L’Arbre

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L’arbre pousse à la fenêtre. Depuis quatre ans, il pousse. Depuis quatre ans, je le vois. Les gens venaient chez moi, autrefois, fumer des cigarettes, regarder la lune, regarder la place. Maintenant, plus personne ne vient, ou rarement et il n’y a que l’arbre à ma fenêtre. Feuilles tombées, vent dans les branches, lent creusement de la terre, tout est, avec l’arbre, timide et discret. Aujourd’hui, je me suis levé avec l’impression de n’être pas du monde et j’ai pensé à mon arbre qui doit avoir, depuis quatre ans, le même sentiment que moi lorsque il n’est vu ni par les gens qui fument ni par les gens qui regardent la lune. Les arbres doivent avoir beaucoup à faire dans le vertige qui vient lorsqu’on se lève avec le sentiment que tout ce qui dit ou fait est un jeu. Le marronnier d’Antoine Roquetin dans la Nausée est un peu comme mon arbre. Il avait poussé cent ou deux cents ans avant d’être regardé par un homme et d’être réellement vu. La majeure partie de mon existence je la passe au milieu d’un monde qui n’est pour moi qu’un décor. J’use du paysage comme d’une toile. Trame ou filet où sont accrochés les visages, les gestes, les comportements. Qu’est-ce qui est à l’origine de ce retournement ayant fait des artifices de mon existence l’essentiel de ma vie et du monde réel une surface sur laquelle je me déplace sans l’apercevoir jamais ? Il est dingue d’avoir ainsi la capacité de se rendre aveugle à la matière et à sa brutalité.

Je vois, posé sur le comptoir de mon salon, un verre. Comment est-il possible que, la plupart du temps, pour ne pas dire toujours, je ne considère jamais ce verre posé autrement que dans sa fonction, autrement que comme un objet qui attend un geste pour exister effectivement ? Si je m’arrête un instant sur ce verre, je sens qu’il a une manière d’être infiniment plus fort que moi. Si rien ne se passait il pourrait être posé ainsi des centaines d’années, des milliers d’années et il serait toujours ce verre posé sur un comptoir. L’espace autour de moi est entièrement saturé de réalités où je pourrais me noyer si je pouvais les voir. Quand il m’arrive de les voir, comme aujourd’hui, alors je crois être à la limite d’une sorte de folie qui peut venir aussi quand je pense très fortement au fait que je suis moi et que j’existe. Mais ce n’est pas une folie, c’est son exact revers. La folie est nécessaire à mon existence quotidienne parce qu’elle me permet de croire aux mille jeux que j’accumule pour passer la journée. Il faut être fou pour tourner une poignée de porte ou pour s’assoir sur une chaise en bois. Il faut être fou pour entendre des mots quand il n’y a que des bruits.

Dans cet état, je vois mes émotions et mes idées comme des couleurs crachées sur une toile déjà peinte. Il est insupportable de sentir comme la subjectivité est vulgaire et comme l’exceptionnel ne se trouve pas dans le sentiment. L’arbre est tombé dans la nuit et il lui reste cette ombre très noire des choses capables d’exister sans nous. Sartre décrit la nausée comme quelque chose qui rend tout flottant. Je crois que c’est l’inverse. Les choses ne flottent pas, les choses pèsent. Elles ont une lourdeur immense à laquelle il ne faut pas penser. Je parviens à utiliser les objets de mon quotidien parce que je n’ai aucune idée du poids de la réalité. Je suis comme un haltérophile qui parvient à soulever trois cents kilos parce qu’il est convaincu de n’en soulever que dix.

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