Journal #3 – Ce qu’il reste de Walden

20180619_211150 (2).jpg

La forêt de Walden n’a pas été perdue. La croyance selon laquelle la vie urbaine rend l’homme insensible aux arrière-mondes me semble être une opinion fausse, une passion triste. Les villes et les foules ont un pouvoir obscur qu’on néglige par accoutumance. Il m’arrive parfois d’imaginer qu’il existe, ailleurs, dans de le désert ou au milieu de l’océan, des singularités qui me sont inaccessibles dans le quotidien social et rationnalisé de mon existence. Les constructions humaines me semblent rendre impossible le contact avec « l’invisible lointain », avec les fantômes et les esprits. Longtemps même j’ai cru que la raison – érigée comme Idole, comme l’aurait dit Nietzsche – dépossédait le monde de son pouvoir d’étrangeté. Les rues, les façades, les fenêtres, les boutiques, les visages communs des passants, tout peut apparaître à celui qui ne les regarde pas, qui ne sait pas les regarder, comme autant de classifications absurdes et mortifères d’une raison qui, en étant devenue collective, aurait recouvert d’un voile Isis et les dieux. Mais tout cela, je crois, est faux. Walden est partout dans la pierre et vibre d’une vie aussi sombre que celle qui se cache dans l’étang que décrivait Thoreau. Si l’habitude nous fait voir les villes, les gens, la société comme un décor, ce n’est pas parce que le décor existe, c’est seulement parce que nous sommes troublés par une perspective qui rend invisible l’invisible. Le sentiment violent d’une nature qui me nie je l’ai vécu autant sur les plages désertes de l’ouest marocain que devant le va-et-vient effrayant et magnifique des passagers dans les gares parisiennes.

Camus trouvait dans Oran un moyen de retrouver ces « longues respirations où l’esprit se rassemble ». L’Histoire persiste comme les couleurs sur notre rétine et des bombes tombent encore sur Paris. Pourtant, la sauvagerie magique et le mystère ne sont pas des domaines réservés aux pays lointains et isolés, aux forêts immenses ou aux montagnes si hautes que personne ne peut jamais les gravir. Les forêts, les montagnes, les déserts sont les images d’Épinal de ceux qui ne parviennent plus à sentir les rivières souterraines qui passent à l’aplomb des avenues. Si j’avais vécu toute ma vie dans la solitude qu’on éprouve au milieu d’un bois à minuit, j’imaginerais les villes comme des lieux sorciers, occultes et je voudrais m’y perdre pour y retrouver un regard perdu dans la nuit des forêts. Mais je n’y ai pas vécu et c’est pourquoi je crois qu’il n’est plus possible de se perdre ailleurs que dans les déserts. C’est une erreur qui peut me couter cher car elle me rend incapable de percevoir la beauté ailleurs que dans l’ailleurs. C’est une erreur qui me maintient dans l’illusion d’une nature que j’écrase alors qu’elle me constitue.

On croit souvent que la raison elle-même est coupable d’un crime radical : celui de rendre l’homme inapte à l’acceptation des choses telles qu’elles sont. La pensée rationnelle est vue comme un outil de destruction du secret. Je pense qu’il y a là aussi une confusion et qu’elle est grave parce qu’elle nous fait perdre de vue ce que la raison est ou au moins ce qu’elle peut être. La raison est une magie comme le rêve l’homme de la ville. Elle est aussi ésotérique et nébuleuse qu’un rituel vaudou. Elle ne nous apparaît pas comme telle parce que nous avons grandi avec elle, nous la connaissons, nous avons la même proximité avec la raison que les vieux grecs avaient avec les dieux. Aussi, nous croyons aux mythes que nous lui avons attaché et même ceux qui veulent s’en détacher son convaincu de son pouvoir de domination et d’écrasement. Les antirationalistes ne le sont pas en vertu d’un rejet de la raison comme mythe humain, ils le sont en considérant comme réels les effets de la raison sur le monde. Mais, la raison est un mythe comme un autre et s’il domine nos sociétés cela ne signifie pas qu’il est univoque et mortel comme nous pouvons parfois le croire. Il existe dans la raison elle-même quelque chose de la sauvagerie originaire que convoque les alchimistes, les mages, les sorciers, les prêtres ou on-ne-sait-qui. L’école ne peut pas nous le dire parce qu’il est nécessaire pour l’organisation de notre tribu que nous soyons convaincu que la raison est effective et tangible. Nous devons croire qu’elle édifie autre chose que des histoires et des mythologies. Mais c’est faux. Ceux qui se disent « rationalistes » pour justifier leur posture ou leur attitude face au monde ne sont que des prêtres ignorants du culte qu’il voue.

Les îles ne sont pas perdues. Les déserts ne sont pas disparus. Chaque pavé de chaque rue de chaque ville renferme autant d’étrange qu’une forêt.

Cet article a été publié dans Projet, Prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s