Le cahier

20171112_154505

« Bouche de l’ordre, ton nom ? » – Césaire attrapé hurle sa « raison rétive », et me convoque. Moi et l’immense culpabilité de 22h40 avons fait notre trou, avons creusé notre terrier dans la peau jaune du Cahier. « Ton nom ? » – Pourquoi ai-je envie de répondre mon âge ?

Juste à côté le carnet peint bleu, retourné mille fois, retrouvé hier. L’esprit de ma jeunesse y est encore et l’on y trouve, pêle-mêle une double page faussement griffonnée, des griffures et des citations – « Notre horizon demeurera toujours enveloppé dans une nuit profonde » – où sont absents Benjamin, Warburg et Paz pas encore connus, ou trop grands. Et puis de brèves poésies où l’on parle d’étoilement – au lieu de dire la lente ascension vers une tristesse dont on n’avait pas conscience, que l’on voulait ignorer.

Quel confort d’être juste sous la ligne de flottaison du monde. Césaire interroge de nouveau les lignes d’une main qui n’existe pas. « Qu’est-ce qui est à moi ? » Impossible de répondre sans insultes. Le mur-photographie se fond dans les images qu’il porte, ou peut-être est-ce l’inverse. Il est 23h21 et mes yeux confondent la surface et le fond. Le carnet, à peine tenu, est tombé et a été immédiatement immobilisé, statufié et perdu.

On lutte sans cesse contre le besoin de sortir. Homme-bassesse blottis dans le reflet de la fenêtre. Avant-hier, j’ai confondu un paquet d’enveloppe blanche avec le premier tome du Monde de Schopenhauer et tout a été résumé. « Lumière amicale » dit-il, depuis son île vierge de mort. Son cahier posé à ma gauche prend plus de place que moi. Je veux tout lui voler, mais on ne vole pas ce qui n’est à personne.

Avec 23h30 vient la nécessité des inventaires : à la fenêtre l’odeur habituelle du bois brûlé (rien ne fait plus se souvenir et fait plus regretter), la place mouillé (étrange texture de fenêtre humide et de clarté bleutée) et au-dedans le Cahier, les photographies, une lanterne qui n’a jamais été utilisée et qui prend la poussière. Mon pays natal gît quelque part entre les coussins du canapé. En raison de la nécessité du réveil, il faudrait dormir et avec 35 vient l’heure des absurdités. J’empile Camus, sur Camus, sur Michaux, sur Césaire, sur un bureau sur lequel j’ai écrit. Je rajoute un stylo qui ne marche plus sur Camus et sur le stylo une facture et sur la facture un livre que je prends au hasard – Timée. Mon empilement me suggère la colonne d’air qui va du Timée jusqu’au plafond et toute la matière qui écrase Césaire et m’écrase. Il écrit :

« Ce qui est à moi
c’est un homme seul emprisonné de blanc
c’est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche »

Cet article a été publié dans Prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s