien et qui me semble, à moi, être le point de départ de la conscience. Je me sens alors réellement étranger, non seulement au monde, mais aussi au mien. Réellement barbare, ne parlant le même langage, ne désignant rien de commun.

Finalement, et même s’il y a dans cet aveu une faiblesse qui me tue, vivant je ne fais que tendre vers ceux qui pourrait me comprendre et tout en admettant que je suis suffisant à moi-même, je sais que je n’existe tout à fait qu’aux rares moments où les frontières s’effondre entre ce que je suis et ce que sont les autres.

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