Rue de la Porte Jaune

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Sentiment violent d’être traversé par les choses. Air, lumière, béton, armatures incolores que je veux appeler, aimer et dire : tout n’est fait, soudainement, que pour passer à travers moi. Sentiment d’un homme qui s’est trompé de porte une fois, qui s’est excusé beaucoup pour le dérangement, qui n’ose plus en essayer une autre et qui juge, finalement, que le couloir n’est pas si mal. Ce soir, rue de la Porte Jaune, les gens passaient comme des fantômes au milieu des fumées, des vapeurs qui s’échappaient des tuyaux plantés dans le mur. Comment pouvais-je être si étranger à tout ? Je me souviens avoir regardé par les fenêtres des appartements exactement comme lorsqu’on regarde des vitrines. Tout était disposé pour exister sans moi. Le monde entier avait pris ses quartiers, là, dans la rue, et j’étais devenu superflu. La beauté même marchait sur les pavés gelés, ses cheveux d’occasion étaient déliés et tombaient contre moi, mais je n’étais pas là, j’écrivais déjà ce texte, j’étais déjà à mon bureau ou tout à fait ailleurs. Est-il possible de se défaire de cette impression de faux raccord entre soi et les choses ? L’ivresse est devenue ma seule manière de penser et je la guette, je l’attends, je veux m’approcher des bords de je-ne-sais-quoi. Je m’arrête devant n’importe quoi et l’on pense que je suis romantique. Mais si je regarde longtemps l’ombre que je projette, si j’écoute mon talon qui claque, si je tourne autour de ses sensations comme un rêveur ridicule, ce n’est pas par fascination pour la beauté du monde, mais parce que je suis incrédule : je suis devant ce mur, je suis dans cette rue, le monde claque sous mes pas et je produis un effet. Enfant je collais ma lampe torche contre ma main pour voir au travers et j’étais impressionné d’avoir un dedans. Je veux coller une lumière à la peau du réel, avoir la confirmation que toutes ces choses sont pleines et savoir qu’ainsi, si l’occasion se présente de nouveau, je pourrais traverser les choses au lieu d’être par elles traversé.

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