La Dissertation [IV] : La leçon de Tirésias

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La Dissertation [III]

Mais, quand tu auras tué les prétendants en ta grand’salle, par ruse ou à découvert à la pointe du bronze, alors prends une rame bien faite et va, jusqu’à ce que tu arrives chez des hommes qui ignorent la mer et mangent leur pitance sans sel ; ils ne connaissent donc pont les vaisseaux aux flancs rouges, ni les rames bien faites, qui sont les ailes des vaisseaux. Je vais t’en dire une preuve bien convaincante, qui ne t’échappera pas. Quand, te rencontrant, un autre voyageur dira que tu portes un battoir à vanner sur ta robuste épaule, alors, plante en terre ta rame bien faite, offre un beau sacrifice au roi Poséidon, un bélier, un taureau, un porc en état de saillir les truies ; puis reviens à ta maison sacrifier des hécatombes sacrées aux deux immortels qui habitent le ciel immense, à tous, sans en omettre aucun.

Odyssée, XI, 126-137

Il faut choisir son camp. Il faut nommer sa piste. Nous pouvons penser aussi longtemps que l’on veut, aussi loin que l’on veut, aussi indistinctement possible, à la fin nous penserons toujours depuis un pays auquel un nom aura été accroché. Il faudrait être comme l’Ulysse qu’appelle Tirésias au Livre XI de l’Odyssée, mais ne jamais trouver personne pour voir dans notre rame autre chose qu’une rame, autre chose qu’une chose portée pour nous-même. Dans l’Odyssée, le voyage d’Ulysse vers les terres lointaines, où la mer n’est pas même connue, est son dernier voyage et ce qu’il gagne, en retour, c’est le droit de mourir en paix. Il doit lui aussi finir par choisir son camp et les dieux semblent aimer les définitions. J’aimerais tant retrouver une enfance que je n’ai jamais vécue, qui n’a jamais existé, qui n’est qu’une enfance d’adulte rêvant de l’enfance et qui, précisément, désigne la possibilité d’être cet Ulysse qui ne revient jamais des terres lointaines et qui accepte l’échec de sa mission comme un cadeau.

Je ne peux pas écrire, parce que la définition est une limite qui m’angoisse et me pèse. Pourtant, je le fais, parce qu’écrire n’est pas un acte qu’il est possible ou non de réaliser. Écrire, c’est très exactement marcher comme Ulysse peut le faire depuis le bord de la mer jusqu’au centre du monde. Bien sûr, il est impossible de parvenir à ce centre du monde et toute l’angoisse est là. Stig Dagerman écrit, en 1952, dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier : « je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde ». Écrire n’est donc pas un acte et dire qu’il est impossible d’écrire, ce n’est pas dire que l’on n’écrit pas. Considéré d’assez près, il est tout aussi juste de dire qu’il est impossible d’écrire que de dire qu’il est impossible de vivre. Réaliser une chose impossible n’a jamais impliquée qu’il était possible de la réaliser et si j’écris, si je trace bien des mots les uns à la suite des autres, si je donne bien à tout cela une forme lisible, sensible, intelligible peut-être, tout ceci ne se fait qu’au détour d’un merveilleux hasard et si jamais il m’arrive de nommer effectivement quelque chose ce n’est que parce que j’ai, sans m’en rendre compte, préalablement inventée la chose que je nomme.

Comment pourrais-je écrire alors même que définir est une blessure qui me brûle les yeux ? La poésie me semble depuis longtemps le seul acte réellement décisif, parce qu’elle est la seule forme d’écriture où l’écriture elle-même est continuellement niée. Une telle négation ne relève pas d’une « passion triste » que dénoncerait Spinoza : je ne suis pas moins puissant, moins vivant, moins existant d’exister ainsi. Les limites que je reconnais à mes fictions ne sont pas des frontières, mais des balises, des repères qui ont, paradoxalement, le rôle de m’aveugler assez. En vérité, je ne suis pas Ulysse, je ne remonte pas les fleuves de l’estuaire à la source, je ne suis pas à la recherche d’un homme qui me dirait que ce que je porte est autre chose que ce que je porte. En vérité, je suis cet homme qui croit voir quelque chose sur les épaules d’un inconnu venu depuis le chemin du sud. Je suis cet homme qui va renvoyer Ulysse à sa mort prochaine, à la fin de sa mission, dans les définitions bien précises des dieux.

Je voudrais écrire assez bien pour confondre toutes les rames que je vois avec des pelles à vanner.

La Dissertation [V]

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