La Dissertation [I] – La poésie des bords de mer

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Des dizaines de notes sont brûlées pour la raison de vivre.

Les Essais sur l’entendement humain disent quelque chose des bords de mer, mais aussi des quais, mais aussi des villes, et si Leibniz peut fantasmer l’océan, peut reconstruire l’imaginaire de son oreille, il lui est possible, du même coup, d’exister ailleurs et il est aussi proche de moi qu’il peut l’être de l’univers entier.

Aussi, la métaphysique est incompréhensible si on ne considère par le geste poétique qui y est caché. Les promenades solitaires de Kant dans les couloirs présumés lumineux de la Raison ne peuvent être pensées, comprises au sens d’embrassées, que si on fait la part du cauchemar qui s’y cache. Le noumène est le monstre du placard kantien, et derrière l’aridité des mots, derrière l’impossibilité même d’écrire de façon à être effectivement lu par quelqu’un d’autre que lui, c’est lui-même qui se cache – lui-même, noyau dur, impénétrable monade de la conscience.

Alors il nous est bien possible d’arracher des anciens Livres tous les dieux anciens et de brûler les notes pour résoudre le long problème (comme l’on s’éveille d’un long rêve en comprenant que ce qui y faisait problème n’était en fait réellement rien), mais le monde est une poupée russe (tout comme la consolation) et l’on rien jamais ne peut se résoudre – peut-être parce que résoudre c’est se résoudre, c’est-à-dire abdiquer – aussi l’on triche. Le mensonge n’est pas une possibilité, un itinéraire, il est l’unique destination (y voir de la tristesse ou un problème c’est se vouer à l’angoisse et rien d’autre) – parce qu’à la fin le mensonge est véritablement l’unique résolution possible (parce qu’elle n’est pas une résolution, mais son envers, son reflet inversé), la poésie gagne définitivement sur la philosophie et il n’est pas possible de penser autrement que poétiquement.

Leibniz dans les Essais sur l’entendement humain poétise comme il peut, s’imaginer au bord de la mer et rêve le son de chaque gouttelettes tombées sur la grève, rêve le bruit produit par le lent chevauchement de l’eau et croit réellement entendre la plage entière (chaque grain de sable), la mer entière (chaque goutte d’eau) et l’univers entier – bien sûr c’est un rêve et bien sûr cela est faux : l’acoustique nous enseigne maintenant autre chose et la science a plié en deux le rêve de Leibniz pour le ranger dans l’Histoire, mais qu’importe parce qu’il y a dans ce mensonge de Leibniz quelque chose qui vaut non seulement plus que la vérité, mais qui même témoigne du fait que la vérité n’est rien : la beauté (ou l’évidence, ou rien de tout cela).

Kant dans la Critique de la Raison Pure rêve l’existence du noumène, imagine qu’il est existe comme un étage sous l’étage que nous peuplons, inaccessible et dont tout provient, il fantasme et croit se voir dans chaque chose, dans chaque couleur ou forme, et bien sûr ce rêve est troqué ou fondé sur des centaines de présupposés que l’on pourrait facilement battre en brèche et détruite, mais qu’importe : le rêve de Kant est plus important que la vérité, parce qu’il y a dans ce rêve exactement le monde où il peut exister, où il n’est pas écrasé par la foule impossible et aveugle des objets, où il peut entrer dans une pièce sans considérer qu’elle lui est radicalement étrangère et que tout s’oppose à sa pensée.

Descartes dans la « Première Méditation » des Méditations métaphysiques invente le doute, construit dans le jardins clos de sa Raison (à peine sortie du moule) l’instrument du lent dépeçage qui le mènera jusqu’au dernier terme de la pensée, jusqu’à lui-même qui pense et qu’importe s’il se trompe, s’il ment en usant de son scalpel, Nietzsche peut bien avoir raison, la fantasmagorie cartésienne vaut parce qu’elle est belle, comme peut l’être un poème ou un morceau de musique.

Où va-t-on alors avec Leibniz, Descartes, Kant, Hume, Husserl, Sartre, où va-t-on avec Bergson, Machiavel, Platon, Aristote et les centaines d’autres qui ont rêvé le monde en pensant le regarder dans les yeux ?

La beauté est l’unique critère de la vérité parce qu’elle fait comprendre que le vrai (cette fiction si triste de l’occident) n’est qu’un leurre lui-même, une tricherie nécessaire pour continuer d’exister ; il n’est pas possible de s’éveiller du long sommeil où nous avons été jetés (ou bien où nous nous sommes jeté nous-même) et tous nos efforts pour nous assurer de notre veille, toutes nos tentatives pour conserver nos yeux ouverts ne font que confirmer qu’ils ont été fermés depuis longtemps.

Qu’être alors sinon un formidable aveugle : fermer les yeux et rire, la gorge déployé, rire comme on pourrait pleurer ou fleurir ou aimer, être les orpailleurs particuliers de notre rêve et descendre on-ne-sait-où pour aller nulle part ; il est possible de couvrir les parcs d’or fin, les bancs et les arbres, les murs et les toits, le ciel entier, tout peut être noyé sous de la clarté et l’on pourrait dire : « cette clarté n’est rien puisqu’elle n’est que la nôtre » et l’on pourra répondre : « et cette clarté est tout parce qu’elle est la nôtre ».

Bien sûr, tous les troncs noueux, toutes les fontaines éteintes, toutes les étreintes mêmes seront semblables à des portes fermées, mais il reste notre œil, le regard si peu souvent pris au sérieux, si souvent laissé derrière et qui ne sert jamais, comme le pensait les vieux allemands qui lisaient les vieux grecs, à découvrir, mais toujours seulement à couvrir le monde.

Il ne faut pas croire à notre aveuglement comme l’on croit aux anciens dieux ni brûler ses notes comme on pour des autodafés, mais enflammer la si belle Raison des philosophes, la passer sous l’acide, pour en faire sortir l’épaisse fumer où nous pourrons nous terrer comme des ombres, où nous nous transformerons en poètes ou en dieux – ce qui est la même chose

La Dissertation [II]

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