La nostalgie

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Pourquoi suis-je nostalgique de moments que je n’ai pas vécu ? Les lieux que je rêve, que j’écris, je crois les avoir connus, y être passé mille fois. L’univers est si dense partout, si dense. Les objets creusent des fosses à force d’être posés sur les meubles. Rien n’arrive qu’une seule fois, tout est à recommencer, tout recommence toujours. Et de la fenêtre, je peux tout voir et savoir que tout a déjà eu lieu, et mes sentiments vont faire des boucles ou des nœuds contre les choses : les gens qui passent sont des imitations de passants d’il y a dix ans, cent ans, ou plus encore. Combien vivre est une affaire de croyances ! Je voudrais retrouver le refuge de mes idées sur le monde et avoir ce confort de croire.

Tant de théories existent sur tout qu’il est impossible d’échapper à la pensée. Je porte sur mon dos des millions d’idées, qu’elles soient les miennes ou non n’est pas important puisque nous ne nous appartenons jamais, et ces idées je les projette avec l’espoir qu’elles atteignent une cible à peine visible devant moi. Mais, la cible elle-même n’est qu’une idée de cible et ce que je lance est projeté vers moi. J’ai tout vécu déjà, j’ai été vivant avant d’avoir été et j’espère vivre, j’espère jusqu’à la nausée vivre, alors même que ma vie est déjà passée, elle a été portée dans les bras de quelqu’un que je ne connais pas, mais qui a été moi avant moi. Mon appétit prend souvent la forme des mots : j’écris des recueils, des romans, des lettres. Qu’ont-ils de si important ? Ils n’ont rien, ils sont dépourvus de valeurs et c’est pourquoi je les guette comme un chasseur, pourquoi je les emprisonne dans des boites grises, noires, afin de leur donner du poids. Je suis nostalgique d’histoires racontées par mon double.

Faut-il être fou pour ternir ainsi toute la chaleur du monde ? Combien de fois ais-je vécu derrière la vitre de ma « littérature » ? Des amis se meuvent dans un salon devant moi, ils parlent avec une façon si authentique que je suis arraché à tout et je pourrais hurler de terreur d’être ainsi dépossédé du pouvoir d’être vrai. Ou bien, je lis une longue réflexion sur l’écriture et je suis saisi par la comédie d’avoir quelque chose à en dire. Je pourrais me mettre à marcher à cloche-pied sur une corde, je pourrais rire à tous les regards que l’on me jetterait, je pourrais écrire des théories sur cela et débattre, je reviendrais au même point, exactement à la même porte (qui n’est qu’une idée elle-même). Il m’est même possible de creuser plus loin le problème en considérant que ma haine de ce qui n’est qu’idée coïncide avec un amour infini pour l’idée même : je déteste penser et n’aime que ça. Mon existence entière est vouée à des autels que je voudrais brûler. Il n’y a là encore qu’une fiction, qu’un mythe et quand je débats des idées ou des mots, en fait je ne fais que me débattre. Quels liens me rattachent ce verre d’eau posé à côté de moi ? Au centre d’une grande toile, mon appartement et la ville sont suspendus aux milles années qui me précèdent et aux milles années qui suivront. Il faut accepter la charge qu’impose la conscience. Oui tu es à l’aplomb du soleil, oui tu es pont au-dessus du gouffre immense creusé par les choses, oui ce que tu fais compte infiniment et ne compte pas et ton amour ne signifie rien, vaut tout et mourra aussi vite que l’idée que tu en as. Oui, tout cela, oui. Il faut écrire pour en avoir terminé. J’ai fini.

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