La Dissertation [II] – Décrire, écrire, mentir

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La Dissertation [I]

Nous nous conduirons comme si nous n’avions pas déjà perdu le nord.

Nous pouvons fouler les rues de Florence, Machiavel nous accompagnera le long de l’Arno, jusqu’à Santa Croce et nous verrons la cité malade, la ville infestée, la peste inexistante dont il fait le récit dans sa Description de la peste en 1527. Michelet s’y trompait encore dans le tome VIII de son Histoire de France et rêvait le rêve de Nicolas, rêvait ses amours perdus et rêvait sa tristesse. Nous pouvons croire que la philosophie œuvre pour la clarification et qu’il s’agit d’abord, et avant tout, de retrouver son chemin.

Pourtant, il n’y a dans la perte aucune déperdition et Machiavel ne se trompe pas lorsqu’il invente une peste qui n’existe pas, il ne ment pas lorsqu’il construit le mythe d’une cité infestée et les corps décharnés qui passent sur les tombereaux, et les foules hurlant « Vive la peste ! », et tout le folklore étrange de la mort, tout cela n’est ni une erreur ni une tromperie, c’est un égarement. Il faut se mettre « hors du chemin que l’on doit suivre » et philosopher ce n’est pas autre chose que se dédire.

Nous avons oublié que le vieux logos platonicien, toujours considéré comme le point de départ de l’acte de penser, trouve son terme, et en même temps son principe, dans le muthos et au fond se représenter le monde, s’en faire une image précise, c’est très précisément l’inventer et devenir poète. Si Platon hait la poésie, ce n’est pas parce qu’elle a tort, même s’il veut nous le faire croire, c’est bien parce qu’elle a, selon une modalité fondamentale, raison. De quelle raison sommes-nous en train de parler ? Écrire, parler, narrer, aligner des concepts ou des idées, des images ou des mots, est-ce encore toucher le « cœur du monde », comme disait Stig Dagerman ? L’intolérable écart entre ma pensée et le réel n’est-il pas qu’une construction lui-même, qu’un fantasme ? Souvent, il m’arrive de suivre le discours d’un autre, de tenir avec ses mots comme une ligne qui me raccroche à ses yeux, à sa peau, à ses rêves, et je crois alors que ce qu’il dit c’est moi qui le prononce, mais ne suis-je pas alors voué à tous les revers de la pensée et de la philosophie ? Quel poète peut croire qu’écrire n’est rien d’autre qu’inventer les histoires que l’on voudrait entendre de la bouche des autres ? Est-il possible d’écrire ce que l’on pense ?

La Dissertation [III]

 

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