Journal #8 – Le voyage au Portugal (2 – 3)

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Jour 2 – Que faut-il pour dépasser l’angoisse sauvage de n’avoir personne à regarder passer ? Il est ridicule d’exister ainsi à rebours. L’Espagne m’est donnée comme rien et je ne sais qu’en faire. Sur la route coule le ciel brumeux de juillet. Le ventre tordu des anciennes embrassées est là au milieu du regard. Le pire en voiture est la somnolence qui vous fait penser.

Jour 3 – Attente. La langueur a le goût des liqueurs. Le sentiment est là toujours avec la solitude.  Chaves est étrange dans la grisaille. Le temps discontinu va de telle manière que la vie ne se rencontre jamais ou au hasard et rarement. Impossible de prévoir l’alignement de cet astre-là. Le voyage loin de chez soi rend sensible la coexistence des choses et la force implacable des parallèles qui traversent le monde. Si rare est le lieu correspondant à notre pensée et à nos émotions. Je suis à Chaves très clairement rajouté au décor, comme le musée que j’ai visité aujourd’hui. Une immense fondation dédiée à Nadir qu’une gentille femme nous a fait visiter et qui s’est révélée être sa veuve.

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A Chaves des gens attendent comme nous attendons. Ils sont devant les murs et regardent. Que regarde-t-il ? On ne sait. Le savent-ils eux-mêmes ? Augures immobiles ayant compris trop tard qu’on ne peut pas être oracle sans être menteur et qui, à défaut d’autre chose, regarde passer les oiseaux sans rien en tirer de présages.

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Jour 4 – Voyage au centre du pays. Les nuages vont aux montagnes comme on va au puits. Le monde est là, muet. Il y a partout des voix étrangères. Musique de Pessoa et des explorateurs. L’amertume est inimaginable au milieu de ces montagnes qui semblent toutes présager de la mer. Je me souviens de Camus et d’une Oran que j’imagine ainsi : plongée essentielle dans l’essence des choses. Les objets ont été tellement gorgés de soleil qu’ils brillent eux même comme des astres échoués sur ma terre. Il est 16h15, nous arrivons à 21h50. Il y a encore de la route à faire.

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A Vila Réal : une vieille dame, robe à fleurs, égarée rentre dans le car. À côté de moi une jeune femme, odeur de monoï. Les corps diffusent une chaleur presque insensible. Proximité étrange de gens qui ne se connaissent pas. La vitre contre laquelle je suis est teintée de telle sorte que ce qui est dehors apparaît légèrement verdâtre et voilé. La robe à fleurs était moins fanées dehors qu’à l’intérieur. Dans le reflet parfois l’on croise le regard de quelqu’un qui comprend qu’on a vu ses yeux et qui les détourne très vite pour ne pas être attrapé avec.

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Partout sont plantées des éoliennes. Les crêtes de chaque colline s’agitent ainsi que des moulins. Pays-aéronef qui veut échapper à sa condition continentale. Tout est fait pour arracher le Portugal à la terre, pour retrouver l’océan natal. L’Atlantide veut replonger en mer et on pousse comme on peut vers les vagues et contre le courant implacable des plaques tectoniques. Mais pour l’instant on manque de vent. Platon craindrait cet horizon qui, même lorsqu’il est haché par les montagnes, préfigurent les plages et l’Atlantique. Le paysage entier dessine des vagues, hommages des collines adressés à la mer. Rien ne vient pour l’instant et Lisbonne est encore loin.

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Avant Coimbra : langue de nuage dévorant les montagnes. Forêts brûlées. Charbon couvert de lierre. Les collines sont noires. Incroyable lumière d’automne dans les combes. Les arbres calcinés laissent passer le Soleil et il frappe blanc immaculé jusqu’au fond des vallées. La cendre des pentes donne aux collines un tapis invisible de feuilles mortes.

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Toutes les lumières sont vertes dans la nuit de Lisbonne.

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Lisbonne est parfaite. Elle n’est pas parfaite comme il faut l’être elle l’est comme l’est Lisbonne. J’ai descendu une rue vers la mer dans la nuit et j’ai vu toutes les rues, toutes les mers et toutes les nuits. La vie est allée partout dans les dalles et la joie l’accompagnait follement. Lisbonne est brutalement vivante, elle s’agite d’une respiration impossible à contenir. On y est pareil que celui qui veut respirer devant une tempête, étouffé de trop d’air. Le tram claque électrique dans la nuit d’été et c’est l’été qui claque. Des gens passent et ils ont la beauté imaginaire de toutes les jeunesses d’une Europe imaginée. Comme je comprends Pessoa et son désir de grandeur et sa sensibilité étouffée d’angoisse. Vivre ici c’est toujours sans doute sentir qu’on est à la hauteur de rien. L’océan borde les rues d’air marin comme le ferait une mère. Je veux vivre ici toujours, j’y ai toujours vécu. Je suis retourné à l’endroit exact de ma naissance. J’étais abandonné et j’ai trouvé mon lieu d’origine. Je suis étrangement fait de la forme de ces murs, de la pente de ces rues. J’ouvre la fenêtre et la ville est là et son bruit de moteur et de voix. Moment étrange où l’on croit pouvoir mourir immédiatement et seul sans avoir le sentiment d’avoir été inadapté ou décalé. La grandiloquence de Pessoa s’explique aussi peut-être comme ça. Le monde est à Lisbonne et j’y suis. Encore cinq jours ici et déjà j’ai peur de ne plus pouvoir exister correctement ailleurs.

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Je veux voir Lisbonne seule dans le froid de novembre. Les rues pavées doivent glisser comme des toboggans et tout doit être heureux.

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Jour 5 – Lessive et vêtement suspendu. Lisbonne est une ville méditerranéenne qui a échappé à la surveillance de son ancienne maitresse. Elle a couru très vite jusqu’à se retrouver à la mer. Elle a freinée soudainement pour ne pas s’y jeter entièrement et en s’arrêtant brutalement toute la terre derrière elle a été accidentée. La ville entière est prise entre deux feux et c’est comme si la mer faisait tout pour récupérer son dû et comme si la terre se vengeait de la ville en se dressant pour la jeter au Tage.

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Une femme attend le métro à 21h50. Elle s’étend étrangement au bord du précipice. Un moment je crois qu’elle va sauter mais non. Je suis plein de sensations semblables depuis que je suis ici. En quelque sorte, tout me semble être proche de sauter dans le vide. Vertige de ne pas savoir quand on sautera au gouffre ni de savoir se trouve le gouffre en question.

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Une femme tend ses pieds étrangement.

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Lisbonne est une ville européenne, peut-être la plus européenne de toute. Des fenêtres on peut voir passer sur le Tage des cargos et, quelques minutes après leur passage, leurs vagues tentent vainement d’envahir le rivage. Des escaliers tombent dans le fleuve comme pour signifier à qui l’oublierais que tout commence et se termine là. Elle est la plus européenne des villes parce qu’elle déborde de cette mémoire qui étouffait Camus à Paris. Elle joint le ciel, la mer, le fleuve et la ville en un unique corps historique. Elle est pleine à ras-bord des fantasmagories de Benjamin : les rues se chevauchent et on admire comme un spectacle les passants qui vont au-dessous de nous, qui boivent, qui mangent, qui parlent une langue étrangère et si l’on se retourne l’on voit, au-dessus de nous, des gens qui nous regardent boire, manger, parler une autre langue.

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Le vent passe le long des berges. Des femmes vont en robe courir jusqu’aux vaguelettes, trempent leurs pieds et reviennent et le bas de leur robe est mouillé par l’eau du Tage et le Tage tombe en gouttelette dans les rues de la ville. Lent écopage d’un fleuve en train de couler. La vie même, la vie entière et le désir de vivre sont dans ces va et vient. La beauté ne dépend pas d’autre chose que de ce mouvement de sac et de ressac. Tout ce qui est beau fonctionne comme une marée : vient à nous pour nous être retiré. Je suis ainsi à Lisbonne : j’ai alternativement le sentiment d’y avoir toujours vécu et l’impression violente d’être ce que je suis : de passage. Les lieux touristiques m’épuisent d’être autant vus. Je suis jaloux du regard qu’on porte sur les portes, les murs et sur tout. Comment peut-on aimer un lieu autant sans être amoureux de quelqu’un qui y vit ? Tout à l’heure au château j’ai eu la conviction que l’amour authentique ne pouvait être vécu qu’ici. Il faut croire que les endroits où je pense que tout est possible me rendent sentimental.

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En face de moi dans le métro il y avait une portugaise. Passante comme parfois. Elle était belle, mais ici ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte c’est qu’elle portait à cet instant mon désir d’exister là. Elle était les rues qui tombent vers le Tage, les linges suspendus aux murs, les fils accroches aux immeubles pour le tram. Je la regardais un peu parfois et tout en elle disait :  » Je vis ici ». Comme je désirais alors ce vivre conjugué simplement. Dans mes contrées maussades vivre ne peut qu’être crié, hurlé, on ne vit qu’ainsi qu’on se cacherait à la face du monde. Elle était là, belle. Mais la beauté était la vie entière : le chemin qu’elle était en train d’emprunter pour rentrer chez elle, les habitudes qui étaient les siennes, sa manière de connaître les arrêts et même sa manière de rien regarder comme seul le font ceux qui vivent sur place. Amoureux d’un visage qui vit au lieu d’aspirer à vivre.

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Maintenant je suis dans un lit coincé entre les fenêtres ouvertes d’appartements lancés ensemble sur la rue. Des avions passent parfois en fracassant l’air du tonnerre métallique qui les caractérises.

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Demain Bélem et je crains d’être moins capable encore de revenir en arrière.

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Un cargo forme une vague insuffisante pour engloutir la ville. Le Tage se retire un instant pour l’impossible combat.

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