Rue Mirebeau – Bourges et le manque de foule

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Il arrive un moment où en marchant tous les visages, tous les corps, toutes les mains balancées m’apparaissent comme des clefs. Il fait extrêmement froid – d’un froid assez profond pour que la chair n’y sente plus rien – et, subtilement, par une orientation très particulière de la nuit tombée, le monde est exactement semblable à un train dont je me demande où il va. Mais, je n’ai pas véritablement cette question dans la tête. Je ne me demande pas précisément : « où va-t-il ? » ou « où vais-je ? ». Je laisse aux philosophes le soin de formuler aussi tristement les choses. Il arrive juste un moment où la combinaison du froid et des visages, de la musique aussi souvent – une musique insoutenablement forte qui noie l’obscur désir de raisonner –, produit dans les visages croisé un infléchissement presque imperceptible mais qui change tout.

Les visages sont des clefs. Et donc, encore une fois de manière irréfléchie, je n’y pense qu’après l’étourdissement, j’ai le sentiment physique de chercher une porte. La musique rend au silence la moindre bouche, le moindre morceau d’étoffe frôlé, et j’ai l’impression que les gens que je croise, je suis en train de les laisser passer. A un moment, je peux voir une fille que je trouve très jolie et regarder à travers son crâne pour y chercher la serrure qui convient – sans arrière-pensées – et ma frustration est totale parce que je ne trouve jamais rien. Le temps de ma recherche, elle est passée, elle a plongée derrière moi – c’est-à-dire dans le vide puisque je n’entends pas ses pas – et nait en moi la frustration immense de ne même pas l’avoir regardé un peu. Elle a disparu et moi j’ai perdu mon temps.

De la rue Mirebeau à la rue Notre Dame, des dizaines de visages peuvent me paraître comme hors de portée, impossible à regarder, impossible à décrire, aperçu seulement comme des appels auxquels je n’ai pas le temps de répondre et qu’en vérité je suis même incapable d’entendre. Mais, disant cela je suis victime de l’après-coup parce que les visages ne me disent rien et ne m’appellent pas, mais ne sont en fait que des apparitions. Il fait très froid. J’avance en brisant des vitres. Je fends la foule.

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