Le prénom

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Il existe un vertige sur lequel on s’arrête enfant ou bien que l’on cherche toute sa vie à oublier. Notre prénom a été prononcé et nous sommes, dans notre lit, inquiet de l’entendre encore en nous comme s’il nous était étranger. Cet enfant-là est une angoisse dont nous nous écartons parce que nous ne savons comment l’assumer. Si jamais ce malaise parvient jusqu’à notre corps adulte, alors nous sommes définitivement troublés et il n’est plus de retour possible. Quelque fois existe entre deux personnes qui marchent dans une rue ou qui se regardent, un silence qui contient tout entier ce sentiment. Il existe alors, entre eux un espace à la fois infini et très mince, une grande proximité dans la distance. L’attachement ne vient pas, comme on le croit parfois, d’une ressemblance ou d’une confusion, mais de la conscience commune et discrète d’une enfance qui a été partagé, ou plutôt, d’un nom qui a été répété jusqu’au vertige par chacun. Il pourra se passer longtemps avant que ce silence soit nommé et peut-être même le ne sera-t-il jamais, mais qu’importe. On peut être triste de certain rendez-vous que l’on a été incapable d’honorer et il y a une douleur certaine à sentir que le monde offre bien plus d’occasions manquées que de coïncidences heureuses. Mais, cette tristesse n’est rien si l’on se tient à une certaine distance. Il faut mesurer la chance d’avoir croisé une enfance qui a été la notre chez quelqu’un d’autre que nous. Il n’est pas si commun de savoir que ce que nous avons été a été compris au-delà de nous et que cette compréhension ne mène à rien d’autre qu’à un certain regard ou qu’à une certaine manière de marcher n’est pas un problème. Si l’on se souvient de nous, enfant, dans ce lit, répétant notre prénom, l’on se rappellera aussi que ce que nous désirions alors n’était pas un corps à aimer ou des lèvres, mais quelqu’un simplement pour dire, ou pour simplement penser, « j’ai compris ». Certes, ce désir était naïf et simple et il aisé d’affirmer que l’âge adulte cherche et doit chercher autre chose. Mais, cet « autre chose » que l’on cherche, s’il produit bien un vertige, ne me semble souvent n’être qu’une manière de tricher. Adulte, nous construisons des chimères qui ne visent qu’à nous écarter de la vérité que notre enfance avait saisie. La complexité des sentiments et des liens qui nous rattachent aux mondes, aux visages, n’est qu’une façon commode de faire semblant de vivre pour ne pas avoir à exister.

Il est vrai que la solitude m’écrase parfois parce que je suis victime des fantasmagories de l’âge d’homme. La nuit s’accompagne de temps en temps du désir d’embrasser un cou. Oh, ce n’est pas que le corps ne compte, ce n’est pas qu’il n’est rien et que je veux le nier. Seulement, on peut se consoler parfois d’un lit vide en songeant à cette vérité ancienne, qui nous avait saisit enfant, et qui disait que rien ne compte plus que le vertige d’avoir été reconnu. Je crois que cela vaut la peine de traverser quelques saisons très froides pour ne pas trahir cet évidence-là.

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