Paris

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où va ce qui n’a été entendu qu’une fois, par toi seul, qui n’a été qu’une fois vu, qu’une fois vécu, où va cette mémoire, par quoi est-elle passée pour devenir mémoire ;

là où le langage affleure, est rétine, œil sensible à la lumière, où la langue s’épuise, comme écume, poussière ou lange, où la langue ne laisse qu’une très fine couche de matière, à peine grammaire, à peine bruit ;

et la beauté qui n’a eu pour unique locataire que toi seul, existe-t-elle ?

cette angoisse a été si souvent en toi qu’elle t’accompagne maintenant sans accrocs ni douleurs, mais souviens-toi, autrefois tu espérais preuves, témoignages et arguments et tu croyais trouver n’importe qui pour lui dire « moi aussi » ;

mais tu n’as rien trouvé.

à Orsay ou juste devant toi dans la rangée de Pleyel, sous les phares vert-or de Delaunay, partout ton travail pour vivre a été terminé sans victoires ;

avant-hier, à la fin du concert, était cette vérité qui veut que tu ne fais rien d’autre qu’attendre l’accouchement d’une parole qui ne viendra jamais, ou alors à rebours, ou alors contre toi :

le pianiste avait quitté la scène, pour rappel, et après son retour sous les hourras, il joua très doucement un morceau très lent, puis, des coulisses, vint sa musique jouée par d’autres, qui après un temps s’éloignèrent invisiblement dans le fond du théâtre ;

et les gens attendaient de ne plus entendre la musique pour applaudir une nouvelle fois, mais plus les musiciens semblaient éloignés, plus le public tendait l’oreille et pensait encore entendre, ici et là, une note échappée du vide, et tous guettèrent ainsi plusieurs secondes, plusieurs minutes, dans le silence, la confirmation qu’il n’y avait plus rien à entendre ;

jusqu’où ira ta parole pour sentir qu’il n’y a plus rien à entendre ?

une certaine chose s’évapore toujours d’avoir été nommée, une certaine chose située dans les choses, un certain cœur, une certaine matière et tu ne peux évacuer de ton existence cette certaine chose que tu attends ;

quelle espérance futile, quelle agonie est nichée dans cette attente, quelle misère d’attendre à l’horizon ce qui est sous tes pieds, sous tes yeux, dans ta chair et que tu as nié par amour de l’adversité ;

tes mains pourraient se salir au contact des objets, elles pourraient se saisir de ce qui ne fut que lu, ta peau pourrait plier sous une peau étrangère ou être brutalement projetée sur le monde ;

où ont été jetées les matières sauvages ? loin de toi, peut-être, mais peux-tu encore les sentir, sont-elles à aspirer, à respirer, à expirer, à vomir ? sur le pont d’Alma, l’autre fois, était-ce cela que la foule brassait et que tu voulais tenir, ce sur quoi tu voulais marcher ?

où est donc passé ton désir ?

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