Benoît

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au début c’était simple, ça l’était, oui, simple et très évident, oui, traiter de l’âme était un créneau libre de droit en quelque sorte, on ouvrait très grandes les portes du n’importe quoi, enfin du n’importe quoi, peut-être, oui, peut-être du n’importe quoi, mais on peut dire que nous étions sérieusement à notre affaire (ça passait du crocodile palais à l’air dans l’eau du Nil à la forme des bois des cerfs), sauf Benoît qui ne savait pas quoi faire de sa vie, ce qui ne le distinguait pas de nous, mais lui il le savait et ça c’était terrible parce qu’on ne peut pas savoir ce genre de chose si évidemment, enfin, il y a un respect à avoir pour soi et les autres et Benoît, lui, il ne l’avait pas ce respect, non, lui il se vautrait vraiment dans son mal-être et, je peux le dire maintenant, nous en étions tous jaloux, nous le haïssions tous un peu Benoît, à cause de sa manière d’avoir abandonné et de ne pas s’en foutre et comme nous, nous faisions pas mal d’efforts pour nous en foutre, ça nous emmerdait un peu que Benoît nous rappelle tous les matins, tous les jours, toutes les nuits, enfin tout le temps quoi, qu’il nous rappelle qu’on était pas autre chose qu’une troupe de branleur (il n’y a pas d’autre mot) se tripotant sur l’âme, sur la matière ou sur n’importe quoi qui nous évitait de considérer avec la rigueur attendue notre solitude, enfin, ce qu’un mec comme Benoît aurait appelé « notre solitude » et qui était rien qu’une vague manière de rester en surface ;

Benoît, il a fini par disparaître, enfin il n’est pas mort, ou alors il est mort, mais ce n’est pas la question, non il a disparu comme seuls les gens peuvent disparaître, c’est-à-dire qu’il n’a plus été là et puis c’était tout, c’était une disparition sans douleur et presque sans sentiment, nous n’aimions pas Benoît et il ne venait plus et personne n’a cherché à savoir ni qu’est-ce ni pourquoi (ce qui était assez ironique, il faut admettre), juste il n’était plus là et puis un jour, vers mars ou avril je pense, quelqu’un a demandé, l’air de rien (j’insiste vraiment sur « l’air de rien ») : « hey, quelqu’un a vu Benoît récemment ? » et ça nous a fait tout drôle qu’un de nous comme ça considère Benoît, ou plutôt l’absence de Benoît, comme une question à poser, nous nous pensions plutôt que la place de la biologie et de l’âme végétative dans la métaphysique d’Aristote était une question, pas l’absence de Benoît, aussi personne a répondu tout de suite et le mec est resté très seul avec sa question (mais comme on est toujours très seul avec ses questions ça ne changeait pas trop pour lui) ;

puis, et c’est là que c’est curieux, les choses ont très lentement changées, enfin, il nous avait contaminé avec sa question et c’était insupportable à la fin cette absence, comment se pouvait-il que quelqu’un ne vienne tout simplement plus, surtout Benoît, surtout Benoît dont on avait espéré tellement de fois qu’il ne soit plus là à nous faire chier avec sa gueule de désespéré de la dernière heure, comment se pouvait-il que cet homme-là décide de ne plus venir, et puis s’il n’avait pas décidé c’était encore pire parce qu’alors c’était le reste qui avait décidé pour lui (et qui ?) ;

oh personne ne disait rien et personne n’a jamais rien dit, il y avait eu Benoît, il n’avait plus été là, puis l’un de nous avait posé la question et c’était tout, mais justement, le silence était au milieu de toutes les choses comme une nouvelle matière, l’âme que nous avions cherché des mois dans les traités, elle avait soudain pris la forme d’un silence de plus en plus gros et on sentait une angoisse entre nous, une manière de nous dire bonjour ou même quand on demandait une clope ce n’était plus pareil, il y avait un inconfort dans nos gestes qui n’avait pas de sens, si bien que peu à peu les gens sont partis, ils ont disparus comme Benoît, mais ça ne comptait pas, enfin, ça ne comptait pas au sens où l’on sen foutait pas mal que les autres partent, quand quelqu’un partait ça n’était que le départ de Benoît qui recommençait, en fait nous étions tous tellement obsédés et muets sur cette absences qu’on s’était comme qui dirait tous transformé en Benoît, on avait l’air de ne plus s’en foutre du tout et être des branleurs ça devenait vraiment de plus en plus absurde ;

quand tout le monde a été sur le départ, quelqu’un, enfin celui qui avait demandé où était passé Benoît, est venu nous dire qu’il travaillait dans un autre laboratoire je-ne-sais-plus-où, mais c’était trop tard parce qu’on ne peut pas revenir sur ce genre de question sans casser quelque chose, il y a des révélations qui vous fendent le cœur très lentement jusqu’à rendre la plaie impossible à cicatriser.

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