Insomnie #24 – La banalité

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Le temps est tombé d’un coup sur mes épaules. Si j’ouvre la fenêtre, je n’entends plus pleuvoir, je me souviens. Les choses ont l’odeur de ce que j’ai épuisé. Le goût du voyage est celui du regret ou de la nostalgie. Il est rigoureusement devenu impossible de se perdre. Les dernières fleurs d’automne, la brume fondue à la fenêtre, la lune passée je-ne-sais-où, tout n’est qu’une longue file indienne de déjà-vu. J’ai dans mon ventre creusé l’angoisse de vivre, de vivre sans jamais plus saisir quoique ce soit de rigoureusement nouveau.

Le ciel est l’unique porte vers laquelle se dirige mon regard. Je suis stupidement, romantiquement attaché à cette idée si vaine d’autre part. Le ciel est devenu mon obsession. Il est comme une source impossible à tarir, un récit inachevé par principe et si parfois éclate en moi la conscience de n’y comprendre rien, d’y construire des chimères, j’y vois néanmoins le seul secours à une mémoire qui me rattrape toujours, le seul moyen de briser le rang.

À vrai dire, je ne sais même pas de quel rang je parle. Je crois que je ne fais que construire ma situation. Ma folie est banale, commune, combien de gens veulent croire qu’ils sont enfermés pour avoir l’espoir d’une libération ? Mais, il n’y aura pas de libération, parce qu’il n’y a jamais été question d’être enfermé nulle part. L’espace est ouvert, le monde est une plaine sans murs et ce qui m’effraie, au fond, ce n’est pas l’impossibilité d’échapper à ma prison, mais bien la possibilité d’exister en n’importe quel point de l’espace et du temps tout en ayant, toujours en moi, le sentiment de mon enfermement.

Cette nuit, je rêverais encore de canal et de pont et, pour autant que je me souvienne, tu te tairas, tu ne diras et ton silence, dans mon rêve, sera aussi le mien. Je ramasserai ma patience comme une pierre, les bords du mur s’effaceront en hurlant, laisseront apparaître les immeubles, les fenêtres, les passants qui m’observeront sans rien dire. Loin, très loin, comme toujours, tu passeras une heure à me maudire, à faire du vertige avec mon nom et alors ce sera le matin. Au réveil j’oublierai, j’aurai la mémoire à l’envers et je porterai ma nuit, mon rêve, sans rien dire, sans savoir, au milieu des objets, immobiles et têtus. Ainsi, est le nom de mon angoisse, je l’appelle « temps qui passe » ou « solitude », ou je ne lui donne pas de nom. Mais ce n’est que de cela dont je parle, que de cela.

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