L’inouï

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Il n’y a rien de plus étrange que le geste que je fais pour porter je-ne-sais-quoi à ma bouche, je-ne-sais-quoi dans ma main, à mes lèvres, etc. Il n’y a rien de plus étrange et une fois que cette étrangeté apparaît – qu’importe alors la clarté ou l’heure, la saison ou l’année, qu’importe les circonstances forcément particulières de la révélation : les miracles n’ont pas d’époques – il n’est plus possible de retourner à la naïveté. On ne peut être vierge qu’une fois et à le soupçon est toujours une nouvelle naissance. Rien de plus étrange et comme si tout suivait cette logique tout ce qui était le plus familier devient, du même coup, sous le même rapport, « le plus étrange » : sortir dans la rue et mettre un pas devant l’autre, regarder le soleil caché par un nuage, faire chauffer de l’eau dans une casserole, éteindre la lumière, ouvrir une porte avec une poignée ronde : une foule d’évidences rendues à leurs états véritables d’étrangetés, d’énigmes palpables – prodigieuse évidence de l’inévidence.

Je me sens si proche maintenant de certaines haines sincères et qui m’échappaient jusqu’ici : Platon qui craint l’océan et la matière, Leibniz à la recherche des monades, noyé sous les vagues, et me reviennent aussi en mémoire des instants de sidération si brefs qu’ils avaient été passés sous silence : le jour où le rayon du soleil faisait de la poudre à travers la fenêtre de la chambre, le jour où j’ai cru apercevoir un homme qui marchait à l’envers, le jour où j’ai embrassé quelqu’un en ayant le sentiment d’être une dizaine de mètres derrière – la vérité n’aime pas à se cacher et Héraclite avait tort, elle constitue la trame de fond de ma conscience, son continuum et comme le nez au milieu de la figure, elle explose comme étrangeté quand, pour une raison ou une autre, cette continuité est brisée. Le pouvoir de ne pas voir la fracture laissée par l’étrangeté est presque alors définitivement perdue, la capacité à se dessaisir d’un regard qui nous apparaissait, au départ, comme inouï et qui est peu à peu devenu notre manière de voir.

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