Ce qui compte

20180509_163427 (2)Perdre l’esprit : expression étrange que je ne comprends pas. Qu’ais-je perdu les fois où j’ai perdu l’esprit ? Rien. J’ai cru même un instant tout gagner, racheter la dette ancienne contractée par ma raison chétive. Cœur ignoré par des siècles d’aboiement dans le vide. D’où viens mon sentiment de ne retrouver les choses que de les avoir égarées ? Il m’arrive de perdre même l’idée de la matière, l’idée même de la pensée, d’être à la frontière de ce qui n’est pas nommé, de ce qui n’est pas dit, de ce qui ne peut se dire. On ne perd rien de perdre la raison, on se saisit, au contraire, des forces que nous avions perdues : le pouvoir de regarder les choses comme elles sont, c’est-à-dire impossibles, altérées, défaites sitôt qu’elles sont formées, le pouvoir d’ouvrir les portes closes longtemps avant notre venue, le pouvoir de se taire devant la beauté. Il arrive de se sentir très proche d’un domaine que nous ne connaissions pas et que nous sentons pourtant sous nos pieds, sourcier à l’aplomb d’une rivière souterraine. Peut-être des ancêtres très anciens ont abandonnés là un rêve dont il ne savait que faire, peut-être avons-nous profané un ossuaire où les dieux se sont battus longtemps et où il se battent encore, peut-être avons-nous retrouvé un double qui vivait dans les temps reculés, comme quand nous pensons saisir notre jeunesse passée dans l’atmosphère d’une soirée d’été. Nous n’en savons rien, mais la chose est là. La chose est là, si proche. Et nous respirons en avalant en grande bouffée l’air vicié du désordre, notre souffle est coupé d’avoir rencontré quelque chose. Il paraît que les fantômes portent en eux la promesse de ce qui va être, bien plus que la survivance de ce qui a été. Ne dit-on pas des spectres qu’ils sont « revenants » ? Ainsi l’amour commence, ainsi commence tout ce qui compte et ce qui a compté. Nous mesurions tout : notre œil-compas perçait le monde au lieu de l’embrasser et nous n’avions du temps qu’une idée très vague. Puis soudain, l’esprit et le corps, faces d’un même couteau, sont perdus. La distance n’est plus le nom donné à un nombre précis de pas, à une somme précise de gestes. Elle est une frontière sur laquelle nous rions et qui n’existe pas. Bien sûr, cette sorte de vertige ne vaut qu’un instant ou ne vaut rien, si bien que nous sommes heureux une seconde, puis nous nous haïssons. Nous envions notre vie pauvre d’autrefois ? Nous voulons retrouver notre ancienne petite boutique que nous appelions « exister », mais nous n’en sommes plus là. Nous étions derrière la vitrine, nous voilà dans la rue. Ce que nous avons perdu ce n’est rien et cela nous tue. L’absence de regrets est un regret plus terrible que toutes les nostalgies. Nous ne pensons qu’à cela : « qu’ais-je fait ? qu’ais-je vécu ? qu’ais-je été ? » Puisque nous n’étions pas aimé, personne ne le peut le dire. Puisque nous ne n’aimions pas, nous ne le savons pas plus que les autres. Nous n’avons pas perdu l’esprit, non, nous nous sommes rendus compte que nous n’en avions pas.

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