Journal #5 – Le pressentiment

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Il est des écritures inauthentiques, des tricheries. Parfois, en lisant Valery, me vient l’idée que tout est peut-être faux – et tout l’est, nécessairement – et qu’au fond le poète n’a jamais rien vécu sinon son poème même, sinon l’invention que son poème produit. Il est des écritures inauthentiques et impossibles à décrire parce qu’elles ne décrivent rien et qu’elles sont comme des brumes ou des vagues à l’âme, passagères et futiles et pourtant cent ans plus tard peut-être auront-elles le poids du plomb. La pesanteur est une chose curieuse, la gravité change selon l’inclinaison des époques : c’est une loi physique qui ne peut être dépassée et qui vaut autant pour l’espace et le temps. De la même façon, il est une musique des choses que la langue ne touche pas, ou de loin, indistinctement, à la façon des étymologies impossibles du Cratyle et qui n’est d’ailleurs ni musique ni son ni silence, mais plutôt le pressentiment de la musique, du son et du silence. La douleur d’exister en écrivant est celle-ci : tout est pressenti au lieu d’être senti (et je voulais écrire : « tout est pressenti au lieu d’être »). L’inauthenticité est le fond de commerce de la langue et la plus grande épreuve est de dépasser l’idéal selon lequel la beauté gît dans ce qui n’est pas triché. Je veux parfois revenir à l’origine de ma sensation et je pense, par exemple en mangeant une pomme, au goût qu’à authentiquement cette pomme. J’essaie de saisir avant la lettre, avant le mot, avant la pensée ce qu’il y aurait de pur dans le goût d’une pomme mangé sans idées préconçues. Mais c’est un fantasme absurde parce qu’en vérité il n’y a de sensations qu’impures et comme toute chose le goût de la pomme n’existe que d’avoir été travesti, transformé et presque aboli. Aussi, il est bien vrai qu’on existe avant d’exister et que toute chose même est avant d’être. Le monde entier n’est que son pressentiment et ce qui vaut en lui, comme l’amour, n’existe par anticipation. S’il est vrai, peut-être, que la désillusion et le désespoir tiennent dans les mains jointes du désir et de l’imagination, il est surement tout aussi vrai de dire que le bonheur n’est possible qu’à la condition d’accepter l’irréalité du réel, son caractère de fantasme, d’admettre la dimension du rêve. Pessoa avait raison, le rêveur a sur tous l’avantage décisif d’être-dans-le-monde alors que le penseur lui fait semblant. Je veux bien agir (écrire, voyager, vivre), mais seulement dans la mesure où je comprends intimement qu’agir c’est toujours « mettre des coups d’épée dans l’eau » et surtout si je sais que ni l’épée, ni l’eau, ni les coups qui s’abattent ne sont autre chose que de la littérature.

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