Bibliothèque #1

20181014_184401 (2).jpg

« Triomphe récent de la polyphonie » – des vues du monde dont je ne sais rien viennent de cette philosophie nouvelle qui borde mon bureau sur lequel sont tasses, cartes, stylos, photographies et carnets ;

sont là Babel, Zarathoustra et l’Atlas des anciennes cités, Fabcaro et ses Carnets, Meyerson et ses Identités et toute la danse incomplète et étrange des alchimistes – Camillo, Fulcanelli, Wittgenstein – et des fous – Hegel, Artaud et Ionesco ;

comme si une électricité très ancienne venait jusqu’à moi mais qu’elle ne trouvait dans le bois de mon bureau, dans ma peau, dans mes os, dans mes mains, aucun conducteur digne de ce nom et qu’elle ne passait qu’aléatoirement jusqu’à moi, en fragments, en morceaux ;

Adorno est, en ce jour, le pire de tous, parce qu’il a eu l’indécence de tomber du dernier étage de ma bibliothèque et que je l’ai ouvert – il parlait soi-disant de musique en usant d’expressions comme : « préformation du matériau » ou « subsomption à la généralité conciliatrice » – et que je n’ai rien compris ;

il est une misère indescriptible qui ne vient que de se savoir envahi d’une intelligence étrangère et qui nous dévore ;

ce n’est pas que chaque livre est un monde, non, ce n’est pas que chaque page est un monde, non, c’est que ce que j’appelle le monde n’est qu’une très fine et très courte découpe dans la chair d’un monstre que je pressens à peine ;

je suis tombé, après Théodor, sur Murch et il dit que le montage est la recherche d’un « point de sortie » ;

point de sortie, grande fuite, échappée maladroite dans ce paquet, cette masse d’ordonnances, de prescriptions, de descriptions, d’organisation d’une chose que je ne connais pas, ou si peu, et qui ne m’apparaît à moi que brutalement et sans loi :

dehors l’arbre fait grincer ses feuilles sur la pierre parce que le vent le pousse, il y a la pierre, le ciel gris (enfin) et l’étrange appareil de mousse sur le tronc, plus loin l’immeuble alterne blanc, gris, rose, brun et bleu et des reflets vont d’ici à la vitre du salon, plus proche des voix décrochent des hameçons aux marrons tombés sur la place ;

Cheng, ouvert au hasard, murmure : « L’éternité est là, / Un seul instant l’instaure. / L’instant où tu adviens / Et ouvres l’œil et vois / Qu’avant de t’effacer / Rien ne sera su par toi / Mais que tu vois, et loue… » ;

mais ce que je vois je ne loue pas plus que je ne le pense, je ne le vois pas plus qu’il me traverse ;

comment les livres peuvent nous faire sentir que nous sommes à la très haute surface d’une très haute terre ; posé à l’aplomb d’une croute immense et minière que nous voulons creuser avec une cuillère et que nous y croyons, que nous agitons la main dans la poussière, heureux d’avoir trouvé le sentiment et ce que nous disons être « notre destin » ;

comment vivre sereinement dans cette fureur incontrôlée de ce que l’on ignore et de ce qui nous est à peine chuchoté ;

je suis retourné à l’enfance, à la jeunesse, quand nous voulions connaître les secrets soufflés par les filles assises devant nous dans la classe et qu’elles ne nous disaient rien, mais qu’elles étaient visibles dans leur muet mystère ;

et je sais que ce mystère même n’est rien qu’une entaille invisible dans la pierre et que je dois connaître est donné nu devant moi ;

seule ma volonté m’empêche d’avoir compris et les images, et les textes, et les écrits, et les dialogues, et les sciences et les journaux, que tout cela m’est donné mais que je ne sais pas le prendre ou que je ne le veux pas ;

mon désir de savoir s’éteint avec la nuit et je suis comme celui qui voudrait une guerre où il ne combattrait pas ;

à la fin j’ai ouvert Beckett qui pestait contre les horoscopes en embrassant Parmigiani : « Qu’est-ce là » ;

je ne savais pas répondre alors j’ai bu mon thé (et je suis resté là).

Cet article a été publié dans Prose. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s